« Lorsque le manque est occulté par un objet ou une représentation, le langage de l'homme devient menteur. »

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La pudeur et le respect

in « Lumière et Vie », 2 place Gailleton, 69002 Lyon, n° 114, 1993

Il y a un lien véritable entre la pudeur et le respect.

Le mouvement de la pudeur est résistance au dévoilement brusque de ce qui est intime. Il dérobe la nudité à l’exposition ou à la consommation du regard. Mais il cède  au respect .

Dans sa manière de prendre en considération la chose vue, le respect ne cherche pas sa satisfaction dans le spectacle. Il ne réduit pas le corps nu à son aspect. Il interroge l’invisible.

La rencontre est respectueuse  lorsque le regard renonce à la convoitise et que l’écoute y est libérée de toute curiosité, de toute envie de savoir ou de connaître par soi-même et pour le plaisir. Elle convoque alors à la présence ce qui refuse encore de s’y rendre.

Respecter l’autre revient toujours à le rendre à lui-même dans la liberté d’une attente qui l’autorise à retrouver son unité de sujet dans la rencontre. C’est aussi reconnaître dans la joie cette unité. Dans la joie, c’est-à-dire hors jalousie.

Cela ne peut se faire que dans l’amour, en Dieu. En lui, la différence des membres n’est pas opposition jalouse, elle est ordonnée à l’unité du corps dans l’esprit. Pour lui, le Corps est le Temple de l’Esprit.

S’il en est ainsi, le respect fait apparaître ce qui se voit à la lumière de l’esprit qui ne se voit pas. Respecter quelqu’un conduit à interpréter sa chair visible à la lumière de ce qui parle en lui, la vérité. Sa chair, mais aussi tout ce qui vit dans le monde.

Etant la plus haute demeure de l’amour, le respect ne se confond ni avec la préhension des choses, ni avec la compréhension des idées ou des comportements. Il ne retient rien sous la forme de la représentation. Il est plutôt heureux de ce qui lui échappe et qui fonde hors du sentiment qu’il en a, la dignité de l’autre. Le respect est patient. Il attend sans humeur et sans lassitude que l’autre se révèle en vérité quand il le  rencontre. Mais il ne prend jamais la parole pour lui dire ses quatre vérités. Encore moins pour le séduire

Respecter quelqu’un, c’est renoncer à la volonté propre de le faire être comme je veux ou de lui faire ce que je veux. Ni en pensée, ni en acte. Le contraire du respect est le mépris qui consiste à traiter l’autre à sa guise.

Comment est-il écrit du Fils de l’homme

qu’il doit beaucoup souffrir et être méprisé?

Mais je vous l’ai dit:

Elie est bien venu et il l’ont traité à leur guise,

comme il est écrit de lui.(Mc 9,12-13)

Le respect dans l’amour va jusqu’au renoncement à la volonté propre d’aimer. Qui ne veut pas aimer par soi-même se trouve propulsé lui-même dans l’amour quand il en fait l’expérience.  Détaché de l’autre en tant qu’objet de satisfaction, il le regarde autrement : comme un sujet irréductible à une connaissance. La reconnaissance de l’amour n’est pas de l’ordre du savoir. Elle ne s’en déduit pas et trouve dans la présence qui échappe  à ses représentations , l’ espace intersubjectif de l’esprit.

La reconnaissance porte la connaissance au-delà de son objet. Cet au-delà est indiqué par le mouvement du désir qui vise l’intime de l’intime , un au-delà de l’intimité qui n’est pas l’extériorité, mais le dedans du dedans, l’Autre au coeur du Même.

Cette conversion du désir vers l’origine détache l’homme de la connaissance des  choses et de lui-même par lui-même. Elle l’autorise à les lire et à se lire parmi elles comme une  Présence Originaire voilée ou perdue dans la nuit des commencements … Sans ce déplacement de perspective, le respect se confond avec le repérage mondain des formes et la politesse conventionnelle qui gère les habitudes en se référant aux insignes, aux titres et aux richesses, à la force aussi et à la ruse.

Dévoyée du désir de l’Autre qui fait regarder l’homme à la lumière toujours nouvelle de l’esprit, l’attitude formellement respectueuse traduit vite un dédoublement inconscient, à moins que ce ne soit une hypocrisie morale. Avec elle, l’humilité devient fausse. Au lieu d’être la marque du désir de l’Autre, elle est le semblant d’un service ou d’un amour qui dissimule l’ambition de l’orgueil . Et cette fausse humilité est d’autant plus pernicieuse qu’elle apparaît vraisemblable! La connaissance sans reconnaissance, sans conversion s’égare toujours dans les buissons épineux des à-coté de la connaissance et de la science (para-noïa).

Paradoxe et discernement.

Le mouvement paradoxal de la pudeur signifie la division du sujet humain et ouvre le coeur de l’homme au temps d’un discernement des esprits devant ce qui lui arrive.

Il faut d’abord prendre conscience que l’absence de pudeur qui se donne souvent comme l’expression d’une liberté souveraine dont elle est le simulacre, va de pair avec le manque de respect de l’autre et de soi. Une telle attitude signe, jusqu’à la dérision de l’impudeur, la perte de référence à la parole et le refus de toute altérité véritable. Elle évoque, dans le mutisme, le comportement animal. Ou, et c’est pire, celui de l’ange pervers, non soumis à l’interdit de l’inceste qui fonde la loi des hommes. Alors, le sourire des lèvres, l’abaissement des paupières et la rougeur de la peau ne sont plus la marque de l’esprit dans la chair. Les signes de la pudeur participent de la feinte. Ils sont mis au service de la débauche. Un tel comportement étonne, provoque ou scandalise. À moins que la folie dont ils sont les symptômes chez l’homme nu échappé d’un asile, suscite la compassion la plus grande.

Lorsque la pudeur disparaît ou, plutôt, lorsqu’elle n’apparaît pas, c’est un mauvais signe : la vie perd son sens moral, politique, religieux et même économique. On parle souvent d’un manque de pudeur pour qualifier une outrecuidance verbale ou une scandaleuse opération bancaire. Les hommes ne sauraient être respectés quand les lois ne le sont pas. (Et une loi qui ne verrait pas dans le corps de l’homme, le temple de la vie qui se donne ne saurait elle-même être respectable.) La division de la figure humaine du sexe n’est plus considérée comme le lieu du surgissement du sujet qui fait l’unique vérité de cette différence même? Quand elle autorise la connaissance jusqu’en son renversement en reconnaissance, jusqu’à sa conversion, la différence sexuelle est symbole d’unité du corps humain et par elle naît au monde la Parole qui le fonde.

Hors de cette naissance à l’unité symbolique de l’esprit dans la différence de la chair, l’homme est réduit à l’image qu’il a de lui-même. Il n’a plus accès à la vérité de la présence et se consume compulsivement dans la répétition d’un orgasme qui le vide

Unité et nudité.

Il n’y aurait pas de pudeur s’il n’y avait pas de loi. Elle reflète, en effet, l’interdit de se montrer nu devant l’autre qu’il s’agisse de l’intimité du corps ou des sentiments. Ne dit-on pas  de quelqu’un  qui expose trop facilement ses états d’âme qu’il se déshabille ?

La nudité de l’âme ou du corps expose l’homme dépouillé du vêtement de l’esprit. Savoir que l’on a perdu ou que l’on risque de perdre ce vêtement de grâce déclenche la tornade du sentiment de la honte et de l’indignité… Prise dans ce tourbillon, la chair n’obéit plus à l’appel de la présence. Elle s’enfuit ou se cache comme pour échapper à sa propre vue, celle d’un corps déserté par l’esprit, inhabitable, et qui tombe en ruines. Ne pouvant plus se reconnaître vivante par grâce, elle cherche à jouir, comme en un miroir, de sa propre image en l’autre. Elle a perdu l’unité de l’esprit dont la différence est le symbole. En s’aimant lui-même, l’homme découvre qu’il est nu, vide et dépouillé du vêtement de l’alliance. C’est qu’Il a omis ou refusé de revêtir la robe nuptiale. Bien des épisodes oniriques mettent en scène le rêveur se surprenant nu ou à demi dévêtu au milieu des autres. Mais il est seul à le savoir. Lorsque les yeux de l’homme s’ouvrent,  ainsi, sur sa nudité avec la honte qui s’ensuit, il a à réaliser qu’il a désobéi à la parole de vie. Il a quitté la demeure où il est conçu dans l’alliance et s’est enfermé dans la tour de son image où personne ne peut le rejoindre en vérité quand bien même s’il s’y enfermerait avec lui.

La perte de ce vêtement d’obéissance précipite l’homme de la liberté de fils et d’héritier dans une image de lui aliéné dans orgueil et esclave du péché. Surgit alors le spectre de la peur de consentir au désir de l’Autre et la honte qui le pousse à se réfugier en lui-même où il se perd.

Alors leurs yeux s’ouvrirent

et ils connurent qu’ils étaient nus

Yahvé Dieu appela l’homme:

« Où es-tu » dit-il

J’ai entendu ton pas dans le jardin, répondit l’homme,

j’ai eu peur et je me suis caché

(Gn 3 7…9)

Au contraire de la honte qui envahit la conscience qu’elle sidère après la faute, la pudeur la prévient. Alors que le sentiment de honte a quelque chose d’irrémédiable, la discrétion et la retenue de la pudeur empêchent de dire ou de faire ce qui peut blesser la décence, l’honnêteté ou la délicatesse. La honte est consécutive à la négation ou au refus de l’esprit dans la chair: elle survient toujours dans le décours de l’acte d’une chair qui entend se faire vivre elle-même en se servant d’une autre chair ou dans le décours d’un acte de l’esprit qui entend se manifester sans s’incarner. Dans les deux cas, la honte naît de la dissociation de la chair et de l’esprit. Elle coupe la parole et enterre le corps. Or c’est la désobéissance qui rompt le lien de la chair à la parole. Car l’obéissance, elle, engendre la parole dans la chair: elle donne corps à l’homme. Le refus asphyxiant de la désobéissance est la marque du mensonge. Le mensonge fait parler ce qui ne parle pas vraiment: le serpent ou la projection de sa propre image. Il interdit à l’homme  de chercher et de trouver son identité dans la parole de l’Autre du désir qu’il ne peut ni penser, ni imaginer.

Se découvrir nu dans la honte, c’est avoir franchi sans discernement les bornes que la pudeur indique pour peu qu’on prenne le temps d’en interpréter le mouvement paradoxal. Se découvrir nu dans la honte, c’est ne pas accéder à la reconnaissance de la vérité qui parle en l’autre et en soi – dans l’Autre – pour s’être laissé conduire, dans la complicité d’une parole mensongère, à l’écart du chemin qui mène à la lumière de la vie.

Dévoyé par la séduction de sa propre image idolâtrée, l’homme perd le rapport à la parole qui le crée dans un corps en surgissant au coeur de sa chair, ici et maintenant.

Ne peut-on pas dire qu’en définitive le moment de la pudeur traduit dans le corps l’annonce d’un combat  entre l’esprit de vérité et celui de mensonge? Il ouvre alors au temps du discernement entre la parole qui redonne au corps son unité, dans le respect de la rencontre, et le silence de la complicité qui précipite dans la méprise et le mépris. Le discernement des esprits  est l’acte même de la parole de vie dans la chair. Il ordonne sa nudité à l’unité originaire de toute différence. Comment s’étonner alors que le lieu de la pudeur qui ménage le passage du mépris dans la honte à celui du respect dans l’amour soit par excellence le rapport où se conjugue l’alliance de l’homme et de la femme dans  le désir de Dieu.

La spirale de la honte enferme l’homme en lui-même dans l’accusation de l’autre et le rejet de toute autorité. Le frémissement de la pudeur, lui, entr’ouvre la porte intérieure au discernement entre le vrai et le faux dans la rencontre. Dans cet entrebâillement surgit la vérité du désir inconscient, celle du sujet parlant et reconnaissant en l’autre la vie de l’Esprit dont il vit.

De la côte qu’il avait tirée de l’homme,

Yahvé Dieu façonna une femme

et l’amena à l’homme.

Alors celui-ci s’écria:

« Pour le coup, c’est

l’os de mes os et la chair de ma chair… »

(Gn 2, 22-23)

L’origine et la naissance.

La honte, ce sentiment pénible d’avoir commis une faute ou d’avoir perdu l’honneur plonge l’homme dans l’obscurité et rend le chemin qui mène à la lumière impraticable. A moins que, niant le concept même de faute, l’esprit libertaire s’affranchisse du joug de la loi sous couvert d’innocence ou de naïveté et, du même coup, se mette, quoiqu’il fasse, à l’abri de la honte. Cette attitude perverse de l’oublieux le plonge dans l’obscurité de la répétition. Elle interdit la conversion des sens, celui du regard notamment. Car jamais les sensations ne peuvent être interprétées à la lumière d’avant la faute, celle qui éclaire la face du commencement de l’histoire tournée vers l’origine. La naissance n’y est lue que dans l’après d’un mensonge qui enténèbre l’autre face des commencements tournée vers l’histoire.

La pudeur non feinte est différente de la naïveté perverse. Sa retenue même des yeux, des mains, du discours, bref de la chair et du sang trahit l’impulsion d’un désir vivant non condamné a priori . Elle n’est pas pudibonderie. Pas davantage dissimulation. Elle témoigne d’un désir encore secret, inconscient, qui, d’être repéré de l’extérieur alors que le sujet ne le connaît pas encore rend dangereuse sa manifestation. Sans l’attirance vers l’autre, le retrait n’aurait pas ces effets de trouble qui trahissent le désir. Ce qui est voilé depuis le commencement réclame le temps et l’espace d’un dévoilement qui attend son heure. Comme la lumière des origines, le désir en apparaissant rencontre les obstacles qui s’opposent à lui en même temps que son apocalypse réclame leur effondrement.

Ainsi, dans la pudeur, se manifeste ce qui contrarie le désir et, du même coup, l’annonce pour peu que celui qui le suscite ne soit pas un faux témoin. Pour accéder à la lumière du désir, il convient de faire la vérité jusqu’au bout. Consentir au désir de Dieu, c’est risquer sa vie pour lui. Il n’y a qu’à cette condition – à la condition qu’il s’agisse de Dieu – qu’un homme peut risquer sa vie pour celle qu’il aime, l’épouser. On comprend que le mariage ait à être précédé du moment de la pudeur qui demande le temps d’un discernement des esprits dans le trouble d’une rencontre qui interroge toujours notre filiation, notre  naissance: celle de l’esprit qui enfante des fils dans la liberté ou celle de la chair dont nous sommes les esclaves?

Non simulé et non dissimulé le mouvement de la pudeur est appel à la réalisation des conditions autorisant le respect de l’esprit dans la chair. La pudeur se souvient, dans le moment même où elle est tentée de le nier par crainte, que le désir de l’Autre est le désir de l’homme. La question qu’elle pose, avant même de le savoir, est celle de la vérité ou du mensonge, celle de l’esprit dans lequel a lieu la rencontre. Elle dit que le sujet n’est pas encore prêt à la rencontre et qu’il demande du temps pour parcourir le chemin des fiançailles qui conduit à l’alliance en son accomplissement.

La pudeur est une traversée de la peur. Car toucher au désir caché  se fait en vérité dans le respect qui autorise le consentement à sa révélation. L’homme est ainsi introduit dans le temps  des médiations de l’histoire. Dans la patience, ennemie de la précipitation et de la transgression, mais fer de lance du désir (Ste Catherine de Sienne). Car la détermination à laquelle elle obéit dans la pudeur véritable ignore les manoeuvres de la fausse prudence ou de la présomption. Aux prises avec la révélation du désir, dans l’épreuve de la pudeur, la connaissance de l’autre et de soi devient sagesse qui craint Dieu et fuit le péché.

Au centre de la loi, le respect.

On comprendra alors pourquoi le mouvement de la pudeur apparaît avec la révélation de l’amour, qu’il s’agisse de l’amour de Dieu ou de celui du prochain. Et il y a fort à parier qu’à l’origine ils ne sont qu’Un. Car où serait l’origine de l’amour du prochain s’il n’était dans l’Esprit qui procède du Père et du Fils? C’est dans cet Esprit de l’Amour que Dieu se re-pose éternellement en Nous par l’incarnation de son Fils. Le respect du sabbat chante le re-pos de Dieu dans l’Amour pourvu que le nom de Dieu ne soit pas prononcé à faux…à propos de n’importe quel amour.

Tu ne prononceras pas le nom de Yahvé ton Dieu à faux,

car Yahvé ne laisse pas impuni celui qui prononce son nom à faux.

Tu te souviendras du jour du sabbat pour le sanctifier.

Pendant six jours, tu travailleras

et tu feras tout ton ouvrage;

mais le septième jour est un sabbat

pour Yahvé ton Dieu.

Tu ne feras aucun ouvrage,

toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni tes bêtes,

ni l’étranger qui est dans tes portes.

Car en six jours Yahvé a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qu’ils contiennent,

mais il s’est reposé le septième jour,

c’est pourquoi Yahvé a béni le jour du sabbat

et l’a consacré.

Ex 20, 7-11

Il s’agit de se souvenir du jour de Dieu et de célébrer le temps  dans lequel s’accomplit la Création par où le Dieu qui est Amour ne cesse de venir à la rencontre de l’homme.

Au centre du décalogue, le commandement de respecter père et mère suit celui de respecter le sabbat. C’est aussi par eux que, dans le temps, il vient à notre rencontre en nous donnant la terre où se prolongent nos jours, les jours bénis de la rencontre avec son Fils pour la rémission de nos péchés.

Quand Dieu donne la vie à l’homme, c’est pour s’y re-poser dans son Fils et avec tous ceux qui sont ses frères dans la chair.

Honore ton père et ta mère,

afin que se prolongent tes jours

sur la terre que te donne Yahvé ton Dieu.

Ex 20,12

Le respect de la chair qui a vu notre jour lorsque nous avons été conçus dans le temps, renvoie au respect  de la parole Originaire, hors du temps, qui nous conçoit dans le présent éternel où elle ne cesse de nous convoquer.

Le trouble de la pudeur introduit au discernement des esprits. Avant même qu’on ne le sache ou le veuille, il signale le carrefour d’une route à prendre dans la relation de l’enfant avec ses parents aussi bien que dans la relation de l’homme avec Dieu. Dans chacune d’elle, il convient de suivre la Vérité qui parle et ouvre à la joie de la vie qui se donne, non le mensonge qui enferme dans le mutisme et la tristesse. Dans le paradoxe de la pudeur, nous sommes prévenus de la honte mortelle consécutive à la jalousie de la chair qui refuse l’esprit qui la fait vivre. Mais elle balise aussi l’ouverture d’un autre chemin, encore inconnu, par où l’esprit renié au commencement, vient à notre rencontre et nous fait revenir de l’exil du péché et de l’orgueil du désespoir. Dans le pardon de cette pâque, l’humanité en nous se souvient de la honte du commencement et aspire à la joie dans la clarté de la rencontre originelle.

Espérance et faux espoirs

La pudeur est le début d’une prise de conscience du bouleversement que provoque le conflit entre ce que l’on espère sans le connaître encore, l’Objet du désir, et l’idée que l’on s’en faisait déjà, l’objet de l’imaginaire. L’issue de ce bouleversement se pratique en s’en remettant à la venue de quelqu’un qui témoigne que l’espérance du désir est fondée dans la révélation d’un Dieu de Parole qui, dès l’Origine, s’engendre en Vérité en se donnant lui-même dans la création. Le respect de l’homme va de pair avec la dénonciation des idoles et les faux espoirs qu’elles suscitent. C’est dans la reconnaissance de l’espérance qui nous porte, au milieu des espoirs qui nous trompent qu’a lieu le discernement des esprits que la pudeur appelle.

Dans la démarche des pèlerins d’Emmaüs s’éloignant de Jérusalem (Luc 24,13-35), il y a bien comme une pudeur dans cette manière de se cacher à cela même qui arrive et qu’ils espéraient sans pouvoir le reconnaître. Leurs yeux sont empêchés de reconnaître l’objet du désir attendu dès le commencement dans le peuple de Dieu, celui qui doit apporter au monde le salut. Ils se sont détournés du désir de Dieu dans l’espoir en forme de convoitise que Jésus le Nazarénien délivrerait la nation d’Israël. Ce n’est qu’à la fin du chemin qu’ils parcourent avec celui qui y a fait irruption que leurs yeux s’ouvrent et qu’ils reconnaissent en eux le désir brûlant de l’Amour. Le Christ éclaire leur histoire en interprétant les Ecritures.  La parole échangée avec le Fils attendu et venu dans leur chair leur révèle qu’ils habitent avec tous les hommes dans la demeure du Père . Lui a revêtu la robe nuptiale de son alliance avec l’humanité, la chair. Et eux ont revêtu le Christ dans le pardon des péchés. Ils ne le reconnaîtront qu’au pain rompu dans le sacrement de son Corps livré  pour la gloire de Dieu et le salut des hommes.

Le Christ se reconnaît au sortir du combat des esprits dont la pudeur est le signe. Nos yeux s’ouvrent sur la nudité du corps du Fils de l’homme exposé sur la croix et ressuscité de la mort où nous étions. Sa chair qui est la nôtre nous apparaît dans une humanité ressuscitée du désir de Dieu dont elle vit dès l’Origine.  Dans la chair pendue au bois de la croix, nous ne voyons plus le mensonge et la mort de l’homme, mais le Chemin, la Vérité et la Vie de Dieu qui vient à nous dans l’Esprit.

Dans le chemin de la croix, Dieu vient à la rencontre de l’homme et l’homme va à la rencontre de Dieu, dans un unique Amour.

Denis VASSE

Y a-t-il un autre temps pour l’homme que le temps du désir

in “7 Avenir“, Revue de l’Aumônerie universitaire protestante, été 1994, n° 55, p. 27-35, 7 avenue de la Forêt-Noire, 67000, Strasbourg (F)

L’A.U.P. a été très reconnaissante de pouvoir accueillir Denis Vasse(1) . Sa conférence a été dense et passionnante. Elle pourra être lue, relue et méditée, puisqu’il a eu la gentillesse de nous autoriser à la publier.


Lorsque le désir ne s’inscrit plus dans le temps et dans l’espace, I’homme perd son centre. La vie perd son poids en même temps qu’il n’est porté par rien. L’homme s’éprouve comme étant à côté de lui-même. Il « marche à côté de ses pompes ». Son corps est désaffecté comme on le dit d’un temple ou d’une maison que l’esprit a quitté. Il n’est plus le lieu d’une présence espérée dont l’absence est le signe, la trace, la marque dans le souvenir. Il est vide. Ce vide met en doute la réalité de la vie et précipite dans le désespoir.

… la vérité qui, prenant corps dans la chair, parle

Sans l’espérance du désir qui fonde le sujet dans le Réel qu’il vise (ou sans le désir de l’espérance), la vie est une illusion : nous ne pouvons que la mesurer à l’empan d’un imaginaire, d’une image de nous qui serait l’origine du sujet parlant que nous sommes. Sans espérance, le temps est vide et il n’y a pas, sauf à vouloir s’en persuader, c’est-à-dire à vouloir se tromper – de vérité du désir. Il n’y a qu’un temps indéfini, sans Autre et sans sujet, sans rencontre.

Hors du rapport au désir inconscient, le temps n’a pas de durée. L’infini du désir – qui répond de la dimension d’altérité du sujet – ne s’inscrit pas dans la chair et le sujet ne prend pas corps. Tout en n’étant pas réductible à la sensation, hors du ressenti dans la chair, le désir est illusoire. Sans cette inscription, il n’y a pas d’Autre, il n’y a que du même ou de l’image idéale projetée. Hors de l’incarnation dans et par la parole, il n’y a que projection d’un moi tout seul, dédoublé, perdu dans la séduction de sa propre image prise pour Dieu: Idole.

… C’est comme si il n’y avait rencontre… que s’il y avait séduction…

Comme s’il fallait, au fond, que je me vois moi-meme (dans l’autre) en quelque sorte…

(pour parer) au cas où, justement, je ne rencontrerais personne…

Je me demande comment c’est possible d’arriver à refuser ou à nier quelque chose qui a eu lieu…

Et pourtant, c’est possible. Mais maintenant, j’ai l’impression de ressentir une sensation de paix, de joie et de sécurité…

et quelque soit ce qui arrive, ça, c’est stable !

Ca ne me fait plus du tout réagir de la même manière qu’avant.

Ca change l’idée que i’avais sur l’amour.

L’émergence de l’Autre au cœur – ou à l’origine – même du désir conditionne la rencontre en vérité. Dans ce qui vient à lui, l’homme fait l’expérience d’une division intime et inconsciente, à partir de laquelle il se reçoit comme sujet désirant et parlant. Le désir détermine objectivement et subjectivement le temps de l’homme.

Objectivement (ou imaginairement), car, sauf à délirer, il n’y a pas de désir en vérité sans médiation d’un objet qui représente, dans son apparition/disparition, l’Autre visé par lui.

Subjectivement (ou réellement), car il n’y a pas d’au-delà du plaisir, de principe de réalité, sans espérance que le lieu où le désir se réalise, dans la rencontre, est un corps réel.

Ce qui est insupportable c’est que je ne connaisse pas tout de lui

Que le Réel est ce qui dure de toujours à toujours ou qu’il n’est pas imaginable – que c’est l’impossible, comme dit Lacan -, c’est dire une seule et même chose. Le désir l’indique dans ce qu’il cherche à travers toutes les représentations. Il le cherche et l’indique comme un lieu d’une présence originaire, au-delà de l’image, d’une présence absente de la sensation ou du sentiment et, cependant, ne se révélant pas sans elle ou sans lui. Cet au-delà n’est pas extérieur à l’image, il est l’intimité inconsciente et invisible de la parole qui fonde le sujet dans son rapport à l’Autre et aux autres.

1. L’évitement de la rencontre : l’avidité de l’anticipation (la fuite en avant) et la haine du retrait

Dans la rencontre vivante et symbolique, celle de l’alliance où la vie se donne dans l’acte où elle se reçoit, l’autre (le prochain, si l’on veut) n’est plus seulement la projection du moi ; il médiatise pour moi 1’Autre en moi, le sujet. Une telle rencontre fait de moi une personne. Elle me donne la parole.

S’il n’y avait pas un Autre – une parole – pour tous les autres et pour moi en tant qu’un parmi d’autres – une parole pour tous – la vérité, le concept de l’origine qui fonde l’univers en moi et moi en lui, ne saurait être pensée. Parler ne ferait pas référence à ce qui nous différencie des êtres et des choses et les uns des autres. Le monde ne serait que l’image que j’en ai, projetée à partir d’un moi qui en serait l’origine. Il serait, comme dans l’oscillation de la folie, ou mon monde à moi, ou un monde radicalement autre que moi, étranger. Dans les deux cas, aucune rencontre symbolique n’est envisageable. Au lieu d’y reconnaître un visage, l’homme de chair se trouve scindé en autant d’images de lui-même qu’il en construit à partir de ses sensations. L’Autre, le trésor des signifiants, ne serait plus ou n’est plus, alors, le lieu de la parole dans le corps, il serait ou il est moi. S’il en est ainsi l’ouverture au réel est une prétention sans fondement et la parole, une illusion : ce n’est pas la vérité qui, prenant corps dans la chair, parle. Cette illusion, ou cette dénégation s’opère toujours en faveur d’un moi scindé dont une partie, alternativement, se prend pour la vérité qui parle. Déconnectée du désir, I’image qu’il a de lui encombre l’homme. Elle envahit l’espace intersubjectif. Au lieu que, dans son apparition-disparition, son élaboration et sa chute, elle soit médiatrice de la rencontre et autorise le surgissement du sujet, elle reste collée, elle n’est pas détachable, elle prend tout le moi (elle prend la tête, comme on dit aujourd’hui) et le réduit à l’organe sensoriel ou à sa fonction : les sensations sont prises pour la vérité et la sensualité, pour le sens. On dit alors de celui qui est ainsi collé aux sensations – et c’est souvent pour lui, une gloire, avant que d’être une horreur – qu’il n’est qu’un oeil ou qu’une bouche, qu’il n’est qu’un ventre ou qu’un sexe. A la place de la réduction symbolique au’exige la dimension d’altérité de la parole vraie, la rencontre devient le lieu d’une réduction de l’Autre à un objet de satisfaction de moi.

La jalousie (car c’est d’elle qu’il s’agit là) détruit le secret de l’autre – I’Altérité même. Elle réduit à rien la vie de l’autre en tant qu’elle est autre chose que moi à moins qu’elle ne se prête à être idolâtrée pour devenir ma Chose.

Je suis une refusante, s’était écriée une femme aux prises avec cette exclusion de l’Autre en soi qui interdit tout intimité véritable avec l’autre, le prochain.

Cette tension refusante occupe la place du désir. Elle est le refus ou la négation de tous les affects. Au lieu d’ouvrir à sa question dans l’absence – celle du désir -, elle négative la présence, elle dit qu’elle n’est rien qu’un vide succèdant à un plein.

Il met une limite à l’avidité et autorise le goût de la présence par et dans les signifiants de la parole

MM : Vous aviez dit qu’être pris en masse dans tout mon corps c’était comme un refus… C’est vrai… quand vous parliez tout à l’heure,c’était doux en moi, votre voix, et en même temps c’était la haine…

Je refusai la voix… votre voix… comme pour la refaire entrer en vous

C’est refuser votre présence …

Derrière la douceur avec laquelle j’ai accueilli des choses que vous disiez, se cachait cette haine-là.

C’était ne pas supporter que vous disiez des choses si douces… et que je m ‘en aille…

c’est la jalousie… c’est un endroit où je vais rarement parce que c’est insupportable.

Pour éviter ça… l’autre, j’en fais une image, c’est que une image…

ce que je refuse, c’est l’intérieur de l’autre.

(Ce qui est insupportable c’est que je n’y sois pas… et que je ne connaisse pas tout de lui.

DV : il y a longtemps que vous mettez le mot « jalousie » là-dessus ?

MM : non (murmuré) je suis étonné de la dimension de l ‘intérieur de l’autre…

J’y avais jamais pensé… et, en même temps, j’ai bien vu le lien entre les mots que vous disiez, qui étaient doux… et ça vient de vous… et le fait que, je le vois, quand je suis triste d’un moment de partir ou d ‘une séparation, ce que je ne supporte pas, c’est cette douceur-là qui m’émeut… et je ne prends pas ce temps-là seul.. et c’est pourtant là où il y a la paix qui peut venir… je veux pas dire que c’est moi qui veut me la donner…

En tout cas, elle peut venir dans le silence.

Lorsque les situations infantiles et les conflits précoces, repérables, dans la cure de l’adulte, avec une grande précision, n’ont pas été symbolisées, qu’elles n’ont pas été vécues dans une rencontre véritable où l’autre médiatise l’Autre comme étant la Vérité qui parle, elles réapparaissent dans le transfert de manière toujours étonnante : ce qui est resté fixé et se répète ne cesse, c’est vrai, d’empoisonner les rapports avec le partenaire conjugal ou avec les enfants… jusqu’à ce que la confusion de l’autre et de l’Autre puisse se dire. C’est alors que le sujet est décollé de l’image du moi. Seul le fait d’être convoqué à la parole par un autre au coeur de la confusion, autorise qu’on en sorte. Le piège réside dans le fait que du moment qu’on en sait quelque chose, de cette confusion, on la tait, on la garde, on l’empêche d’être vraie.

Refuser de parler ou d’attendre (d’entrer dans la durée) c’est nier le désir.

La rapidité de l’anticipation, en effet, réduit à rien le temps : elle est avidité. Avoir tout, tout de suite, permet de faire l’économie de l’espace intérieur que creuse le désir qui va à la rencontre du don, celui de l’attente. Cette économie est vicieuse : elle est toujours déjà évitement de la rencontre, négation de l’altérite et du désir. Cela n’est pas sans rapport avec ce qu’on appelle habituellement la gourmandise, cette manière de se remplir qui vise à ne plus rien éprouver et en conséquence, à ne pas ouvrir son coeur et/ou sa chair à l’intimité d’un autre.

Le jeûne est castration symbolique de la pulsion orale : le sevrage inscrit la dimension de l’Autre entre la sensation du vide ou du creux de l’estomac et celle de la plénitude et dc l’arrondi du sein. Il met une limite à l’avidité et autorise le goût de la présence par et dans les signifiants de la parole.

MM. Le plaisir de la vitesse dans lequel je ne ressens plus rien d’autre que la tension, ça me permet d ‘éviter une tension intérieure,

L’attente, au contraire, ouvre l’intimité du dedans à une dimension d’altérité, à ce qui est à l’intime de l’intime, l’Autre. Elle trace le chemin de l’espace intérieur.

MM : Ca vient très vite, et ca, je l’évite en allant vite.

… Quand je mange vite comme ,ca… j’essaye d’avoir vite l’estomac plein et là, je ne ressens plus rien aussi : je n’ai plus besoin de rien sentir.

Ca va ! Je me suis fié à moi-meme. (…)

Plutôt que d’attendre et de penser, je voudrais être dans l’acte [de manger ou de parler]…

et je me suis rendu compte que c’était : ne pas faire attention à la présence de l’autre.

A quelque reprises, il y a eu une détente qui s’est faite en moi et c’était cette tension (de la vitesse) qui tombait en moi alors que je l’avais laissé s’installer.

Y a eu comme un chemin qui s’est fait… parce que y a eu du temps… et j’ai pu formuler quelque chose… alors que, des fois, je voudrais tout, tout de suite et je voudrais tout ramasser en un instant.

Je le sens, moi, par rapport à la nourriture… Mais c’est la même question.

J’ai depuis longtemps pris l’habitude d’avoir le ventre plein…

ça me fait presque oublier la question du gôût… et je ne me pose plus la question :

« Est-ce-que j’ai du goût à vivre… ou à être avec les autres… »

L’avidité se nourrit de l’anticipation d’un plaisir que celui qu’elle possède ne goûtera jamais. L’inflation de l’avidité est face d’une médaille dont l’autre face est le retrait de la haine ou de la maladie.

Cette mise en retrait persuade le jaloux qu’il est exclu de tout et justifie, inconsciemment, sa prétention à tout ramener à lui. Plus il veut tout, plus il alimente son sentiment de n’être rien pour les autres. Il veut tout ce que l’autre aime. Il veut posséder l’amour au lieu d’y consentir de lui-même. Il s’enferme en lui-même jusqu’à l’exaspération de la haine de tous, y compris de lui-même.

Ca rejoint en moi une incapacité de dire « J’aime » ou « Je t’aime » une incapacité à cette ouverture-là…

Alors je le dis avec les mots du retrait, les mots de la tête ; les mots désincarnés, pas vivants.

Toute ma vie, je n’ai pas été en accord avec ce qui est vivant en soi et qu’on essaye de faire

vivre en l’incarnant…

… Toujours en retrait… avec cette certitude que c’est pas comme ça qu’on vit !

Alors, vous dites, attente, parfois espérance… (un long silence après la tirade exaspérée)

Ca s’est désenglué (décollé)…

(Il rit) Ce que je ne supporte pas, c’est d’être l’objet de ce truc-là

J’ai toujours l’illusion que c’est quelque chose à comprendre alors que c’est seulement quelque chose à croire !


2. La dénégation de l’Autre entendue comme narcissisme absolu


Quand c’est noir, toutes mes pensées sont tournées vers mon plaisir ou vers moi…

et c’est très très long avant de sortir de là…

Mais enfin…

Cet Autre inimaginable, impossible à penser – non possédable – est dans la théorie lacanienne, l’Objet du Désir de l’Homme parce qu’il est son Origine, l’Autre de l’alliance, originaire de la parole originaire. Et c’est d’être le désir de l’Autre que le désir de l’homme est ouvert au Réel. Il n’y a de Réel (espéré), pourrait-on dire que pour le sujet désirant.

Refuser de parler ou d’attendre, c’est nier le désir

Là où la Parole, en nous, en appelle à l’Autre comme à la dimension propre, qu’elle est sa marque, originaire et centrale, de la chair vivante, la jalousie, ennemie de la parole incarnée, prétend qu’il n’y a rien : elle suggère qu’il y a reprise du don – perversion – et effacement du nom. La jalousie culmine dans l’acte de déshériter(2) l’homme de la vie qui se révèle en lui. Même si elle tente de s’en servir pour tuer, elle dit que la parole est un mensonge, qu’elle est vide.

Je ne sens rien à cet endroit là… c’est comme si je n’avais pas l’intelligence d’un autre. A cet endroit, je suis bête

La dimension de la parole disparaissant, l’autre ne demeure plus, avec le sujet, dans la demeure du souffle qui anime la chair et les fait vivre dans une proximité qui n’est pas annulation de l’un par l’autre. Le prochain est bien plutôt consommé comme une chose, dévoré sur le mode cannibalique propre à la chair qui prétend vivre de sa vie.

A propos d’un garçon qui lui faisait la cour, qu’elle estimait vivant et qui désirait la rencontrer, la jeune femme disait:

CO : Pour moi, il est mangeable, c’est •out…

Y’a l’envie qui détruit l’autre que je m’approprie…

La jalousie a affaire avec la bouche(3) . Elle tend soit à confondre la nourriture avec la parole, soit à les dissocier entièrement. Dans les deux cas, elle tue le corps en détruisant le lien de l’esprit. Quand la différence vivante de la nourriture et de la parole qui n’est pensable que relativement à l’unité d’un corps, est niée, le corps de l’homme ne saurait plus être le lieu d’une rencontre originelle, entre l’homme et la femme comme entre les hommes et Dieu. Une chair qui ne jouit pas de la vie de l’esprit quand elle mange est morte et sa parole vaine – ou vide. Elle ment ! Ce que l’homme mange ne s’articule plus à la parole dont il vit. Les deux fonctions de la bouche sont dissociées.

La jalousie trouve sa source dans le fantasme d’une toute-puissance constamment déçue

[La jalousie est perverse. Elle trouve sa source dans le fantasme d’une toute-puissance constamment déçue. Cette déception brûle indéfiniment le jaloux. Il faut bien, si l’on veut y comprendre quelque chose, resituer la toute puissance infantile dans ce rapport d’intimité avec ce qui parle en nous, avec ce qui vit en nous et dont le plaisir et la joie des autres témoignent, hors de nous, dans les autres. Dans la jalousie, le désir de l’Autre qui nous ouvre au don du réel ne touche pas le cœur : il est dévoré par l’envie. Le fantasme de la toute puissance infantile s’alimente, se nourrit paradoxalement de la déception de n’être pas l’Autre, celui qui n’a besoin de personne, d’aucun autre parce qu’en lui-même, il l’est.

Et de cette déception orgueilleuse de n’être pas le corps même de la parole naîtront le regard qui tue, le mauvais oeil, instrument d’une vengeance sur soi-même dans une sorte de dérision suicidaire et dans l’oubli de tout.]

Il s’enferme en lui-même jusqu’à l’exaspération

La parole fait l’homme. C’est en elle et avec elle qu’il accède à l’identité corporelle de sa croissance dans la chair. Le démon de la jalousie sera toujours à l’oeuvre dans la destruction de la langue qui entraîne à la perte de la parole et à l’oubli du nom. Ses armes sont le mensonge par omission et la dérision : il est muet et il jouit d’enfermer l’autre dans la prison des mots.

En ne prenant pas le temps du désir, l’homme perd le chemin de la vérité

Les discours méprisants ou railleurs, prononcés dans l’inconscient, sont très fréquents ; aussi ai-je cru pouvoir affirmer que la cause principale de l’oubli du nom était trouvée(4) .

Quelquefois, dans la psychose, la jalousie qui s’ignore se traduit en des fantasmes ou des hallucinations d’amputation du sexe ou, de manière encore plus archaique, d’arrachement de la langue.

3. Le temps et la vérité


« L ‘homme adonné à la vérité a du temps libre pour chaque chose

tandis que l’homme qui s’occupe de toute chose n’a de temps pour aucune(5) »

En ne prenant pas le temps du désir, l’homme perd le chemin de la vérité. Si l’homme parle, en effet, c’est qu’il naît d’une bouche – parole en acte – qui l’engendre dans une filiation en le nommant. Pas plus que le don de la vie, le don de la parole n’est secondaire, comme le serait le don d’un objet, pour le donner ensuite. Quand il parle en vérité, la parole se donne à travers lui au moment où il ouvre la bouche. Il est la parolc plus qu’il ne l’a. Et quand il ne veut pas l’avoir ou la prendre, c’est que, déjà, il est dans le registre de la tromperie, il trompe et il se trompe.

Ainsi le dit la sagesse populaire pour reconnaître que quelqu’un qui parle ne ment pas :

Il parle la bouche ouverte.

Il n’obéit à aucun calcul, à aucune déduction ou décision. Il donne corps à l’acte d’une naissance qui fait vivre (entrer) dans le temps et dans l’espace ce qui, avant cet acte, n’existait pas vraiment dans l’histoire. La parole vraie crée. Elle renouvelle le don originaire de la vie, transmis de génération en génération depuis le commencement.

Cette transmission ne peut pas être de mon fait, du fait du moi. Mais le moi – cette citadelle défensive – peut y mettre obstacle en niant l’origine ou en mentant : je ne peux exister tout seul et le seul fait de parler le dit. Taire cette ouverture du désir, c’est mentir en tentant de nier l’origine.

Le fantasme de la toute-puissance de la pensée – celui du moi tout seul et du retrait dans le mutisme – dissimule le refus de consentir au don de la vie, au temps du désir de l’Autre.

… Je ne peux exister tout seul et le seul fait de parler le dit

La foi en la vie autorise le discemement entre vérité et mensonge : d’où vient la parole ? Quelle est son origine ? Qui parle ? Une telle problématique intéresse nécessairement l’inconscient : elle pose la question du refoulement originaire. Car de lui provient la possibilité de mettre en doute la vérité de l’origine et, par là, le désir même. Alors, une voix surajoutée s’élève, celle du fantasme de la toute-puissance, qui ne cesse de susurrer : « Plutôt garder la vie à en mourir que de mourir en donnant la vie, en vivant(6) ». La parole vraie révèle en nous une limite vivante, celle qui fonde le sujet dans l’échappée à la prise du moi, dans l’Autre. Elle se fait entendre dans ce qui transcende l’image ou la représentation de chacune de nos rencontres avec le prochain.

La jalousie, au contraire, est l’expression pervertie de cette relation triangulaire. Elle ment quand, s’emparant de l’origine, elle dévie le désir de sa fin, l’Autre, et l’empêche de revenir à sa source. Victime du mensonge, l’homme s’arrête auprès d’un lac dont l’eau n’est plus vive il se laisse prendre à l’image vide qui s’y reflète : son coeur ne résonne pas de la parole qui l’appelle à vivre du don véritable.

[Quand l’homme éprouve la vie partagée avec les autres comme frustration et injustice, il s’épuise en un incessant combat où la peur de « manquer » domine. La crainte de n’avoir pas ce que l’autre a transforme la différence en opposition des sexes et la question se repose indéfiniment de savoir lequel domine, de l’homme ou de la femme. Ce passage de la différence dans la paix à l’opposition dans la guerre est la marque d’une jalousie qui substitue le pouvoir de l’image au service de la parole. Entre l’homme et la femme comme entre les frères aussi bien que de génération en génération.

La jalousie conjugale culmine là où la parole qui fonde l’alliance dans l’esprit qui la donne ne peut plus être ni reçue, ni échangée ou, pire encore, là où il n’y a plus que du semblant dans l’orgueil d’une vitalité qui est à elle-même sa propre fin et qui n’a pas d’autre origine qu’elle. La scène primitive est oedipienne car elle est le théâtre de la jalousie qui veut posséder la vie en faisant mentir Apollon, le dieu de la Vérité dont la prêtresse de Delphes est l’oracle. Par cette tentative de l’enfermement de l’esprit de l’origine, elle en indique constamment le chemin en le refusant et c’est là son tourment.

Apollon était le dieu de la Vérité. Tout ce que prédisait la prêtresse de Delphes se réalisait infailliblement. Tenter de faire avorter une prophétie était tout aussi futile que de s’opposer aux décrets du destin. Néanmoins, lorsque l’oracle avertit Laios qu’il mourrait de la main de son fils, il décida qu’il n’en serait rien(7) ].


La paix est le lien des êtres différenciés dans l’unité de l’Esprit qui les fonde

Tout amour humain fait ainsi l’expérience que, au coeur de sa chair, la parole cherche à se dire depuis le commencement et que la tendance incestueuse du mensonge le détoume de la vérité qui parle. Quelque chose, là, le retient d’entrer dans le temps, de se tenir debout et de marcher : il est alors tenté de garder ce qui seulement, se reçoit et/ou se donne, la vie. Ce faisant, il ment.

La détection de ce trouble au coeur de l’homme lui enseigne que la chair est jalouse de l’esprit. La mise en lumière de la jalousie s’opère dans l’acte d’une nouvelle naissance, d’une naissance. Quand les oreilles s’ouvrent à la voix qui traverse toutes les résistances, l’homme reconnaît que la parole de vie n’est en lui, Autre, que d’être en tous, Unique. Dans ce rapport du particulier à l’universel se révèle la référence à l’origine d’où naît l’homme. Et c’est bien du nom du père qu’il s’agit là. Selon qu’avec lui l’homme se reconnaît fils de l’homme dans la vérité qui parle en lui ou que s’il ne se reconnaît pas en elle, il n’est ni fils, ni l’homme. Refusant de vivre de la parole qui l’incarne dans la chair, il se vit comme déjà mort de n’être jamais né.

Le signe indubitable de la naissance de l’homme vivant et désirant est la discrétion d’une joie qui embrase tout. C’est pourquoi avec le chant de la louange, l’opposition violente, entre les individus comme en chacun, laisse place à la paix. La paix est le lien des êtres différenciés dans l’unité de l’Esprit qui les fonde. Un lien toujours nouveau car il ouvre au temps à l’origine : dans le combat de l’histoire, celui des esprits, il renouvelle la face de la terre.

Denis Vasse


(1) psychanalyste et jésuite à Lyon. Nous remercions également le psychanalyste Pascal Martin d’avoir accompagné un groupe dans la lecture d’un des livres de Denis Vasse « Le temps du désir » (éd. Seuil).

(2) On dit, en italien, pour signifier cet acte et son effet : diseredamento, substantif du verbe : diseredare, déshériter.

(3) Le divan de Procuste

(4) S. Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, Payot, Paris, 1948, p 44

(5) Maxime hébraïque « Israël et judaïsme, ma part de vérité » de Leibowitz

(6) Car, comme me le disait une jeune interlocutrice : « la fin de la vie, c’est la mort ! ».

(7) Edith Hamilton, La mythologie, Edition Marabout-Histoire, 1978 p. 318-323

L’interdit de l’inceste

1995- in INFORMATIONS SOCIALES (CNAF), Les figures de la parenté, N°46, 1995.

Il existe une tendance universelle vers l’inceste qui conduit, dans un premier élan d’amour, l’enfant vers ses père/mère/frère/sœur. Dans la confusion des générations qui pourrait en résulter, l’interdit de l’inceste fonde la loi du genre humain et lui donne sa spécificité : la loi, en effet, repère chaque homme à ce qui le constitue depuis les origines jusqu’à la fin. Elle lui révèle qu’il est sujet de droit.

C’est en 1968 que, dans le secret du cabinet de l’analyste, j’ai été interrogé avec le plus de violence sur le bien-fondé de l’interdit de l’inceste. Je ne m’étais jamais posé la question de savoir pourquoi cet interdit était fondamental, en quoi il était fondateur de la loi des hommes et comment en tant que tel, il avait une portée universelle. Respecté, en effet, il organise comme un principe l’action et le devenir humains, si la loi n’obéit pas à ce principe, l’espèce humaine se trouve menacée ?

J’entendais dire que l’interdit de l’inceste et la problématique oedipienne étaient une affaire de culture et qu’après tout prendre du plaisir avec sa mère ou son fils (jeu avec le sexe du père, bain avec le fils, etc.) n’était pas si catastrophique que cela. Tout ce qui mettait obstacle à l’immédiateté du plaisir était considéré comme entrave à la liberté. L’heure d’une liberté absolue indépendante de toute condition avait sonné. L’objet du plaisir prenait la place de l’Autre du désir, l’Autre comme origine du désir(1).

A l’époque, on pouvait lire : « il est interdit d’interdire », mais la voix du divan m’apprenait au même moment que s’instaurait par là la tyrannie la plus aveugle : celle du plaisir sans limite. A l’analyse des effets de la loi fondée sur l’interdit de l’inceste, nous apprenons qu’il est bien autre chose qu’un plaisir arbitraire d’interdire le plaisir. J’étais bien placé pour entendre à quel point l’absence ou la transgression de l’interdit de l’inceste entraînait dans la spirale du mutisme et dans l’enfer d’une vie déniée dans l’acte même où elle se donne : entre l’homme et la femme, en eux.

Je réalisais que l’interdit venait heurter de front la tendance à l’inceste inhérente à l’amour du premier objet : la mère.

Une tendance universelle

Il existe une tendance universelle vers l’inceste qui conduit l’enfant dans l’élan de son amour vers ses père/mère/frère/sœur/. L’enfant naît d’un père, d’une mère et de leur alliance, de la parole qui est née , et qui naît entre eux et dans laquelle nous somme fils ou fille, inscrit dans la généalogie de droit et non seulement dans une succession de fait. Les parents ne sont pas à l’origine de la vie mais ils sont la figure de son commencement. L’axe de la vie est orienté par la parole qui détourne le sujet de son engloutissement répétitif dans le même et l’ouvre à l’altérité du désir.

L’espèce humaine doit son être à la parole en acte qui spécifie l’homme de génération en génération. Or, quand personne n’interdit l’inceste, il n’y a plus filiation, mais reproduction. La filiation est le lien qui unit un individu à son père et à sa mère : tout en l’inscrivant dans la suite des générations, elle le réfère à l’origine qui n’est pas réductible à son commencement, à sa mère ni même à la combinaison de ses parents. Par son nom, il est référé à la parole originaire, et c’est elle qui, au même titre que son père et que sa mère, spécifie le fils en tant qu’homme. La perturbation de cette filiation provoque le trouble dans l’espèce humaine : elle fait de la parole et de sa promesse un mensonge. Si le don de la parole ne s’incarne plus dans la génération, l’homme perd en perdant sa qualité de fils.

Le non-interdiction de l’inceste met l’homme dans la situation périlleuse de vivre une vie qui ne serait pas la sienne en vérité. La tendance incestueuse est inhérente à l’homme qui cherche dans l’immédiateté objective la satisfaction de ses pulsions. Quand il en est ainsi, il n’y a plus d’altérité, le désir s’éteint et le Sujet avorte. L’homme ne serait plus qu’un moi-ma-mère ou un moi-mon-père ou un moi-mon-fère. Ainsi posé dans le champ primordial des objets, l’interdit a une fonction : celle d’ouvrir le besoin de l’homme. Il l’ordonne au réel, à l’au-delà de l’imaginaire, à ce au-delà du principe de plaisir que Freud, le premier, met en évidence dans la structure de l’homme.

Où commence l’inceste ?

Soumettre la génération à l’ordre du plaisir revient à nier le lien d’une filiation tissée entre le plaisir et la position du sujet parlant. Si le fait que « ça parle » inscrit, dès le commencement, le corps de l’homme dans la dimension de l’altérité et la différence – celle du désir -, tout ce qui, dans l’homme, détruit cette dimension fausse la transmission de la vie. Elle l’enferme dans une image en le rabattant sur le même, dans la confusion du réel et de l’imaginaire.

Est incestueux, en définitive, tout ce qui trouble la suite des générations et n’autorise pas la parole à se manifester dans la chair en tant que rapport du sujet à l’Autre et/ou à l’origine. A la question : où commence l’inceste, qui est fréquemment posée, on pourrait dire que cela commence quand les sensations de l’enfant ne sont référées qu’au plaisir, celui de la mère ou le sien, au lieu de l’être à ce qu’il est, à son nom. Ou si l’on veut, au nom du père. L’inceste commence à cet endroit là. Mais tout n’est pas égal et il y a des degrés de gravité quant à la répercussion de la libido au sein de la structure. De toute façon, la plus grave se situe au stade précoce quand la chair est touchée à un niveau préverbal, là où le bébé n’a pas pu crier, là où ce qu’il éprouve n’a pas été symbolisé dans un langage qui lui donne un statut de droit, un statut d’être parlant. Alors il ne peut répondre à et de son nom : il est le prisonnier d’un labyrinthe de sensations qui ne le mène jamais nulle part ailleurs que là où elles se répètent indéfiniment dans la succession des coups, des accidents, des agressions sexuelles dont il ne peut pas naître comme sujet.

La limite et l’interdit

L’interdit symbolise la limite. Il lui donne sens. En articulant la limite au désir du sujet – qu’il respecte ou qu’il transgresse – l’interdit donne à l’homme le droit de vivre à sa place, dans un corps qui est le sien. La loi qui régit l’univers donne à chacun sa place au milieu des autres et dans le monde. Quelle que soit la langue dans laquelle elle s’exprime, la loi des hommes trouve son fondement dans l’interdit de l’inceste.

On voit qu’à travers toutes les modalités culturelles qu’il peut revêtir, l’interdit de l’inceste fonde la loi spécifique de l’humanité. Avec lui le langage de chacun s’articule à la spécificité originaire de genre humain : la parole.

La limite en tant qu’elle concerne un sujet est dite marquée d’un interdit proféré par un autre. Si la limite matérialise la différence objective, l’interdit, lui, en fait le signe d’une différence subjective, le lieu de la manifestation du désir et de l’altérité. En tant que lieu d’un interdit, la limite renvoie à la loi à laquelle un homme doit obéir ou désobéir. C’est de ce fait qu’il est sujet, « parlêtre ». S’il en est ainsi, toute règle renvoie à l’interdit fondamental de l’inceste qui réfère chacun à la vérité d’une filiation, à son nom et à la place qu’il lui donne dans la génération et non à l’intensité des sensations qu’il éprouve. On peut illustrer très concrètement ce propos à partir de ce que nous vivons au Jardin Couvert(2).

Parmi les limites interdites qui le structurent, une ligne de couleur sur le sol délimite  une zone que les jouets à roues sur lesquels les enfants montent n’ont pas le droit de franchir. Pour franchir cette ligne et rejoindre sa mère, par exemple dans l’autre salle, le conducteur doit se désolidariser de son véhicule pour rencontrer l’être vers lequel son élan le pousse. N’y a-t-il pas déjà, là, la symbolisation de la différence entre le sujet et l’objet, entre l’enfant et le jouet dont il jouit, et la différence subjective entre sa mère et lui. C’est la loi !

Une maman dont le petit était né d’un homme marié par ailleurs et qui aurait pu être son propre père, avait trouvé cette règle insupportable. Elle trouvait qu’il était néfaste d’imposer des limites aux enfants et prônait une liberté absolue. Elle a quitté le Jardin Couvert avec son fils, Olivier, dans l’intention de n’y revenir jamais.

Six mois après cette sortie, la mère et l’enfant reviennent : la vie est devenue infernale à la maison, Olivier touche à tout et la rend « chèvre ». Il n’y a plus de limite à son agitation. Le père laisse faire…, jusqu’à l’explosion de colères brutales. Malgré la complicité qu’elle tente d’avoir avec son fils, la violence s’est emparée des rapport familiaux et elle ne sait plus comment faire, livrés qu’ils sont tous les deux à l’alternance d’une tendresse incestueuse et d’une exaspération réciproque qui ne l’est pas moins.

Olivier, lui, a vite retrouvé son jeu favori avec une petite voiture : franchir la ligne. A chaque fois, l’un des accueillants lui rappelle l’interdit. A un moment, Olivier tente encore de le faire et sa mère, pleine de bonne volonté, lui fait remarquer qu’il n’a pas à franchir la ligne ! Mais si, rétorque Olivier, je passe la ligne et, comme ça tu le dis à Denis, et il vient parler avec nous !

Comment mieux dire ce qu’il y a au cœur de la jouissance de toute transgression : l’appel en creux du désir de l’Autre et l’espoir d’une libération de l’immédiateté de la satisfaction. Cet appel du désir et cet espoir de sortie de soi-sa-mère, le père l’autorise en tant qu’il est porteur de la loi qui régit les sujets parlants.

Le désordre dans la génération

En revenant à des propos plus théoriques, nous tenons que l’interdit de l’inceste qui fonde la loi humaine ouvre le chemin où l’entre-dit de la parole originaire se laisse entendre de génération en génération. Il évite à l’homme un enfermement dans l’image de lui-même prise pour l’origine. Le nom qu’il reçoit l’ordonne toujours à nouveau à ce qui parle en lui et à celui qui lui parle. La lumière de la parole éclaire la vérité du désir qui fonde le sujet humain hors de la représentation qu’il a de lui-même, dans l’Autre. En répondant à son nom et de son nom, l’enfant sourit à la promesse de vivre.

Ici le  nom est pris dans son sens le plus fort. Il est symbolique. Avec lui, ce que nous imaginons de quelqu’un, la réalité imaginaire, est référé à ce que nous ne pouvons pas imaginer, à la réalité du sujet ouvert au « Réel de l’Histoire ». Ce qui trouble la référence à et dans la parole, à et dans la vérité qui parle, met la filiation de l’homme en porte à faux. C’est qu’il se cherche dans l’image qu’il se fait de lui-même, dont il serait lui-même l’origine. Ce faisant, il ne parle plus vraiment, il n’est plus ordonné au réel par le désir et se cherche en lui-même. Il s’invente une demeure imaginaire qu’il prend pour le réel et perd la lumière qui éclaire ses pas depuis l’origine, celle de la parole et de l’alliance où il est convoqué en tant que fils.

Délogé d’une position de fils, quels que soient ses efforts pour satisfaire à la conformité d’une image enviable, l’homme finit toujours par occuper celle d’un objet de jouissance. Il y est conduit en perdant la faculté de faire valoir son droit à vivre en tant que sujet. Il perd l’accès à la parole. C’est ce collage ou cette identification à un objet, dans la jouissance, que la parole, adressée au sujet qu’elle nomme, interdit dès le commencement. Il s’agit là, structurellement, de l’interdit à l’inceste. Dire cela, c’est entrevoir comment cet interdit est au fondement de la loi des humains, celles des « parlêtres ». Son non-respect, le collage de l’inceste, est une confiscation du on de la parole dans la chair. Avec elle, la rencontre humaine en vérité est empêchée et le désir dont elle est le lieu ne peut s’accomplir.

L’inceste fait prévaloir une connivence ou une complicité de la chair résultant toujours, même si c’est inconsciemment, de l’exclusion d’un tiers dont la parole déloge de la prison de l’image. Si rien ne vient le déloger de là, le petit d’homme ne sort jamais de la confusion : il croit être ce qu’il sent : il s’identifie à l’objet de ses sens et non plus à ce qui y échappe, au sujet de la parole.

La complicité des sens n’autorise pas à signifier une réalité de droit qui spécifie l’homme en le référent à ce qui lui donne de vivre en vérité : la parole entre trois. En la confisquant, la passion complice de l’entre-deux provoque l’exclusion du troisième avant de détruire ceux qui s’y sont laissés prendre : la mère et l’enfant contre le père, le père et l’enfant contre la mère, la mère et le père contre l’enfant. Quand l’enfant se trouve, en tant que sujet, exclu de la circulation de la parole et réduit à un objet ou à un enjeu, c’est que le rapport mère/père est lui-même incestueux. Entendons par là qu’il est la conséquence d’un complexe d’Oedipe non résolu, d’une relation homme-femme vécue sur le mode d’une jouissance passionnelle, quel qu’en soit le mode, qui n’autorise pas les partenaires à occuper une position de droit, celle du sujet parlant.

Un tel trouble dans la génération introduit le désordre dans la filiation. En faisant obstacle à la parole dont il vit, il n’autorise plus l’homme à se reconnaître dans la vérité qui parle, il l’enfonce dans les ténèbres d’un mensonge jusqu’au délire et/ou au mutisme.

« Je suis complètement étranger à mon corps surtout le visage. Je ne sais pas qui je suis et suis perdu en moi ».

Cette perte de soi en soi est aliénation absolue, elle trahit le désordre implosif d’un désir qui, au lieu d’être ordonné à l’Autre, en est détourné jusqu’à l’inversion, en faisant du sujet un étranger à lui-même.

En lui donnant un nom qui l’inscrit dans la génération humaine, le père fait de son fils un sujet de la loi des hommes. Il l’empêche de s’identifier à l’objet de satisfaction pulsionnel de ses parents et à trouver dans cette position son sens. Il n’existe pas cette référence à la position tierce de la parole – au don originaire, au don de la vie auquel se trouvent référés aussi père et mère – la mère confisque l’enfant : il ou elle le fait parler au lieu de lui donner la parole. Sans cette référence à la parole qui fonde l’alliance entre le père et la mère, sans cette référence à l’origine de tous, l’homme s’autofabrique : comme nous l’avons dit, il cherche son identité dans l’image de lui-même, c’est-à-dire dans l’activité de son imaginaire. Ainsi il supprime l’autre, le méprise, l’efface. Livré à l’esprit de mensonge, il s’annule lui-même.

« Je suis en position de guerre permanente par rapport à mon existence même. Je serais mon propre dieu… et je me déboulonnerais constamment ».

La quintessence du fantasme de toute-puissance réside dans de tels fantasmes. En eux, l’homme se prend pour sa propre origine et la preuve en est qu’il se détruit. Chez l’enfant, et parfois chez l’adulte, ce fantasme s’illustre d’une bouche (os, oris : origine) qui s’avale elle-même.

L’interdit de l’inceste qui fonde la loi brise ce fantasme de toute-puissance. Il autorise l’espace inter-subjectif du désir entre père, mère et enfant. Cet espace n’a de sens pour eux trois – comme pour la multitude -, que d’être le lieu d’un échange originel, l’unité dans la différence qui est la vie même. L’interdit de l’inceste – inceste veut dire : qui n’est pas chaste – marque un point de non-jouissance, c’est-à-dire de chasteté, où la parole crée l’homme, sans qu’il y ait jouissance ou consommation ou destruction de l’objet. Le fils de l’homme naît de cet engendrement de la parole dans la chair, il répond à un nom qui témoigne de la rencontre de l’homme et de la femme, de leur unité d’être et de parole, d’une différence qui ne vit pas de l’opposition imaginaire de ses termes, mais de leur référence à une commune origine.

Quand, prétendant s’adresser à un semblable qu’il réduit à rien, à un objet, l’homme n’est plus, comme ce semblable, référé à l’Autre du désir, à son origine, alors l’homme et son prochain, l’homme et la femme, deviennent étrangers à eux-mêmes. Ils perdent leur nom. Ou plutôt, le nom n’a plus d’importance car il n’ancre plus chacun dans la lignée des origines. « Le nom, disait un jeune homme délirant, c’est comme un chapeau sur la tête ». Ainsi se trouve rompue ou déniée la filiation et la génération des hommes est dans l’impasse. Le nom du père est forclos : il n’a pas pu s’écrire dans la chair en temps voulu et l’enfant livré à ses sensations ou à ses sentiments ou à ceux des autres, est orgueilleusement seul ou sournoisement jaloux. Il ne peut plus désirer l’Autre et découvrir en lui la source du désir. Il n ‘a pas accès à l’altérité qui devient étrangeté.

Alors que, sur le divan, un homme fantasmait qu’il avait « l’impression que sa mère pensait à l’intérieur de lui », il ajoutait : « j’ai le sentiment qu’il y a quelque chose de très compliqué pour moi. Je n’arrive pas à me situer par rapport à mes deux parents en même temps. C’est ce qui est vraiment étrange. (…) C’est à partir du moment où j’ai eu un enfant que j’ai compris combien j’avais pu faire violence à mes parents et combien j’ai pu être soumis à une violence que je ne pouvais imaginer ».

Comment mieux dire les effets symptomatiques d’une existence marquée par l’inceste. C’est la transgression de la loi dans l’effacement ou le mépris du nom du père, l’absence de pudeur et de respect de ce qui est transmis depuis l’origine. La tendance incestueuse refuse et refoule l’Autre. Sous prétexte qu’elle ne peut le connaître – et en jouir – elle refuse de le reconnaître. A la place de l’ouverture au réel dans la reconnaissance du sujet désirant, il y a pure jouissance et retour au même ou à rien. En lieu et place du désir, il n’y a que l’exaltation répétitive d’une jouissance de connaître ou d’une toute-puissance de savoir qui est à elle-même, sans au-delà, s’inscrit dans le registre d’un narcissisme tyrannique où l’un et l’autre s’annulent. L’intensité de la jouissance narcissique trouve sa source dans le refus de tout autre et, par conséquent, de l’Autre. Sa devise est : « Moi tout seul ». L’écho – Echo est le nom de la femme de Narcisse – répond : « Il n’y a personne ici que du vide ».

« J’ai l’impression d’être la haine – ou le refus de la vie incarné. C’est une partie de moi… Et il n’y a qu’en le disant ici que je ne suis pas dedans… J’ai l’impression de me défaire… (…) Je ne suis pas en paix avec le début de ma vie, toutes ces choses-là… ne sont pas en accord avec la vie… ».

De tels symptômes marquent la perversion du désir dès le commencement. Elle le détourne de son but jusqu’à enfouir le sujet en lui-même. Son moi devient sa tombe.

Une présence faite d’absence

La nomination laisse une trace qui articule l’absence de l’objet – ou sa disparition – à la présence de l’esprit qui le conçoit. Le nom est une présence faite d’absence puisqu’il désigne un sujet « absent » de la représentation objective. Il désigne l’invisible. Il rend présent ce qui  n’est pas là dans l’image. La présence dans l’absence symbolise l’activité de l’esprit. Si l’acte de nomination fait défaut, le sujet n’est pas inscrit dans une filiation charnelle selon l’acte de la parole. Avec la forclusion du nom-du-père, les sensations du corps propre sont ressenties comme absurdes, non reliées entre elles, et le tissu du langage se morcelle dans la tête. Les mots s’y télescopent ou s’éparpillent : ils ne veulent rien dire.

« Je pense comme mon père, et mon père ne pense rien puisqu’il pense comme ma mère ! Il a un raisonnement double de telle façon que, dans n’importe quelle position, il a toujours raison. Je ne vis pas pour moi mais par rapport aux autres… J’ai l’impression que tout a été fait en mon absence, comme si j’étais étranger à la chose (sa naissance) ».

Après avoir constaté qu’il se trouvait toujours dans une situation de porte à faux et s’être étendu longuement sur ce qu’il appelait les mensonges familiaux, il poursuivait : « J’ai l’impression que ma mère a voulu me fabriquer à son image : on m’a forcé, c’est tout planifié, c’est pour cela que je n’ai pas l’impression d’être moi. C’est une existence larvaire… Je suis comme une éponge sur le bord d’une baignoire. Mes parents ne m’ont donné que la vie ! »

Le sujet trouve refuge, pour ainsi dire, derrière un rempart dérisoire, à l’abri de mots qui ne le concernent pas puisque le langage ne le met pas en relation avec la vérité qui, dès le commencement, parle en lui de l’origine. Tout se passe alors comme si le déni d’une filiation mensongère, inconséquente ou dangereuse, était la seule manière de tenter de vivre par soi-même, d’échapper à la réduction objectable pour se faire naître.

La parole autorise la rencontre

Quand la loi du langage, en effet, est ordonné par et à la nomination, l’être humain demeure dans la parole qui le spécifie et lui donne un visage. Il arrive que, sortant de l’étau de la psychose, une homme naisse à nouveau – à moins que ce ne soit pour la première fois ? – dans le mouvement qui associe son nom au droit, jadis – ou originellement – perdu, de vivre et de parler.

« La seule chose à quoi je peux penser, c’est mon nom… (à mi-voix). C’est pas possible ça… (il est agité et se plaint en se tenant le visage, puis en mettant les mains sur sa tête.) Qu’est-ce qu’elle m’a fait ? Ce n’est pas vrai !

(Pendant le long silence qui suit, je pense – en relation avec ce qu’il a pu me dire – que sa mère devait avoir peur qu’il bouge dans son ventre, avant la naissance).

C’est drôle j’ai l’impression que je peux bouger.

(Il pleure longtemps puis s’apaise)

Mais qu’est-ce qui m’arrive ? Qu’est-ce qui m’arrive ? (Soupirs répétés avant une ample respiration). C’est comme si j’avais le droit… (Il pleure, parcouru de sanglots qui viennent de loin.) Je crois que je vais pouvoir vous parler. »

La loi dont le père est porteur régit le rapport de deux (au moins) – la mère et l’enfant – à un tiers. Elle dit que la relation de deux, dans l’espèce humaine, n’est jamais exclusivement duelle. Une telle loi ouvre le rapport mère-enfant à un autre que l’autre (l’Autre) pour que chacun vive selon son espèce : à un autre que la mère pour l’enfant, à un autre que l’enfant pour la mère. Et, de la même façon, à un autre que le père pour l’enfant ou à un autre que le père pour la mère. Cette ouverture à l’Autre est là dès le commencement. Elle réfère chacun des termes de la relation à une origine unique, l’origine de tous et de tout. Hors de cette ouverture, il ne saurait y avoir d’homme, d’être parlant. Lorsqu’elle est occultée dès le départ, il y a le comme si – le comme si nous n’étions pas nés ou qu’il n’y avait pas eu de témoin -, le comme si d’un mensonge ou d’une torsion qui fausse l’accès à la parole, qui reprend à l’homme son droit à vivre. C’est bien ce que l’analyste peut entendre lorsque l’analysant lui dit : « Comme si du départ, y avait eu du mensonge et que j’avais pas pu faire autrement que de vouloir m’approprier les choses…, comme si à ce départ, y avait pas eu de trace, un témoin, quelque chose pour m’y accrocher, une amarre…, un endroit où ça puisse être et où je puisse me référer ».

Un interdit structurant

A envisager ainsi les choses, l’interdiction de l’inceste, on le voit, ne saurait être justifiée par l’extériorité d’un principe moral qui voudrait que soit condamné le plaisir entre la mère et l’enfant, entre les proches. Elle dégage plutôt le sujet de son engloutissement dans la sensation qui le réduirait à un objet de plaisir. Sans elle, le sujet ne peut surgir dans la lumière de la parole et la filiation humaine s’interrompt dans l’impasse d’une intensité aveuglante de la sensation. La recherche de la jouissance se substitue au respect des relations élémentaires de la parenté. Par là même, l’individu est entraîné dans la spirale dégénératrice de toute origine et, nous l’avons vu, de toute altérité. Cet aveuglement interrompt la filiation en privant chacun des hommes de son rapport à la parole originaire. Cette privation fait perdre à l’homme son identité d’être de parole.

Les familles incestueuses, en effet, sont muettes, noyautées, sans même le savoir, par une peur de parler, qui verrouille toutes les portes et qui rend fou. La peur enferme en soi-même ou, plus exactement dans l’image, dans le regard, dans la dualité spéculaire vide de parole. Elle empêche de sortir à la rencontre de celui qui vient ou qui appelle. Elle prive du droit de vivre et de parler. Elle coupe de la Parole originiaire qui donne à l’homme le droit de vivre en fils d’un Père.

S’il en est bien ainsi, on devine l’importance structurante de l’interdiction de l’inceste. Dans tous les cas de figure familiale mais, en particulier, dans celui des familles dites « recomposées ». La loi des hommes ne saurait être transgressée, sous le prétexte que les membres de la famille de droit ne sont pas de la même chair. S’il en était ainsi, l’adoption livrerait à l’éparpillement sans fin le corps d’enfants qui, de ne pouvoir être fils ou filles, s’enfonceraient dans les ténèbres d’une insoutenable inhumanité, privés qu’ils seraient de la réalité de droit qui soutient, en eux comme en tous, la dimension de l’humanité(3).

Denis Vasse


(1) Ici, l’Autre doit sa majuscule à ce qu’étant le lieu de la parole, il ne se connaît pas sous le registre de la représentation, c’est un autre que l’autre.

(2) Le Jardin Couvert est un lieu où sont accueillis les enfants de zéro à quatre ans avec leurs parents. Il a été crée à Lyon dans la ligne de la Maison Verte de Paris, initiée par Françoise Dolto.

(3) Denis Vasse est l’auteur de plusieurs ouvrages publiés au Seuil et en particulier, de Inceste et Jalousie, 1995, auquel cet article doit beaucoup.

L’empoisonnement de la source

in “Ouvrir les Écritures” Mélanges offerts à Paul Beauchamp, Lectio divina, n° 162, 1995, p. 401-419, Paris, Cerf

On lui donna même (à l’autre bête) d’animer l’image de la Bête pour la faire parler, et de faire en sorte que fusse mis à mort tous ceux qui n’adoreraient pas l’image de la Bête.

Apocalypse de  saint Jean (1)

La jalousie du serpent subvertit jusqu’aux racines de l’être, devient négation de soi. Implosion de la parole. Nous comprenons du même coup pourquoi le péché a son emplacement si proche de la création, puisqu’il n’est autre que le refus d’être créé, fondé en autre que soi. Il est une sorte d’ « autodécréation ». Il est à l’origine parce qu’il s’attaque précisément à elle. Il l’infecte.

Paul Beauchamp (2)

1. La violence substituée à l’alliance: l’orgie.

2. Le corps comme non-lieu

3. Le Nom du père, métaphore de l’Esprit.

4. Symbole, alliance et chasteté (la lumière de la Trinité)

5. A l’intime de l’intime, la voix de Dieu fait entendre la vérité qui parle de son Fils

La source de l’écriture est ce qui parle dans l’esprit de l’homme. Dans l’esprit de l’auteur comme dans l’esprit du lecteur. Écrire ou lire en vérité, c’est boire à la source qui murmure en nous : la parole. La source est empoisonnée dès lors que la manière d’écrire ou de lire n’introduit plus l’homme à l’écoute de la vérité qui parle et prétend faire parler la lettre morte. Là s’insinuent le mensonge et la désobéissance. Parle, alors, ce qui ne parle pas vraiment. Ainsi est donné à l’animal, au serpent, la place qui revient à l’homme. En un mouvement de boomerang, l’homme entend  ce qu’il fait dire à l’autre. Il devient sourd à la vérité. Son histoire est un roman dont la clef est cachée dans ce qu’il écrit ou lit et il oublie d’écouter ce qui parle en lui, dans l’inconscient agrafé au mystère d’une parole originaire refoulée, oubliée dès les commencements..

L’eau jaillissante de la parole est à redécouvrir, jour après jour, dans l’interprétation du discours à la lumière du discernement, entre vérité et mensonge. A la douceur de la vérité, le discours doucereux du menteur substitue la violence. Il trouble l’eau de la source où l’homme s’abreuve. Il met en doute le fait de l’esprit : que la vérité parle, quand il se tourne vers ce qui lui donne la vie. Il ne croit pas que la parole est le symbole vivant d’une vie partagée dès l’origine, dans la source même, entre celui qui donne l’eau et celui qui la reçoit. Une telle source jaillit de l’unique esprit. En écoutant la vérité qui parle, celui qui écrit  « se déprend de l’animalité qui est en lui…et fait face à l’autre de même sorte, la femme(3) ». Celui qui lit en vérité puise aux mêmes eaux : il sort, en lisant, de l’enfermement dans sa propre image et de l’ambiguïté qui caractérise l’animal. Il entre dans « un face à face » avec la vérité : écrire ou lire, c’est contempler la parole. Séparé de l’image qu’il se fait de lui-même, l’homme  écrit ce qu’il entend et  lit ce qu’il ne voit pas. Il apprend ainsi du texte de l’Écriture « qu’il est créé sur une ligne de partage entre lui-même et lui-même…et que ce lieu de division, ligne absolue, n’est pas connu de lui. La ligne divise Adam d’avec lui-même, mais sans qu’il le sache. Et de cette ligne insue sort la vie. Il y a nescience « du bon et du mauvais », qui n’est pas confusion des deux, mais absence de maîtrise du bon et du mauvais.(4) »

1. La violence substituée à l’alliance : l’orgie.

La violence la plus grande est celle qui détruit la référence de l’homme à son origine. Au lieu de boire à la source de la parole dont il a soif et dont il vit, il imagine qu’il est cette source, qu’il a la maîtrise du surgissement de l’eau, qu’il dit et fait la vérité. La lumière des cieux ne racontent plus la gloire de ce qui vit en eux comme en lui, mais fort de sa connaissance, à sa lumière, il prête la parole de vérité à l’image de lui-même. Le poison de cette confusion empoisonne l’eau jusqu’à la source.

La parole n’est plus source de vie jaillissante, symbole de l’homme en vérité : elle devient diabolique. Quand il en boit, l’homme est entraîné dans une chicane mortelle avec les autres, avec lui-même et avec Dieu.

Le poison du mensonge fait basculer le parlêtre dans la spirale de la confusion. Sous prétexte de clarté et d’indépendance – par peur de mourir – il occulte la porte qui ouvre son imaginaire au Réel. Au lieu d’écouter ce qui parle en lui,  il projette, hors de lui, sur l’écran, l’image qu’il fait parler.  L’identification à l’image nous met hors de nous. La confusion du Réel  et de l’Imaginaire est la ruse qui pervertit le désir en le détournant de l’Autre. Il ne reconnaît plus dans sa chair la manifestation de son Esprit.  Il en fait un mythe, une déesse, un avenir…A moins que, brûlant ce qu’il a adoré, il n’en fasse le mensonge même, un dieu pervers, le lieu d’une régression dominatrice et jalouse. Là est la ruse qui diabolise l’homme. C’est celle du serpent des origines qui fait passer la parole qui donne la vie pour un mensonge. Instiller le venin de la confusion dans l’oreille du parlêtre, c’est susurrer dans le silence de l’absence – la foi – et dans l’écart de la différence – le sexe – que l’acte d’amour originel n’est pas une alliance éternelle, mais qu’il est un viol, l’autosatisfaction d’une puissance qui ne veut rien d’autre qu’elle-même, une violence.

Le mythe, alors, ne s’interprète plus à la lumière de la parole qui, ici et maintenant, éclaire l’histoire du détournement du désir. Mais sur l’écran de notre imaginaire, il rend compte du risque de perversion que tout commencement, toute naissance de la différence, fait courir au premier différencié en  se prenant pour l’origine sous prétexte qu’il possède le pouvoir de parler et que, partant, il domine sur la création. Il se prend pour l’origine, pour la parole, alors qu’il reçoit d’elle le pouvoir de se reconnaître en elle et en tous comme en l’eau de la source.

La perversion dissocie la chair de l’esprit dont elle vit dès l’origine. Pris au jeu du dédoublement projectif du moi, la parole est niée comme symbole, et  l’homme se trouve engagé par tout son être dans une alliance avec l’idée de lui-même. Il acquiert un grand nom parmi les hommes. Mais il oublie le nom de son père. Il n’en répond plus. Pour le Fils d’homme ne pas répondre de ce qui parle en lui, c’est quitter la réalité de son corps : son corps n’est plus le lieu de la parole qui, de génération en génération l’ouvre au réel, c’est une image sans fondement, une illusion.

L’illusion de la toute-puissance dont parle Freud est indissociable de la négation de l’incarnation de l’Autre en tant qu’il serait la Parole qui fait vivre les vivants.  Le corps de chair est la dimension obligée de la Parole en vérité. En déniant l’ordre de l’esprit qui est unité dans la différence de la chair et de l’esprit, le fantasme fait jouer  les termes différenciés – homme et femme, frères, père et fils – l’un contre l’autre : telle est la ruse du menteur : il fait croire que  l’identité du sujet est une question d’image. Il conduit l’homme à s’identifier à l’image de sa chair au lieu de reconnaître en elle ce qui s’engendre en lui, le signe et la source de l’esprit dont il vit.

Au lieu de boire à cette source là, l’homme, tel narcisse, se penche sur la transparence d’une image qu’il veut faire vivre alors même, qu’à s’y identifier, il meurt. Là où il était appelé à la contemplation de la parole dans l’Écriture, il s’est laissé fasciner à la lettre morte d’un mirage.

Dans la possession imaginaire de l’esprit par la chair, tout se passe comme si  ce qui anime l’homme était prisonnier d’un organe. L’organe serait la source de la vie : il peut s’agir de la bouche, du tube digestif, du pénis, des mains ou des yeux. La dimension de l’altérité est intrinsèque au don de l’esprit. Sa négation se fait toujours au profit d’une pulsion dont l’organe est la source. L’esprit y est confondu, dès le début, avec la convoitise, le désir, avec l’envie, la joie, avec le plaisir. Au coeur même de la parole, il y a comme une torsion qui annule la différence entre le vrai et le faux, entre l’homme et la femme, entre la vie et la mort.

Je ne suis pas en paix avec le début de ma vie,

toutes ces choses là…ne sont pas en accord avec ma vie…(5)

Dès lors qu’aucune rencontre ne vient, au cours de l’histoire, scander le développement de la puissance imaginaire en révélant son mensonge et restaurer, dans la parole, la présence de l’autre en le référant, dès la gestation et à sa naissance, à la parole qui fait vivre avec , dans l’alliance, le désir involue. Faute de témoin, il cherche à se fonder ailleurs que dans l’Autre originaire, dans un objet ou dans la sensation, dans l’image vaine du moi, dans le vide.

Ce fantasme, ce serait de me faire naître moi-même de moi-même

ou quelque chose comme ça…

comme si il n’y avait personne d’autre que moi…

et que, à la fois, chaque autre était tout à fait indésirable…

J’ai été coupée du monde tout de suite :

coupé le cordon!  coupée du monde !

sans avoir une autre manière d’être reliée au monde…

Comme si il n’y avait eu de relation avec ma mère,

qu’avant…dans une relation foetale…

Et personne, après, ne peut me donner cette relation que ma mère…

Il y a comme une vengeance…comme si je ne pouvais pas renoncer à être bébé…

Je ne comprends pas cette histoire que vous dites d’absence de témoin…

Ou alors, je sais pas, c’était trop tard et je n’ai pas voulu…

Est-ce que c’est l’absence de témoin ?

ou l’absence de quelqu’un qui témoigne de l’absence de témoin ?

Rechercher un témoin qui témoigne qu’il n’y a pas eu de témoin…(elle rit)

J’aimerais bien que vous m’expliquiez…

Qu’est-ce qui fait qu’on reste enfermé comme ça ?

qu’il n’y a rien qui touche le bébé et lui permet de s’ouvrir ?

d’effondrer cette muraille ?…

Et le bouquet, c’est d’avoir fait apparemment comme tout le monde!

Je ne comprends pas qu’il n’y ait rien qui les ait alertés…

Si, je comprends bien :

ils préféraient ne pas regarder les choses en face, ne pas y songer…

par peur peut-être!

Alors que le petit d’homme croit trouver son sens dans ce qu’il sent, fait ou imagine au lieu d’être attentif à sa filiation de parlêtre, il refuse de naître. Sans le lien à la Parole Originaire que traduit l’interdit de se satisfaire lui-même, l’homme s’aliène. Il reste pris aux rets de la confusion des sensations avec le sens, de la satisfaction pulsionnelle avec le désir de l’Autre. Cette confusion s’origine toujours dans un refus de la différence et du plaisir d’être avec : vivre, c’est être contre dans l’annulation du désir de l’Autre.

Sur le versant sadomasochiste d’une libido débridée conférant un pouvoir presque sans limites  sur une chair presque sans référence intime à la parole, la jouissance  se confond avec le plaisir de tuer. Un homme de quarante ans, sur le divan, se demandait pourquoi il ne tutoierait pas son analyste, pourquoi il ne me dirait pas : « Tu es ceci ou tu es cela ». Et je l’ai entendu poursuivre après avoir repris : « Tu es ? »:

Tu es…Tuer …et jouir de tuer…

cela me rappelle la perdrix à laquelle j’ai tordu le cou par trois fois

( et qu’il a donnée ensuite à quelqu’un :

la recherche d’une relation subjective est indispensable au sadisme :

elle le suscite et elle le cache. Il le dira plus loin)

le lièvre sur lequel je me suis laissé tomber (et qu’il a donné)

le chat que j’ai noyé récemment…

le plaisir de sentir cette petite vie sous mes doigts,

plaisir de sentir cette petite vie mourir sous mes mains…

et si je m’étais laissé aller, je l’aurais étranglé…

le plaisir de tuer…

et, au niveau du conscient, c’est pour manger ensuite .

Quand mes parents tuaient le cochon,

j’allais me cacher sous un lit pour ne pas entendre les cris…à mort

et, après, le plaisir a pris le dessus…avec la culpabilité….

J’ai envie de fumer…envie de ne plus faire d’effort, de m’en aller…

je vis beaucoup sur mode d’impulsions, d’agir…

Lorsque je choisis, c’est toujours non…un travail…non relationnel…

c’est toujours un prendre contact au niveau de quelqu’un

et prendre un plaisir relationnel,

gratifiant pour moi au niveau de la relation (rationalisation)… indispensable

le mot qui me venait c’était : insupportable.

C’est comme la relation avec cette clocharde.

Elle m’a imposé d’entrer en relation avec elle,

et, à travers ce plein pouvoir qu’elle m’a donné sur elle

parce qu’elle ne pouvait pas signer :

elle prenait des crises de nerfs si elle signait de son nom.

Elle a un rire moqueur : elle pense que j’aime bien l’argent…

Cette femme…débridée…aliénée par le fait même.

Cela me renvoie à moi-même sournoisement…

J’aurais assez la tentation de l’orgie

Ce serait assez mon désir…

ça me fait penser à ma course effrénée dans les couloir …

J’étais plein d’effroi en courant.

Dans l’orgie, il y a une forme de désarticulation, de désespoir.

La présence de l’autre est tout à la fois indispensable et insupportable. L’indispensable et l’insupportable sont les deux mâchoires d’une tenaille qui cisaille le désir en occultant sa visée d’impossible : la vie ne se partage plus dans le lien d’une alliance dont la différence vivante témoigne, elle se réduit au spasme d’une sensation de vie maîtrisée à mort. On comprend que cette maîtrise meurtrière soit mise en scène de manière répétitive dans l’ordre du sensationnel ( aux deux sens du terme) où le critère de la vie est le sentiment explosif ou implosif d’une sensation de plaisir qui dépasse toujours les limites du corps (sensation de perte incoercible des limites, peur de se liquéfier ou de devenir poussière).

Sentir la tension, l’extension, la manifestation de la vie se répandre dans le spasme …n’est-ce pas, là, s’assurer la maîtrise de la vie en dominant sur l’autre, en le réduisant à rien – à l’objet – par la ruse ou par la force, en le niant ? La répétition du passage à l’acte de cette domination à mort saccage toute joie et rend amer le plaisir de boire quand on a soif. Cette problématique nous intéresse tous : elle est au coeur de la jalousie. Tuer nous venge de savoir que l’autre vit et ne vit pas de nous! Tu es appelle tuer. Ce retournement pervers est à l’oeuvre dans l’orgie.

La dissociation orgiaque entraîne le dédoublement de la chair dans la projection d’un savoir de la vie pris pour l’esprit. L’homme en vient presque naturellement à faire parler son image, son idée, sa pensée, voire son organe à la place de l’autre. Dans ce jeu projectif, il ne cesse de se tenir de façon obsessionnelle un discours  qui lui évite de consentir, dans l’échange avec un autre, à ouvrir ses oreilles à Vérité qui parle. En confisquant imaginairement l’Esprit dans un organe ou dans une image ou un objet qui devient comme son interlocuteur vivant, il se parle à lui-même jusqu’à halluciner son double. La sensation de vie localisée à l’organe – le pénis en particulier – fonctionne comme un repère et une réassurance. Ainsi en est-il du processus compulsif de la masturbation dans le désarroi et la détresse – ce désespoir de désarticulé (comme il était dit plus haut) – de certains enfants quand aucune parole n’a témoigné en vérité de leur position de sujet et  n’a soutenu l’ouverture à la présence dans leur corps.

X. Le sexe, c’était le seul endroit où je pouvais vivre,

et, en même temps, c’était la mort…

Je n’avais que ça pour me retrouver avec mon corps

c’était comme un enracinement,

c’était le seul truc qui me tenait…dans le chaos,

et, à la fois, ce n’était pas possible de parler.

Au début, c’était le fait de la masturbation.

Après, c’était lié au fantasme…

et, maintenant, je ne sais pas ce que c’est,

mais ça ne m’envahit pas tout le temps, ça ne prend pas toute la place

(…)

Après, le plaisir, c’est pas du plaisir…c’est une décharge : on ne sent plus rien

DV. Oui, c’est la mort

X. Oui, et après…

on y revient après chaque ennui, chaque contrariété

c’est comme un tranquillisant ou un antidépresseur.

Et, à chaque fois que j’en ai parlé,

ceux à qui j’en ai parlé ne l’ont pas supporté

ça a fait rupture…

c’est la mort, oui…mais il y a le plaisir associé à la mort…

alors…quand ça prend la place de la vie!…

DV. C’est comme si, pour vivre, il convenait d’être réduit à une vie organique qui se manifeste par la tension et la décharge. Éprouver ses sensations, c’est se réassurer dans la vie par le truchement de l’orgasme ou de la colère qui casse..

X. J’ai toujours l’impression d’être prisonnier de ça,

d’être ras les pâquerettes, limité à ça, à l’organique…

et qu’à la fois, c’est pas possible…

C’était pauvre toute mon enfance…

j’ai pas de souvenir…c’était triste…

au fond, c’était très triste,

c’était triste et ennuyeux à en mourir…

comme un combat à l’intérieur de moi…

C’est comme si mon père me tenait …par le sexe

comme si c’était une garantie, une complicité…ou quelque chose comme ça.

La manière la plus parfaite ou presque parfaite de mentir, c’est de refuser  ou , mieux encore, de faire semblant de parler. Le mensonge se nourrit de  vraisemblance. Il fait parler la chair comme l’Esprit, mais contre lui. Ainsi la chair se prend pour l’esprit en même temps qu’elle le dénie. La force du mensonge tient à cette confusion de l’autre et du même. Plus elle est vraisemblable, plus la projection de l’image du même se donne pour la vérité du sujet, plus elle ment.

Le semblant du vrai déconnecte les mots de la parole. Il fait du discours un prêt à porter par n’importe qui et n’importe comment. Il fait du contrat un chiffon de papier et de la loi, un interdit sans promesse. Il détruit la douceur du symbole.

Le discours que le menteur tient n’autorise ne fonde plus les réalités dans le Réel. Là où, d’être articulées les unes aux autres, les réalités s’ouvrent au Réel , il les oppose entre elles  : le mensonge ne supporte pas l’émergence du sujet. Dans  la rencontre avec l’autre, là où les membres articulés entre eux  signifient l’unité des corps dans la parole, là même, il insinue du semblant. Alors, la présence sonne faux – elle est illusoire – et l’absence qui y renvoie comme à une promesse,  n’est qu’un vide. A la place de la dialectique présence/absence, l’intensité de la sensation, qu’elle soit fusionnelle ou de rupture, se fait passer pour la vérité et s’offre à la répétition indéfinie et désespérante. A la place de la différence vivante, un collage inhibiteur ; à la place du  silence de l’origine, le vacarme du mutisme. Rien ne manque dans cet univers imaginaire, parce qu’il n’y a rien hors de moi et de ce que j’imagine. Et si rien ne manque, c’est qu’il n’y a pas d’Autre à espérer comme étant le lieu originaire du désir et de sa manifestation. L’Autre du désir de l’homme n’est plus qu’un trou inerte, une bouche sans voix qui réclame d’être comblée sans jamais faire corps, ou qui déborde de vomissure jusqu’à l’étouffement.

Quand je pense à mes parents,

je fais un trou entre eux deux,

et c’est autant entre mes parents

qu’à l’intérieur de moi!

(…)Tout est vide et rien ne manque.

Quand il tente de vivre par lui-même, l’homme, dans la contradiction de l’orgueil(6), prétend toujours avoir été abandonné, d’être tout seul. C’est qu’imaginairement, il est à lui seul, tout. Enfermé en lui-même, l’histoire qu’il édifie est insensée, ses constructions sont délirantes et le roman de sa vie, sans origine ni fin, est illisible. L’homme orgiaque ne voit pas pourquoi il  interdirait à sa petite fille de venir jouer, le matin, dans son  lit, avec son sexe et, pas davantage, il ne verra comment faire autrement que d’étrangler sa femme dans le moment de sa reconnaissance.

La transgression de l’interdit de l’inceste est désobéissance à la loi de l’esprit qui engendre l’homme dans l’histoire. Elle est l’expression de la boulimie anorexique à laquelle est livré le petit d’homme quand il ne reçoit pas et/ou évite la castration orale et ne connaît pas l’intimité de la parole, dans le sevrage. Au cours de l’association libre des idées, l’arrogance gourmande de la chair ou de l’esprit s’exprimera plus tard, et sans même le savoir, sous les oripeaux de la mondanité, par une impudeur d’une vulgarité sans pareil.  L’habitude incestueuse est mutique mutile le désir et morcelle le corps en objets partiels de jouissance. Pris dans l’habitude de cette seconde nature, le  sujet parlant ne s’éprouve pas comme un corps, mais comme un trou résultant de la dissolution de son corps de sujet dans le fonctionnement de l’organisme. Sans chasteté, sans parole, sans corps. Il perd son visage.


2. Le corps comme non-lieu

Dès lors qu’elle n’est plus référée à la parole, la réalité imaginaire finit toujours par confisquer le sujet dans la prison spéculaire du moi : la clé de la prison du dédoublement est à chercher dans le puits sans fond du narcissisme où elle a été jetée quand l’homme ne voit plus dans sa femme qu’un double ou un objet. C’est du dedans qu’elle ouvre l’homme à la différence subjective de l’être et qu’il voit dans sa femme l’esprit dont il vit dans l’alliance avec Dieu. La reconnaissance de soi cherchée dans sa propre image est, en effet, dérisoire à en mourir : elle est bien l’effet du mensonge. A la place d’un tiers originaire par rapport auquel s’établit la différence structurante entre l’image de moi-même et l’esprit dont je réponds quand ça parle de l’autre en moi, s’est dressée une super-image de moi qui avale l’autre. L’adoration(7) de cette image exige la conformité de l’autre à elle. Ce renvoi indéfini et insatiable d’une image à l’autre, creuse l’abîme d’un redoublement spéculaire – ainsi en est-il pour la Bête dans l’Apocalypse(8) et pour Narcisse dans le mythe; A la place du fondement originaire de la parole, s’ouvre la gueule béante d’un gouffre dans lequel l’identité de l’homme  se perd. La force de cette aspiration dans le vide dérisoire du redoublement de l’imaginaire est folie.

La dérision – au coeur de la folie – est violence ultime. Elle confisque l’ouverture à la parole en enfermant la pensée dans le doute ou dans l’objectivité d’un discours exact, mais sans effet de vérité, souvent hostile ou obscène(9). La spécificité de l’homme dans son rapport à l’Autre, c’est-à-dire obéissant à la parole, est détruite, réduite à l’image d’un organisme qu’il fait parler(10).

La violence du refus de la parole transforme l’origine en abîme. Elle efface la différence spirituelle – celle du sujet en tant que lieu de l’unité du corps dans son rapport à un autre. Elle confisque l’esprit dans l’image et fait de nous des marionnettes.

Le passage à l’acte Le meurtre et/ou le suicide qui en résulte est  passage à l’acte de la brutalité tapie dans l’inconscient du jaloux. Prisonnière de mots qui ne parlent pas vraiment car il ne les adresse qu’à lui, le jaloux voit périodiquement sa chair inondée d’une agitation outrancière. Comme un forcené, il essaye, pour faire montre de sa bonne volonté, de desserrer les mâchoires qui le tenaillent ou de déchirer la toile d’araignée que les filets de sa propre bave tisse.  Mais c’est en vain, plus il enrage, plus il s’englue dans un cocon d’enfer.

Obéir à ce que l’on fait parler, c’est désobéir à la vérité qui parle en s’identifiant à l’objet de sa volonté propre. La désobéissance ainsi comprise fait du corps de l’homme un non lieu de l’esprit. En falsifiant la parole, le mensonge inocule en lui le virus qui le morcelle. Il livre l’homme à la convoitise de la chair et des yeux comme à l’orgueil de la richesse(11). En détruisant la parole infuse dans la chair , la morsure du mensonge inocule le venin de la dévitalisation. Elle condamne l’homme à l’amour de lui-même. Elle l’aveugle. Elle le fait marcher dans les ténèbres. Alors même qu’il prétend porter la lumière en se montrant, l’homme mordu ne voit que ce qu’il imagine : rien d’autre. Il ne lit plus, dans la chair de son frère, le signe de l’Esprit dont lui-même vit. Il voit en elle une image de lui  animée de la vie de son amour  propre. Les Écritures lui sont fermées.

Il y a une image de moi qui me plaît, que j’essaye d’attraper…

et je méprise l’autre, le visage de l’autre :

je le remplace par mon image (…)

Juste avant j’imaginais que vous me stoppiez avec une gifle

ou qu’il y aurait quelque chose d’immense – un pieu –

qui m’arriverait sur le visage

et qui écraserait tout ça, cette façon de faire…

parce que je refuse la différence…

Je vois bien à quel point, moi, je refuse de souffrir.

Tout ce que je peux faire en face d’un autre,

à la place d’écouter et de voir…

et tout ce que je fais…

ça réveille la violence

et la totale destruction que j’ai en moi et que je projette sur l’autre

Ça m’entraîne dans un truc complètement fou dans ma tête…

plutôt que d’être avec lui.

Le venin du violeur pénètre au plus intime de la différence. Il suscite une opposition sans merci de la chair vis à vis de son double. Il fait parler de sexe opposé et tout tiers médiateur faisant valoir l’unité de l’origine et l’égalité dans la différence, est exclu : il doit mourir. L’ultime outrecuidance réside dans le fait de croire le menteur, de croire que l’acte d’une chair niant l’esprit a le pouvoir de faire venir au monde quelque chose ou quelqu’un. La « projection » imaginaire prise pour la parole en acte détourne  l’homme de la reconnaissance de l’autre et de l’écoute de la parole dans son corps. En ne les autorisant pas à advenir, la confiance excessive en soi-même répand les ténèbres sur le monde. Elle avorte la parole dans un monde essentiellement suicidaire. Même dissimulée sous le voile de la liberté, cette violence du mensonge ne crée rien. Elle transforme en résidu le corps parlant. C’est en quittant l’image qu’il en a, à l’appel de son nom, que l’homme réside dans la lumière de son corps.


3. Le Nom du père, métaphore de l’Esprit.

Quand il n’est plus originairement référé à l’ Autre dans et par la parole d’un autre, l’homme devient étranger à lui-même. Il perd son nom. Ou plutôt, il ne sait plus comment il s’appelle. Il n’est plus ancré – encré, écrit – plus dans une lignée. Le nom ,c’est comme un chapeau sur la tête , disait avec dédain un jeune psychotique. Alors se trouve déniée la filiation de la chair selon l’esprit. Alors, la génération du parlêtre  entre dans une impasse. Le fils devient esclave.

Quand, détruisant la parole, il touche au nom, le mensonge est l’obstacle majeur à l’incarnation de l’esprit : la chair n’est plus inscrite dans l’ordre d’une filiation spirituelle, celle du parlêtre. Le concept même de père s’effondre. L’ordre symbolique est forclos . L’enfant, livré à l’impasse de l’animalité ou à la prouesse technique n’appartient plus au genre humain. Il est la conséquence  d’une volonté qui  veut contre le désir.

Consentir au désir de l’Autre dans la reconnaissance de ceux par qui la vie nous est donnée et de ceux auxquels, par nous, elle est donnée, c’est confesser l’incarnation de la parole dans la chair. Incarnée, elle se donne à entendre dans l’Écriture de l’histoire et non dans l’image que l’homme a de lui et qu’il modèle à sa guise. En refusant l’incarnation, l’homme rebelle refuse l’alliance signée avec la chair qui ne lui a pas donné la parole. Paradoxalement, il veut ce qu’il refuse!

Ayant « l’impression que sa mère pensait à l’intérieur de lui », un homme disait :

« J’ai le sentiment qu’il y a quelque chose de très compliqué pour moi :

Je n’arrive pas à me situer par rapport à mes deux parents en même temps.

C’est ce qui est vraiment étrange.

/…/ C’est à partir du moment où j’ai eu un enfant

que j’ai compris combien j’avais pu faire violence à mes parents

et combien j’ai pu être soumis à une violence que je ne pouvais pas imaginer. »

Les effets symptomatiques d’une existence marquée par l’inceste empêche de lire la parole dans l’écriture de nos vies. La non-chasteté refoule, refuse ou forclot la parole d’alliance. Elle exalte l’intensité de la sensation en prétendant repérer dans le dépassement des limites et la convulsion de la chair l’Origine du parlêtre. Confisqué dans la tyrannie sensationnelle (12) d’un principe de plaisir sans au-delà, le sexe inscrit l’homme et la femme dans l’opposition d’une jouissance dominatrice à mort où l’un et l’autre s’annulent. Quand la maîtrise narcissique du monde trouve sa source dans le refus de tous les autres et du Tout Autre et au moment même où il clame sa devise : « Sans dieu, ni maître », l’homme érige son image en maître et en dieu.  Les symptômes de cette exclusion du sujet dans et par la dissociation de l’esprit et de la chair, révèlent au jour de l’histoire, le mensonge inconscient qui empoisonne l’eau de la source de vie. Le semblant de parole à laquelle il boit, le plonge dans l’eau stagnante du doute et de la haine.

Dans un désespoir dont il jouit à mort dans le Moi tout seul , répond en écho, Il n’y a personne, ici, dans la chair, que du vide, avec le sentiment indéfiniment répété et angoissant d’être à part ou à côté, d’être un mort-vivant.

J’ai l’impression d’être la haine ou le refus de la vie incarnée.

C’est une partie de moi…

et il n’y a qu’en le disant ici que je ne suis pas dedans…

J’ai l’impression de me défaire

Ma sexualité, elle me sert à me défaire,

En fait, Je suis en position de guerre permanente

par rapport à mon existence même.

Je serais mon propre dieu et je me déboulonnerais constamment…

De tels symptômes disent la perversion du désir dès le commencement. L’ombre portée d’une telle perversion enténèbre l’origine et, dans la nuit de la foi, l’homme de désir espère l’aurore. En lui, la chair et l’esprit se réconcilient dans l’unité d’un corps. En lui, se manifeste et se dénoue la torsion vicieuse de l’opposition qui annule la différence. Avant même qu’il le sache et que la conscience s’en empare, le repérage des effets du mensonge inconscient annonce le dévoilement de la vérité qui parle. Y a-t-il une autre voie à la reconnaissance de l’Autre en nous que celle qui traverse ce qui, en nous, s’y refuse depuis le commencement ?

Le Nom du Père, la filiation dans la parole, témoigne dans la chair de cette ouverture à l’origine. Il est la métaphore vivante de l’esprit qui traverse les générations. Réalité de la langue, la métaphore n’est pas seulement  référence à une réalité linguistique, phonématique ou juridique du nom, elle indique aussi celui à qui le fils est référé quand il prend corps et celui auquel le père est référé quand il engendre. Le nom fait vivre l’homme selon la parole qu’il reçoit et qu’il donne depuis le début. Cette réalité du nom du père , l’esprit s’incarne dans la femme qui seule en témoigne en vérité quand un fils lui est donné. La question posée par  son nom et à laquelle il ne peut échapper est : de quel père est-il ? Avec qui la mère a-t-elle fait alliance ? Le Père donne-t-il vraiment la vie ou ment-il  en étant homicide dès le début ?

Je suis complètement étranger à mon corps, surtout le visage,

je ne sais pas qui je suis et je suis perdu en moi…

J’ai l’impression de faire les choses contre…je suis seul…

Je n’ai jamais été dans la vie, dans le monde,

j’ai toujours été à côté de ce qu’il y avait de vivant,

j’ai l’impression d’être dans une bulle,

d’être à part des vivants qui sont autour,

j’ai rien de solide sur quoi m’appuyer…

Mon père avait des mots très durs et menteurs…

Dans ce vide de sens du départ, désaxé, distordu du départ,

il y a immédiatement un regard cynique sur ce qui se passe.

La vérité de l’origine réside dans la parole du père quand il nomme le fils. Il témoigne de lui et de ce qu’il est à l’origine du fils. Si c’est un père en vérité, ce père ne  saurait être révélé dans le monde que si un homme venait à faire entendre les paroles de la vie éternelle : celle qui se donne sans être reprise : la parole d’un tel homme serait la vérité de sa chair. Lui seul pourrait dire de lui-même : Moi, la vérité, je parle . Sauf à mentir, tous les autres  ne peuvent dire que la vérité parle en eux qu’en y reconnaissant d’abord le mensonge qui  met obstacle à l’ouverture des commencements sur l’origine.

4. Symbole, alliance et chasteté (la lumière de la Trinité)

Pas de loi juste sans symbole, pas de corps réel(13) sans parole, pas de parole dans la chair sans alliance.

La parole qui donne vie à l’homme est repérable, depuis les commencements de l’histoire, aux  effets symboliques qui témoignent de l’Origine de la vie, à laquelle nous n’avons pas directement accès. Aux effets de vie qui donnent un poids de vérité au corps de l’homme, nous reconnaissons la parole en tant qu’elle est tout à la fois l’irruption du Réel dans l’Imaginaire et ouverture de l’Imaginaire au Réel. Dans la rencontre qui est le lieu de l’ouverture à l’autre et dans la génération qui est celui de l’irruption de la parole dans la chair, l’homme se reconnaît en vérité comme être de parole , parlêtre, où se manifeste l’origine.

La loi balise ce chemin. Elle dénonce les actes qui ne respectent pas la vie de l’esprit dans la chair. Tout ce qui empêche la parole de prendre corps dans la suite des âges, apporte le trouble et la confusion dans la génération et rend compte, d’une alliance non chaste, incestueuse.

La chasteté est l’acte d’une chair sexuée, différenciée qui consent au don de l’esprit, sans tenter de posséder la vie. En renonçant à la possession de l’esprit pour être posséder par lui,  la chair devient spirituelle : la parole se fait chair.  Celui qui n’obéit pas aux règles et aux rites de cette alliance n’est ni chaste ni pur. En lui, l’esprit de Vérité est mélangé à l’esprit de la possession et du mensonge.  C’est un esprit divisé contre lui-même. Il est fils du mensonge. Mais être le père du mensonge ne donne le jour à aucun fils. Ennemi du vivant, il est esclave de lui-même. Il ne parle pas. Il contrefait la vie en refusant de prendre corps.

Le père du mensonge cherche à atteindre la femme au ventre – elle n’enfantera plus selon son espèce – et sa lignée au talon – ses enfants ne tiendront plus debout. Il tentera de faire la preuve que la vie ne se donne plus dans la rencontre de l’homme et de la femme et que la mort a gagné. L’ombre portée du mensonge sur l’origine a fait disparaître la lumière de l’origine. Et, dans ces ténèbres, il n’y a pas de pardon.

En d’autres termes, il y a forclusion du Nom du Père. La lumière de la parole ne peut entrer dans le monde avec la vie donnée. Le corps dans lequel les hommes vivent n’est pas un corps réel et la parole qui sourd en eux est un mensonge. (14)

Les ténèbres recouvrent l’origine et cachent aux yeux des hommes le visage de la Vérité qui parle. L’acte d’obéissance s’enfonce dans l’absence d’image et répond à l’unicité de l’origine (15).

Telle est l’espèce humaine : la différence qui la fait vivre dans l’espace et le temps trouve son origine en une parole unique, ce dont témoignent les règles et les rites comme aussi la diversité des langues. L’obéissance est l’engendrement en sa chair de cette parole originaire, elle incarne l’esprit : si la chasteté a un sens autre que moral, on peut dire qu’elle est le consentement de la chair à l’esprit qui la fait vivre et la féconde. Tout ce qui  détourne de cet accomplissement du corps dans la parole originaire, fait de la mère, du père ou de l’enfant, une idole, un objet imaginaire, une image  qui ne donne ni ne reçoit la vie. Un tel détournement enferme la chair en elle-même et la tue. L’homme ne reconnaîtra plus dans la femme, l’os de ses os et la chair de sa chair, il n’entendra plus la Vérité qui parle et qui s’engendre en lui dans la chair de l’enfant.

Le genre humain est engendré dans la différence sexuelle et spécifié par la parole. Faire de l’homme un être bissexué et travailler, sous prétexte de droit, à l’annulation de cette différence, c’est confondre l’origine et le commencement, l’éternel présent et le temps de l’histoire. Dire que c’est le rapport sexuel qui fonde le genre humain sans voir que, sans la parole originaire aucune différence ne parvient à l’être, c’est dénier la vérité. En naissant différencié, le parlêtre réalise l’histoire d’une alliance éternelle entre la chair et l’esprit. L’unité dans la différence est homme et femme et, hors de cette alliance, sans ce symbole de la parole originaire, il n’y a ni homme, ni femme, ni enfant.

Sans révélation de l’unité de l’esprit et de la chair au lieu dit de la différence charnelle, le sexe perd son sens. L’humanité n’est plus le lieu du surgissement du sujet dans sa réponse au désir de l’Autre. Il n’est rien.

Mais lorsque la joie d’une naissance révèle la parole de vie qui unit depuis l’origine, les êtres différenciés dans la chair, elle  prend corps  dans l’union des termes d’une différence qui ne s’annule pas, mais qu’elle fonde dans un au delà nuptial . Elle est la marque de l’amour.

Si l’interdiction de l’inceste se retrouve au fondement de toute loi régissant l’action et même l’existence de l’homme, c’est qu’avec lui, l’être humain reçoit un nom dans une filiation le référant à l’origine, à la vérité qui parle, et qu’il occupe, hors de la confusion, une place particulière, unique, dans la suite des générations. Ainsi est autorisée, depuis les commencements, la transmission de la Parole Originaire dont le corps de l’homme est le lieu, le Temple.

5. A l’intime de l’intime, la voix de Dieu fait entendre la vérité qui parle de son Fils.

En réduisant le corps de l’autre à un objet fantasmatique, l’homme pervers entre dans l’impasse du suicide ou du génocide.  Pour lui, la violence semble venir de la loi puisque ses interdits le convoquent à quitter son pays et à ne pas confondre la  son identité avec l’attachement géographique de ses sensations et de ses perceptions. La loi lui fait apparemment violence quand elle lui interdit l’objet pulsionnel, mais c’est pour qu’il vive en vérité. Elle condamne la jouissance d’une vie dans le non respect de la différence et signale le chemin menant à la porte étroite de  la singularité subjective. Il y a donc une manière de jouir de la vie sans joie et sans partage : d’être contre et d’en accuser la loi.  En nous éduquant à la liberté, la loi pourtant dénonce la contrefaçon de l’amour : celle qui, sous les apparences de la douceur est violence car elle réduit l’enfant, le conjoint, le frère ou l’adversaire à rien. Sortir de l’aveuglement et laisser tomber la soi-disant clarté de la dérision est toujours éprouvé par le délinquant comme une injustice.

La loi interdit le redoublement de l’imaginaire dans le même. Elle dénonce  la jouissance de la fusion, le trouble de la confusion,  la colère de l’exclusion ou  la haine de la jalousie. Elle signale ainsi l’endroit de la perte de différence subjective et balise le chemin qui autorise l’espoir de la rencontre dans l’obéissance au désir et dans le renoncement à l’immédiateté pulsionnelle. C’est bien là que tout se joue. Dans la peur de devenir ridicules à nos propres yeux tout autant qu’aux yeux des autres, nous manions la dérision qui dit la vérité du désir pour qu’elle ne se fasse pas. L’apparente clarté de la lucidité plonge dans  la nuit de l’aveuglement. Les mots sont rendus dérisoires puisqu’ils ne représentent plus l’être de parole incarné; ils l’annulent au contraire, et ignorent le don de l’Esprit dans la différence  charnelle qui en est le lieu et le signe. Le discours ne fait plus sens. Il n’indique plus de direction. Il se contredit en disant la même chose. Il fait rire. Mais c’est au prix d’une bascule dans l’ambivalence folle.  Le corps de l’homme, bâti en trompe l’oeil sur le sable du mensonge, ne se sait même plus. L’enlisement de la parole et l’affolement du discours sont les effets de la perversion qui coupe le désir  de sa source et le détourne de sa fin.

Même dans la mondanité policée où il ne se voit pas, le mensonge durcit le coeur et pollue la source du « franc parler » en exerçant le pouvoir de la vie contre la vie même. En brouillant la ligne insue d’où sort la vie, le mensonge met obstacle à la révélation du visage du Fils de l’Homme, caché au coeur des hommes, dans le Verbe fait Chair.

Au contraire, quand la douceur de l’Esprit se fait entendre, elle brise le coeur de pierre et restaure le coeur de chair : le sang se remet à circuler dans le corps. Où donc ailleurs que dans la chair, la vérité pourrait-elle se faire sentir ? C’est là que, tout à la fois, elle se fait entendre et qu’elle  échappe. La douceur vient à bout de toute violence : en elle ce n’est pas de la chair  que l’esprit répond mais du don de la vie à laquelle elle s’oppose.  Il est Vie.

La parole désintéressée traverse l’imperméabilité du regard et bouleverse le coeur. Elle touche, au-dedans , au point aveugle à partir duquel il faut se situer pour entendre la voix de l’Esprit et voir son visage. Elle ne se laisse pas prendre à la fausse transparence du miroir ou à la brillance de l’oeil. Elle fonde ailleurs que dans l’apparence ou  dans la compréhension , l’identité du sujet. Elle l’établit dans l’Origine  en interprétant son discours à la lumière de la vérité.  Témoin de l’origine, sa douceur traverse le mensonge des commencements jusqu’à l’intime de l’intime, jusqu’à ce qui, en lui, n’est pas lui. Autre. Écouter cette parole  délivre d’avoir à sortir de l’emprisonnement dans l’image par une violence plus grande et indéfiniment comptable de ses destructions. En discernant dans le rapport à l’autre, la vérité qui parle, l’homme ne s’édifie pas « contre » l’image trompeuse a de lui-même. Mais il est mis à l’abri d’une violence dont il déchiffre les traces dans son histoire et qu’il interprète comme le refus jaloux de la vie. Ce pouvoir de discernement à la lumière du pardon est l’acte de la vérité qui parle dans la chair rendue à la joie de l’Esprit.

L’homme parle à Dieu dans le Verbe…

dans la parole humaine en tant que Dieu l’habite.

Le plus beau est que les mots ne parlent pas de Dieu

et qu’il soit seulement au coeur du parler humain.

Dieu se dit quand l’homme parle depuis ce centre(16).

Denis Vasse

Lyon, avril 1994


(1) Saint Jean, Apocalypse, 13 15.

(2) Paul Beauchamp, L’un et l’autre testament 2. Accomplir les Écritures, Paris , Seuil, 1990 « L’homme, la femme, le serpent » p.144 avec la note : « L’expression « péché originel » a pu donner à penser que le péché occupait la place de l’origine, alors qu’en réalité l’homme est créé bon et juste. Mais elle sert à exprimer que c’est exactement sur la relation de l’homme à son origine qu’il prend place, d’où son caractère transmissible. »

(3) id. p.124

(4) id. p.128

(5) Toutes les citations sont extraites de discours d’analysants au cours de leur travail.

(6) René Girard, Critique dans un souterrain, Paris, Grasset, 1976, p.61

Les morales qui reposent sur l’harmonie entre l’intérêt général et les intérêts particuliers « bien compris » confondent toutes l’orgueil avec l’égoïsme, au sens traditionnel du terme. Leurs inventeurs ne se doutent pas que l’orgueil est contradictoire dans son essence, dédoublé et déchiré entre le Moi et l’Autre; il ne perçoivent pas que l’égoïsme aboutit toujours à cet altruisme délirant que sont le masochisme et le sadisme. Ils font de l’orgueil le contraire de ce qu’il est, c’est-à-dire une puissance de rassemblement au lieu d’en faire une puissance de division et de dispersion. L’illusion présente dans toutes les formes de pensée individualiste, n’est évidemment pas fortuite; c’est elle, en effet, et elle seule qui définit correctement l’orgueil. C’est donc l’orgueil lui-même qui suscite les morales de l’harmonie entre les divers égoïsmes. L’orgueilleux, on le sait, souhaite qu’on l’accuse d’égoïsme et il s’en accuse volontiers lui-même afin de mieux dissimuler le rôle que joue l’Autre dans son existence.

(7) idem, p.57

« L’illusion de la toute-puissance est d’autant plus facile à détruire qu’elle est plus totale. Entre Moi et les Autres s’établit toujours une comparaison. La vanité pèse sur la balance et la fait pencher vers le Moi; que ce poids vienne à manquer et la balance, brusquement redressée, penchera vers l’Autre. Le prestige dont nous dotons un rival trop heureux est toujours la mesure de notre vanité. Nous croyons tenir solidement le sceptre de notre orgueil, mais il nous échappe au moindre échec pour reparaître, plus brillant que jamais, entre les mains d’autrui. » ( La majuscule dont est dotée l’Autre dans ce texte n’a pas la même fonction que dans le nôtre : elle en serait ici comme la dérision)

(8) Saint Jean, Apocalypse 13 11-15

(9) Sigmund Freud, Le trait d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, Paris, Gallimard, 1953, p.109

(10) Apo. 13 15 cité en exergue.

(11) Première Épître de saint Jean 2,16

Si quelqu’un aime le monde, l’amour du père n’est pas en lui.

Car tout ce qui est dans le monde

– la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la richesse –

vient non pas du Père mais du monde.

Or le monde passe avec ses convoitises;

mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement.

(12) Sensationnel au deux sens du terme : qui a trait au sensations et qui est exceptionnel.

(13) Jacques Lacan Le Séminaire, livre XX, Encore, Seuil, Paris, 1975, p.118 : « Le réel, c’est le mystère du corps parlant, c’est le mystère de l’inconscient ».

(14) C’est encore saint Jean qui dit le mieux cela:

Qui est le menteur,

sinon celui qui nie que Jésus est le Christ?

(le Fils de Dieu le Père)

Le voilà l’Antichrist

(l’Antiparole, le père du mensonge)!

Il nie le Père et le Fils.

Quiconque nie le Fils ne possède pas non plus le Père

( il nie la vie qui se donne en lui).

Quiconque confesse le Fils possède aussi le Père

(il confesse que la vie se donne en lui).

Pour vous

( les hommes, l’humanité, chacun),

que ce que vous avez entendu dès le début

(la parole originaire)

demeure en vous

( dans votre chair).

Si en vous demeure ce que vous avez entendu dès le début

(obéissance à la parole),

vous aussi, vous demeurerez dans le Fils et dans le Père

(dans la vie qui se donne sans exclusion et sans retrait).

Or telle est la promesse que lui-même vous a faite:

la vie éternelle.

(1Jn 22-25)

En tant qu’elle est Épouse et Mère, l’humanité est le lieu du don de la vie. Ève peut être la mère des vivants. Seule Marie, en sa chair virginale, est l’accomplissement de cette humanité, la demeure du vivant. Marie ou Marie-Madeleine, la femme pardonnée, rétablit dans la différence vivante où elle est reconnue comme la chair de la chair de l’homme, l’os de ses os : la vie, en tant qu’elle lui est donnée, est  la vie de l’Esprit qui demeure en elle depuis l’origine et dont elle n’est pas maîtresse.

Dès le commencement, le parlêtre est homme et femme. Il est spécifié par une différence, un sexe qui, dans la rencontre qui la fonde dans l’origine, autorise la vie de l’esprit, à se transmettre dans la chair. La différence sexuelle devient le signifiant de l’unité de la parole où chacun s’origine : en elle, DEUX ne font qu’UN : chaque un en lui même est Autre. Il est sujet. L’ensemble des deux – la figure de l’unité – procède du don de la vie de chacun, la parole qui donne corps à l’autre. Si la vie est une, elle ne peut en effet que se donner entièrement à chacun, être unanime.

(15) p.151

(16) Paul Beauchamp, id. p.131

Le virtuel et la vérité

in « Tivoli » n° 19 décembre 1998, p. 9-15, Gama Press, 14 cours de l’Intendance, 33000 BORDEAUX

Ex cursus sur l’Intelligence  Artificielle (IA) (1)

La foi en la parole de vie ou l’enfermement dans le refus.

Dans l’enfermement, au lieu que l’édification de l’individu se fasse sur l’ouverture au réel dans la parole, elle s’organise à partir du refus de l’ouverture, le refus de la différence dans laquelle il s’origine comme parlant et désirant. L’opposition à la parole qui le fonde entraîne la négation de toute altérité, de toute communion originelle.

Avec le refus de la parole, c’est l’opposition à l’Autre qui se donne à entendre comme l’origine du moi qui attire à elle (en tant que refoulemnt « presque » originaire) tous les refoulements secondaires qui structurent l’inconscient comme un langage. Cette opposition a priori , inconsciente est qui est  tout proche du refoulement originaire de la parole qui met au coeur de l’inconscient la dimansion d’altérité qui le constitue comme sujet : le refus a priori est comme en miroir par rapport à l’origine. Un miroir qui inverse l’image de l’origine : au lieu que s’y reflette le consentement au don originaire, l’ouverture à la parole créatrice, c’est de l’évitement primordial de cette parole qu’il s’agit : comme si le refus était originaire et que la parole demeurait impuissante à mobiliser de l’intérieur les affects dans la rencontre. (la vitre, ou la pellicule qu’il y a entre l’amour et la haine, la parole et le mensonge).

je suis dans une torpeur…

votre mot, la dernière fois, m’a touché…

Là où on peut parler de péché, là il y a de l’amour

Ça m’a sauté au visage…

et je me suis rendu compte que je ne savais pas ce que c’était l’amour

ça m’a sauté au visage…

ni j’aime, ni je sais aimé

et

même si je changeais de femme , je courrais après la proie…

ce n’est pas que je n’aime pas C.

c’est que je ne peux pas aimer…

Un jour quelqu’un me l’a dit : c’est comme si tu étais derrière une vitre, une glace…

A un moment de ma vie je me suis replié sur moi-même

pour ne pas prendre de risque, pour ne pas souffrir…

je me suis emprisonné pour ne pas prendre de risque dans l’amour…

ça me fait mal tout ce gâchis…

quand ma femme manifestait trop de tendresse et d’amour, ça me gênait…

je ne suis pas expansif… je suis avare…ça me fait mal…

ma générosité d’argent cache une avarice épouvantable

je suis comme une éponge sèche

je ne peux rien donner de fondamental

Il va falloir que je gère cette découverte

je ne suis pas bien…

Pourquoi je fais cette découverte au moment de se séparer là ( vacances)

C’est comme quand on va mourir,

je vois ma vie défiler à toute allure,

je vois tout ce gaspillage, toutes ces erreurs…

toute cette souffrance emmagasinée et distribuée…

C’est le seul endroit où je me montre généreux :

c’est quand je distribue la souffrance

C’est curieux, j’ai préparé mon bureau comme si j’allais mourir

comme si je n’allais plus revenir

j’ai envie de faire une retraite

Mon histoire, c’est vraiment celle de l’enfant prodigue

En 78-79, avec Caffarel, j’ai fait ma dernière retraite

j’ai emporté mon héritage, j’étais capable de marcher tout seul,

mon héritage c’était tous les bénéfices des retraites qui m’avaient beaucoup apporté

j’ai volé d’illusions en illusions, de succès en succès, ça a marché…

j’en avais la preuve…que je pouvais être autonome

A partir du 79, ça a été le Fils prodigue (angoisse ++, tourne sur le divan, pleurs et sanglots sec)

Qu’est-ce qui m’arrive ?…

Faut que je parte ( il s’assoit sur le divan et dit qu’il va partir, il a le visage inondé de larmes)

J’ai envie de pleurer seul ( la tête dans les mains)

(je lui dit que ce n’est pas mal de pleurer avec quelqu’un)

Il s’en va.

Tout se passe comme si c’était le refus de l’ouvrir , de parler qui était refoulé à l’origine à la place du consentement à ce qui parle en l’homme, à la Parole même(2). Le refus refoulé monte la garde dès le commencement : à la place de la parole ou du silence, le mutisme dans la confusion du non vouloir et du non pouvoir parler, à la place de l’amour, la haine. La source est empoissonnée. L’eau de la parole  n’est plus celle de la parole qui dit : Viens et vois, tu vivras. Mais un regard de cerbère ne cesse de menacer : Si tu bois, tu mourras. Ainsi la parole n’est pas ressentie à la lumière de la vie, mais à la lumière de ce qui se montre, d’une parole à notre image. Et non plus à l’image de Dieu.

Il y a une coupure entre senti et « ressenti » – qui suppose que la parole adressée au sujet n’a pas eu lieu ou a été refusée. De toute façon annulée, la sensation n’a pas été ressentie, elle n’a pas été éprouvée dans le corps du sujet. Elle n’appartient qu’à l’organe ou au membre qui tend ainsi à se séparer, à être coupé du corps, devenu indifférent ou, comme dans certaines hallucinations, satellisé dans le cosmos. Cette coupure a quelque chose à voir avec les dents et la voracité d’une bouche qui avale sans fin, d’un amour dévorant qui ne rend pas au sujet son corps transformé en objet de plaisir (libidinal ou sadique).dans sa chair

Il reste – quand cette coupure a lieu – un discours dans la tête, un discours qui fonctionne tout seul, des fantasmes qui s’organisent en dehors de tout ressenti, dans le ressentiment de la pensée à l’égard de ceux dont on se protège en annulant leurs coups supposés et vis à vis des quels on ne cesse de se monter le bourrichon, d’élaborer un scénario de vengeance répétitif. Il y a bien là cette coupure entre la tête et le coeur que l’on retrouve dans nos névroses. la jouissance perverse, celle de la pensée qui réduit l’autre à l’objet (partiel), qui fait de l’autre ce qu’elle veut, qui le fait exister ou qui le tue. Cette dissociation est la négation du corps humain.

L’enfermement dans la violence ou dans ma tête…et la vitesse…

c’est comme si à la fois je suis mal et, en même temps,

c’est moi qui m’acharne à rester dans cet enfermement (pulsion d’emprise)

et  l’image du mauvais, de violence et d’explosion

qui serait mon identité… m’enferme.

Et pour que le temps soit possible, à nouveau, là, je demande de l’aide…

et c’est venu au moment où j’allais prendre ma douche et me laver

C’est là que j’ai vu l’espace…

L’aide que je demandais, c’était de pouvoir me remettre dans le temps

et, malgré ça,

de pouvoir continuer à vivre avec ma famille, mes enfants et les autres…

Dans mon corps, et dans ma vie avec mon corps…

Il y a une confusion entre aller à la toilette et aller aux toilettes , aux W-C

J’ai une confusion entre aller me laver et aller aux W-C…

une confusion et un enfermement dans l’anal

DV. Comme si il ne vous avait pas été interdit d’être sale et que vous vous étiez livré à la répression qui tourne sur vous-même pour être propre ( ou quelque chose comme ça)

Ce qui tourne là…à vide… dans l’enfermement, c’est la haine!

la haine qui n’est pas sortie

et qui reste bloquée, là aussi, par plaisir…

…et la répression dont vous parlez, c’est vrai!

c’est cette rigidité là que j’exerce parfois sur les autres…

Là je fais la différence entre le propre et le sale…

entre l’anal.. et tout ça…

et le corps : se laver…

et être propre…pour aller avec les autres!

Cette élaboration se construit dans l’espace spéculaire de la pensée, espace imaginaire dans lequel ni le corps n’a de place, ni la parole n’a de fonction d’ouverture au réel. A propos de la confrontation des hommes avec les ordinateurs – dans une large réflexion sur l’Intelligence Artificielle, il est frappant de constater que, nulle part, dans son livre Les enfants de l’ordinateur , Sherry Turkle, ne fait émerger la question de la parole et/ou du corps (au sens où nous les entendons).

Pourtant, hors de ce rapport vivant et unitaire du corps et de la parole dans le parlêtre, l’homme ne trouve plus son origine dans l’esprit dont il témoigne. Mais alors nous retombons dans la dichotomie (que l’on reproche à tort et à travers au Christianisme) et « C’est l’âme qui infuse dans « la machine de viande » [préexistante, d’une certaine manière] ce qui fait de nous des humains (260) »,  » le cerveau est un ordinateur et l’âme une espèce d’ensemble de programmes(260) »:

Parfois, quand Frank programme, il a le sentiment qu’il « fait partie de la machine ». Il sait « que cela n’est qu’une illusion », mais l’expérience qu’il a fait de se sentir à la fois programmeur et élément de programme l’amène à imaginer plus facilement ce genre de relation entre l’âme et le cerveau. Cela ne semble certainement pas impossible, ni même invraisemblable. Comme ces expérience de programmation lui donnent l’impression de construire quelque chose qui fait également partie de lui-même, il les considère comme des moyens de faire l’expérience de l’âme. En ce sens, son travail avec l’ordinateur s’intègre dans sa pratique religieuse(260).

Lorsque l’enfant ne rencontre pas l’interdit qui met une butée langagière à la pulsion qu’il désigne, il y est livré tout entier : elle l’envahit (il n’est qu’une bouche qui mord, un ventre qui mange, une crise de colère, un oeil qui s’épuise à tout voir, une violence ou un refus qui s’incarne dans la crispation). Consentir à l’interdit – pour celui qui le donne comme pour celui qui le reçoit -, c’est marquer la pulsion (les pulsions) d’une limite qui les articule au désir du sujet du désir. Dans une identification symbolique à un désirant : et non à un dévorant, un ogre, un tyran, un voyeur ou un opposant. C’est, pour aller plus loin encore, délivrer l’homme de l’identification à l’objet de sa pulsion dans la fougue passionnelle et pulsionnelle. Il est alors délivré d’avoir à se confondre avec l’objet incestueux. On retrouve cet objet partiel du père ou de la mère chez l’adulte qui rêve d’être un sexe, un étron ou un oeil, pourquoi pas un Mac .

Plusieurs mois après avoir écrit ces pages en réponse à une lettre d’Éric Faÿ, voici la lettre que je recevais d’un homme que je ne connais pas. Elle pose bien, à la limite entre savoir et vérité, la question de l’incarnation en tant qu’acte originaire à partir duquel – et à partir duquel seulement – peuvent se concevoir l’articulation de la chair et de l’esprit en tant que corps de l’homme

Bonjour,

J’ai récemment commencé à lire la chair envisagée suite aux conseils de mon analyste.

Ma réaction fut à la fois un soulagement et un étonnement. Soulagé de voir nommé et synthétisé la plupart de mes interrogations. Étonné de ne pas en avoir entendu parler plus tôt.

Je suis informaticien, et je me suis rendu informatisable.

Le raisonnement est transformable en programme, lorsqu’il est détaché de la chair.

Mes décisions sont réfléchies ou rationnellement irréfléchies. Elles ne dépendent pas d’un aval incarné. Je parle encore de cette autre manière de vivre comme de la science-fiction, mais au moins maintenant, je commence à entrevoir ce que cela pourrait être.

Je vous joins ce petit poème pour vous remercier.

Tète, le mort

Ce corps sans tête

Y sentir, sang pousse

de bas en faux

de Haut, fracas

Je vibre, aphone

Il dit sans tri

rien dedans

rien dehors

ne modère, ni tait

Un jour né,

à jour, né

destin carné

des incarnés,

Partie de l’Autre

pour s’être : il naît pas.

Toujours: jamais je m’es

Sang, sort, tire,

bout d’un espoir

qui toujours l’a lié.

Si l’on pousse un peu la réflexion, « être l’objet partiel » de quelqu’un, ce serait être une partie de lui ( ou de son corps ou de son esprit, ou son corps ou son esprit, un objet imaginaire donc) pour constituer avec lui une unité,  imaginaire donc,  qui  réprime toute rencontre véritable et toute identification au parlêtre. Tous les psychotiques en témoignent sans même le savoir, c’est éviter d’entrer dans le temps et l’espace d’un corps, c’est tangenter l’altérité en refusant l’autre en vérité. Sur cette scène imaginaire du « moi », l’homme ne répond pas de la parole qui le constitue dans son rapport aux autres, au monde et à lui-même.

La problématique de l’objet partiel est toujours la conséquence d’un refus de la parole dès les commencements : un refus qui se prend pour l’origine (alors qu’il ne peut jamais qu’être secondaire à l’origine). Alors le refus, à la place du don refusé, est pris pour la parole en tant qu’elle est l’essence du corps humain. Ce qui constitue l’homme n’est plus la Parole, c’est refuser de parler ce qui est nier toute altérité et se prendre pour l’origine. Comme s’il ne s’agissait plus de parlêtre alors, mais d’être de refus, de refusêtre ! Une patiente hurlait dans mon bureau : « Je suis une refusante ».

Ce refus peut avoir la tonalité perverse d’une feinte de l’intelligence : cette manière surdouée d’anticiper un savoir ou un savoir faire pour éviter toute rencontre et ne pas avoir à répondre de ce qui la fonde en vérité : la parole. L’identification imaginaire à l’animal comme l’identification à la ruse (le serpent de la genèse conjugue les deux!) ne sont pas des états ou des étapes que nous n’aurions pas pu franchir et dans lesquelles nous serions fixés. L’une comme l’autre sont consécutives à un refus d’obéir à la loi. La biologie pure d’un côté comme l’intelligence pure de l’autre sont refus de la parole…et, par là même, négation de la condition humaine caractérisée par la naissance et par la mort, par la souffrance et par la joie, par la filiation dans les générations d’une chair qui parle en vérité depuis l’origine.

Mais peut-on penser le rapport des enfants à l’ordinateur…en négligeant curieusement les concepts de corps et/ou de parole. Car rien d’autre que le corps humain ne parle…et rien d’autre que la parole n’a un corps en vérité ouvert au réel.

Alors que nous étions autrefois des animaux rationnels, aujourd’hui nous nous sentons pareils à des ordinateurs, des machines émotionnelles. mais nous n’avons aucun moyen d’assembler vraiment ces termes. la notion difficile à vivre, qui se contredit elle-même, de la machine émotionnelle rend compte de fait que ce que nous vivons actuellement est un conflit nouveau et profondément ressenti.

Les enfants de la culture informatique, au fur et à mesure qu’ils grandissent, suivront-ils Searle et son cycle vital, réaffirmant la primauté de la biologie ? S’en tiendront-ils au point de vue que nous avons rencontré, divisés entre une vison mécaniste de l’intelligence et une vision mystique du sentiment pur ? Il est plus vraisemblable que la remise en question de l’ordinateur les incitera à inventer de nouvelles images du soi, créées à partir de l’animal, de l’esprit et de la machine.

Une chose est sûre : l’énigme de l’esprit, un vaste thème pour les philosophes, a pris un nouveau caractère d’urgence. Sous la pression de l’ordinateur, le problème du rapport entre l’esprit et la machine est en train de devenir une préoccupation culturelle essentielle. Elle est pour nous ce que le sexe était pour les victoriens – la menace et l’obsession, le tabou et la fascination.(274)

Denis Vasse


(1). Lettre de Éric Faÿ, professeur à l’École de Commerce Supérieure de Lyon : « J’ai imaginé que vous seriez peut-être intéressé par quelques bonnes pages photocopiées d’un livre écrit par S.Turkle, Les enfants de l’ordinateur ». Cette auteur est professeur au Massachusetts Institute of Technology et adopte une regard anthropologique sur la relation des enfants et des étudiants à l’ordinateur. Cela me semble assez complémentaire des travaux de Philippe Breton; et retient mon attention parce qu’est mis en évidence le fait que l’informatique devient un imaginaire à travers lequel l’homme se pense et agit (dans le fonctionnement). « ‘la présente théorie voit l’homme comme un processeur d’information » écrit H. Simon, l’un des « pères » de l’intelligence artificielle.

(2). Vocabulaire de psychanalyse, Refoulement originaire, PUF, 1967.

Pour obscure que soit la notion de refoulement originaire, elle n’en est pas moins une pièce maîtresse de la théorie freudienne du refoulement et se retrouve tout au long de l’oeuvre de Freud depuis l’étude du cas Schreber. les refoulement originaire est avant tout postulé à partir de ses effets : une représentation ne peut, selon Freud, être refoulée que si elle subit, en même temps qu’une action venant de l’instance supérieure, une attraction de la part des contenus qui sont déjà inconscients. Mais, par un raisonnement récurrent, il faut bien rendre compte de l’existence de formations inconscientes qui n’aient pas elles-mêmes été attirées par d’autres formations : c’est le rôle du « refoulement originaire », qui se distingue ainsi que refoulement proprement dit ou du refoulement après coup (Nachrängen). Sur la nature du refoulement originaire, Freud déclare encore en 1926 que nos connaissances sont très limitées. Quelques points semblent cependant se dégager des hypothèses freudiennes:

1/ Des relations étroites existent entre le refoulement originaire et la « fixation ».(…)

2/  Si le refoulement originaire est à l’origine des premières formations inconscientes, son mécanisme ne peut s’expliquer par un investissement de la part de l’inconscient…mais uniquement par un contre investissement ( le « contre » de la jouissance) (…).

3/ Sur la nature de ce contre investissement, l’obscurité subsiste. Pour Freud, il est peu probable que celui ci provienne du Surmoi, dont la formation est postérieur au refoulement originaire. Il faudrait probablement en chercher l’origine dans les expériences archaïques très fortes. « Il est tout à fait possible que des facteurs quantitatifs comme une trop grande force de l’excitation et l’effraction du pare excitations (Reizschutz) soient les première occasions où se produisent les refoulement originaires.'(Inhibition, symptôme, angoisse, S.E. XX, 94; Fr. 10)

Testament (Paul Beauchamp)

DenisVasse : « Testament », in Études 2001/6, Tome 394, p. 805-808.

Testament

Le pardon n’est pris en charge ni par Joseph ni par Jacob. Le site du pardon est désigné. Il est transcendant : une voix d’outre-tombe, mais cette transcendance trouve un relais approprié dans la voix du Père.

Or une voix du Père qui est voix d’outre-tombe n’est portée par rien d’autre que par la Vie, celle qui se donne depuis l’origine. Qu’elle soit d’outre-tombe ne signifie pas qu’elle vienne d’un fantôme, mais signifie qu’elle est plus forte que la mort, ce qu’elle fait connaître en se plaçant sur le site d’un resurgissement de la vie (Résurrection?). Celle-ci prend sa force en repassant sur l’histoire du mal, qu’elle « tourne en bien ». Cela, ce n’est pas Joseph qui a pu le faire.

PAUL BEAUCHAMP

Tels sont les derniers mots de Paul Beauchamp lors de la session que nous avons donnée cette année à l’Unesco sur le thème de la vengeance et du pardon. Après le moment de silence nécessaire au resurgissement de la Parole de vie en chacun de nous, Paul était entouré de la chaleur d’applaudissements qui l’accompagnaient et le rejoignaient mieux que des mots, au cœur de la solitude qu’éprouve celui qui va mourir. L’amour de la vie, son bruit se donnent jusque dans l’ombre de la mort – la vie est plus forte que la mort. Au sens rigoureux du terme, Paul nous laissait un testament, le témoignage d’une vie qui se transmet d’une génération à l’autre, d’un Père aux fils. Il le faisait sans le vouloir : c’était plutôt l’acte de la vie et de la joie partagée avec nous qui témoignait du don de la Vie qui nous était offerte, alors que nous l’écoutions; c’était aussi l’acte de celui qui va mourir et qui raconte la parabole de l’alliance de Dieu avec les hommes dans la chair desquels il engendre son Fils pour qu’il soit leur Frère dans la mort comme dans la Vie; c’était encore une des dernières expressions de son art d’enseigner, de son œuvre. Bref, c’était de testament à tous les sens du terme qu’il s’agissait ce jour-là.

Dans le lieu où nous étions assemblés, à l’Unesco, pour parler de la vengeance et du pardon, il nous prenait à témoin en relisant pour nous l’histoire de Joseph et de ses frères, dont il disait qu’elle était la plus grande figure du Christ, pour déclarer, d’une voix qui éveille la chair, où se trouvait désigné le site du pardon, celui de la Résurrection : dans la parole qui prend sa force en repassant sur l’histoire du mal – la nôtre – qu’elle « tourne en bien ». Le Bien ne nie pas le mal, il s’en sert pour révéler la surabondance de l’amour. La lumière n’efface pas la nuit, elle révèle tout ce qui arrive, la vie et les vivants. La parole de Paul témoignait de la quintessence de la révélation à travers une Ecriture qu’il n’a cessé de labourer en tous sens, en tous temps et en tous lieux. Elle est devenue vivante en lui. « Et cela, ce n’était pas Joseph – ni lui, Paul – qui pouvait le faire. » C’était l’Esprit en eux et en nous.

Tel est, au sens premier, le testament de toute la vie de Paul. Il n’a cessé de parler de l’un et l’autre testament. Il en tisse la trame à travers les langues et les pays qu’il connaît, de Thénezay à Shangai, en passant par Rome, Jérusalem et New York. Le respect de l’écriture, du sens et du son des mots, l’habite avec une délicatesse et une force jalouse : il en vit ou voudrait en vivre, et lorsqu’il parle, déchiffre une langue, il y est tout entier. Et, pour chacune, comme naturelle- ment. Encore à l’Unesco, il prendra le temps, pourtant compté, d’évoquer le Conte d’Hiver de Shakespeare, cet auteur qu’il ne manque jamais de relire et de citer, comme on relit et cite un haut lieu de la littérature, comme on puise aussi en la source d’une vision de l’homme et du monde. Et Shakespeare n’est qu’une source parmi toutes celles où Paul va boire, y retrouvant le goût de l’homme dont parle la Bible… et de son Dieu. L’amour du texte hébreu dont il se nourrit et dont il nous nourrit, ce côté rabbin qu’il a pour l’interroger et l’interpréter, sans jamais le clore cependant dans un sens qui serait définitif et dont il serait le champion, cette impossibilité de répondre à une question posée sur des éléments de ce texte qu’il connaissait par cœur, sans aller rouvrir une fois encore – toujours la première ! – le livre dont il caressait les feuilles…, ne le rendait pas prisonnier de sa science et de sa fidèle mémoire. Il est toujours intéressé à nouveau, à neuf, par ce qu’il voyait d’un œil rond et interrogatif, souvent tourné vers le haut, comme pour y découvrir ce que son inconscient lui livrait au plus profond du livre de la Vie.

Paul n’est pas un savant voyeur qui verrait tout d’un coup et définitivement. Et son discours n’est jamais exhibitionniste. Même si son style écrit cherche parfois à être brillant, sa conversation ou son enseignement n’écrasent jamais sous l’érudition ceux auxquels il s’adresse. Ce n’est qu’après coup, lorsqu’on l’a quitté, et dans l’étonnement que suscite tout ce que nous avons appris de lui, qu’on réalise tout ce qu’il sait. Sa joie est d’apprendre – pour lui et aux autres – plus que d’être le spécialiste des mots et des textes qu’il connaît pourtant. Il est plutôt heureux de se laisser habiter par une histoire aux sonorités précises, dont il respecte le temps qu’il faut pour la raconter. « Jusqu’au lavoir de Roquefort », disait-il quand nous marchions sur les routes de l’Aveyron et qu’il me racontait une des histoires bibliques dont il était en train d’analyser la structure dans le livre qu’il écrivait. C’était Psaumes, nuit et jour. L’histoire d’Esther rythmait notre marche sur la route, du village où nous étions, Fondamente, jusqu’au lavoir de Roquefort.

Cette attention au temps et à l’espace était-elle corrélative de la difficulté d’habiter son corps et de la manière dont il s’en évadait dans un sommeil, qui pouvait le prendre à n’importe quel moment et dans n’importe quelle position ?

Au sens second du mot testament s’attache le concept d’alliance, en Matthieu 26, 28, nom qui est donné à l’économie de salut instaurée par la venue du Christ. Alliance qualifiée de nouvelle, puisqu’elle va s’accomplir « dans le sang de l’alliance qui va être répandu pour une multitude en rémission des péchés ».

Aux mots d’ancien et nouveau Testament qui qualifie les deux parties de l’Ecriture Sainte, Paul préférera L’un et l’autre Testament, dont il fera le titre de son œuvre majeure. La fresque anthropologique et théologique qu’il peint de l’Histoire du Salut le conduit immanquablement, comme par le jeu d’une spirale concentrique, à une sorte de concentration du regard sur l’homme Jésus. Mon étonnement est grand lorsque, sur le bord de la confidence, je l’entendrai dire, pour la première fois (c’était le soir où il avait appris qu’il avait un cancer à l’œsophage) : « Tu comprends, il va bien falloir que je parle de Jésus! » Pudeur ? Sans le lui dire, je pensais à Jésus, rejoignant sur la route les pèlerins d’Emmaüs. C’est en parcourant les Ecritures qu’il leur parlait de lui.

En un troisième sens, Testament désigne, au figuré, la dernière œuvre de quelqu’un en tant que suprême expression de sa pensée, de son art. Nous apprendre à lire la Bible, voilà l’œuvre de Paul, la suprême expression de son art. Jusqu’au bout, d’une génération à l’autre, il réinvente, avec le séminaire Tradition biblique, la manière d’ouvrir les Ecritures au plus grand nombre. Est-ce lui qui remet les clés de la lecture biblique d’une génération à l’autre… ou bien les vagues de générations s’attelant à la lecture de la Bible l’inscrivent-elles dans la tradition du peuple de Dieu? Par lui, en tout cas, passe ce qui, de Dieu, se livre aux hommes; non sans anicroches, celles de nos histoires d’hommes, le secret de l’Ecriture s’est livré par lui à nous dans l’Eglise. Là est sa joie, et la nôtre.

Lors du sacrement des malades qu’il avait reçu le 8 janvier 2000, je m’étais laissé aller à rappeler une confidence. Il m’avait confié, il y a longtemps, que, tout petit, jusqu’au moment où l’enfant ouvre le livre et découvre la magie de la lecture, il avait été un garçon difficile et insupportable, jusqu’au moment, m’avait-il dit, où j’ai appris à lire. Baptisé dans l’Ecriture et la lecture, l’Esprit, comme une colombe, est descendu, vers lui et de lui, vers nous. Et nous n’avons pas cessé de découvrir en nous Celui qu’il n’a pas cessé d’annoncer en écrivant pour nous et en lisant avec nous. Celui qui vient, Jésus, nous baptise dans l’Esprit Saint, mais lui, Paul, nous a baptisés, dans l’eau de l’Ecriture.

Denis VASSE s.j.

Psychanalyste

La foi en la promesse. Croire, c’est se re-poser

Christus N°193, Janvier 2002 où l’article a été publié sous le titre « La foi en la promesse » et sans l’exergue de Paul Beauchamp.

2002-LA VOIX PORTEUSE DE PROMESSE

Denis Vasse

Ni Jacques, ni Matthieu ne présentent la pratique de la loi comme l’effet d’un don gratuit de Dieu. À l’homme de trouver en lui le point d’origine de la justice. À d’autres témoins de Jésus, à d’autres textes, même dans Matthieu, il sera donné de développer la conséquence : le point d’origine de la justice est celui où la justice nous vient d’ailleurs, et à titre de don1[1].

Paul Beauchamp

1. Sans promesse de vie en esprit et en vérité aucun interdit ne peut faire loi.

Seul le Vivant peut promettre la Vie aux vivants. Ce Vivant est l’Amour. L’Amour est le don de la Vie en acte. En lui se réalise originairement la communion des vivants dans la Vie qu’ils reçoivent. La promesse assure de la réalisation à venir d’une vie donnée à l’origine. Se fier à la promesse de l’Amour, c’est croire en celui qui me l’a déjà donnée. Il est Dieu. Vivre, pour Dieu, c’est être le Verbe qui se fait chair. Celui en qui se conjugue le Verbe et la vie est le Père de tous les vivants qui se révèle dans la chair de son Fils.

La promesse est la parole qui soutient la vie de la chair dans le temps, où elle fait l’expérience du mensonge et de la mort. Elle autorise l’homme à croire que ce qu’il ne peut accomplir quand bien même il le voudrait, se réalisera grâce au désir qui l’habite. « Vouloir le bien est à ma portée, écrit saint Paul, mais non pas l’accomplir ». Il croit à l’accomplissement de la promesse de Dieu dans le moment même où il reconnaît en lui ce qui y met obstacle, sa propre volonté et/ou son amour propre. Et saint Paul continue :  » Si je fais ce que je ne veux pas, ce n’est plus moi qui accomplis l’action, mais le péché qui habite en moi ».

L’interdit, lui, est du côté de la Loi dont les articles indiquent ce qu’il faut faire ou ne pas faire pour demeurer dans l’Esprit de celui qui la promulgue. La loi organise une société en peuple selon un certain nombre d’impératifs que chacun des membres doit respecter. Qu’elle soit valable pour tous donne à celui qui la prononce une autorité souveraine : celle-là même qui autorise les Vivants à vivre.

2. En respectant les interdits, l’homme dit sa foi en celui qui promet la vie.

Faire une promesse revient à demander à quelqu’un de croire sa parole. Celui qui promet doit être fiable. Il s’engage à faire ce qu’il dit, à donner ce qu’il promet. Le fondement de notre foi en la promesse de Dieu est que nous sommes vivants, que la vie nous a déjà été donnée et même si nous imaginons ne l’avoir pas reçue à l’endroit même où nous la refusons.

L’interdit permet à celui auquel il s’adresse de discerner l’obstacle qu’il met, lui, à l’accomplissement de la promesse : il s’édicte à l’impératif ou au futur dans une série de commandements qui font loi (Dt 5 6-21). L’obéissance à la loi ne trouve pas son origine et sa fin dans les interdits eux-mêmes. Elle ne trouve son sens que dans l’obéissance à celui qui interdit les fausses routes pour que se réalise la promesse. Il est faux de dire que nous obéissons à des interdits, nous n’obéissons en vérité qu’à celui qui nous les donne, afin que se réalise la promesse de son amour.

La loi s’édicte pour l’enfant au nom de l’alliance qui signifie la communion des vivants à travers laquelle la Vie lui est donnée. Dans la promesse qu’ils ont échangée, c’est du don de la vie qu’il s’agit et leur fidélité en est le gage. Obéir à la loi en tant que Parole donnée, signe de la promesse, conduit l’homme à découvrir en lui la liberté du vivant en qui se révèle la Vie de tous. Cette alliance n’a qu’un nom. Elle est la référence à l’amour le plus grand. Si Dieu est amour, il s’engendre dans la chair de son fils comme en tous ceux qui croient et vivent de cet amour. Le Fils engendré comme les fils adoptifs vivent de sa vie, le premier selon la chair, les seconds, en esprit et en vérité : le premier en étant obéissant jusqu’à la mort et la mort sur une croix pour manifester la gloire de son père dans la résurrection et le salut des seconds qui sont pardonnés et sauvés selon la promesse du Dieu vivant dans son Fils.

Les interdits balisent, dans l’histoire, le chemin de la liberté sur lequel la vie nous est promise. Ce chemin conduit de la soumission aveugle au péché et à sa loi à l’obéissance à la lumière dans la foi. Ils donnent des repères pour discerner « la convoitise de la chair, la convoitise du savoir et l’orgueil de la richesse » (1 Jn 2, 16). Sauf à tromper et à se tromper, ils signalent ­- sans la nier – la voie de la convoitise et de la satisfaction pulsionnelle et indiquent la porte apparemment étroite du désir de l’Autre et la promesse de réaliser en nous la Vie. Mais ce n’est pas de suivre ou de ne pas suivre la loi qui donnera la vie au vivant. L’homme auquel la vie est promise est homme de désir. Non celui qui met son orgueil dans la pratique de la loi. S’il vit en esprit et en vérité sous la loi, il apprendra à discerner ce à quoi, sans elle, il demeurerait aveugle : la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la richesse. Sans elle, il court sans le savoir après sa jouissance (2 P. 2, 10) dans l’arrogance et le blasphème…au lieu d’entrer dans la joie du royaume. Sans elle, il ignore qu’il ment. Il n’en souffre plus. Dans le même mouvement, il oublie, il ne se souvient plus de la promesse et glisse dans la perversion d’une vie où il est seul, Dieu et maître de la Vie. L’interdiction – ce qui, de la loi, est dit entre le père et le fils, dans l’amour le plus grand – balise un chemin où l’homme ne peut pas se tenir seul ; il n’y entre qu’à la suite du Christ qui vient le chercher, en résistant à celui qui n’abolit pas la loi mais l’accomplit.

Si, dans l’Écriture, l’histoire d’Israël s’ouvre avec la double promesse faite à Abraham du don de la terre à sa descendance (Gn 12, 1-2) et du don de la Loi de Dieu, promulgué par Moïse. L’Évangile, lui, est la Bonne Nouvelle de l’accomplissement de ce don dans le maintenant de l’Histoire, en Jésus-Christ. Selon la promesse faite à nos pères (Ac 13, 32s; cf. Ep 1, 2), elle se réalise en Jésus-Christ, premier né de toutes créatures (Col 1, 15). Né en notre chair de la vie de l’Esprit, il meurt avec elle, il est compté avec les pécheurs selon la loi, et il ressuscite des morts selon la promesse et le désir du Père.

3. La promesse et le discernement des esprits. Orgueil ou amour.

Qu’il se love dans l’abandon bienheureux du petit tenue sur la poitrine de son père ou de sa mère ou qu’il s’élève dans la responsabilité du grand qui, à partir de l’âge de raison, pratique la loi, l’homme a besoin, tout au long du chemin, de rencontrer un témoin du combat dont il est le lieu entre mensonge et vérité, pulsion et désir, satisfaction et amour, vie et mort. Sans promesse et sans loi, ses pulsions ne visent que l’objet de ses sens auquel il se trouve aliéné. Avec la parole et la foi qu’elle révèle, le désir vise en lui autre chose que l’objet de ses sens, le Sens. S’il n’entre pas dans la vie à la lumière de ce discernement dont le père témoigne en portant la loi, le petit d’homme ne sera jamais délivré de ses fantasmes confondus avec ceux de sa mère ou de son père qui ne feront loi que pour lui, de manière sectaire. Sans frère et hors peuple, il sera livré à ses propres fantasmes, sans référence à la parole qui sourd en lui et lui révèle l’humanité qu’il partage. Là s’insinue le faux témoin, celui qui, ayant autorité, livre l’enfant à la confusion en ne lui donnant pas les moyens du discernement, en ne lui donnant pas la loi pour qu’il puisse consentir au détachement de ses pulsions et entrer dans le désir de l’Autre. Il ne s’agit pas d’éviter à nos enfants la difficulté de vivre, il s’agit de leur donner les moyens de vivre selon la promesse dont leur propre vie est le signe.

Veux-tu guérir de ton aveuglement dans la loi ? L’évangile, la bonne nouvelle promet ce que la loi ne peut pas te donner.

4 A qui obéir ?

A qui obéir ? Qui croire ? Y-a-t-il, en effet, blessure plus profonde que celle d’avoir accordé sa foi à un faux témoin tenant une promesse fallacieuse ?

En effet, pour entrer par la porte étroite du Royaume, il ne suffit pas que nous devenions les champions de la loi. Satisfaire à ses commandements sans la foi, sans désir et sans amour ne nous ouvre pas les portes de la Vie. Et d’une certaine manière, c’est de ce constat que naît notre espérance en Celui qui nous l’a donnée sous le sceau d’une promesse que lui seul accomplira souverainement. Nul autre que le Dieu de la promesse ne le peut. Croire que l’homme pécheur le peut ou qu’un autre dieu (idole) le peut serait tenir Dieu pour un menteur et faire de nous les enfants du père du mensonge qui ne donne la vie que pour mieux la reprendre ou dans l’arbitraire le plus grand.

En fait, livré à lui-même, le vivant se trompe et trompe. Niant la souveraineté de la promesse, il doute que Dieu soit Dieu. Ce faisant, en refusant de croire, il ment. Comme le Satan des premiers temps, il dit que Dieu ne dit pas la Vérité quand Il donne la Vie. Il dit qu’Il a peur parce qu’Il sait que le jour où les hommes mangeront des fruits interdits de l’arbre de la connaissance, leurs yeux s’ouvriront. Ils seront comme des dieux qui, connaissant le bien et le mal, se conduiront eux-mêmes hors du Royaume de Dieu. Connaissant le bien et le mal, ils se sauveront par eux mêmes et ignoreront l’Amour qui se révèle en eux, pécheurs, comme la Vie qui leur est donnée, comme le plus grand Amour.

Indexée de la méfiance du doute ou du refus, l’activité singulière du désir se détourne de l’Unité en déniant Dieu vers lequel il est originairement tourné dès lors qu’il se tourne vers les autres. Être sexué, différencié dans la chair, l’homme trouve la vérité de son désir inconscient dans une communion où l’un et l’autre font, dans la foi, l’expérience de Dieu, leur Origine. Or ce moment de l’unité dans la différence est de l’ordre de la parole dans la chair : il donne vie. Au contraire, dans la jouissance obstinée de la solitude orgueilleuse, le passage de la diversité des membres et des sens à l’unité du corps et de l’esprit est occulté Le désir est nié et la promesse censée actualiser la Vie dans la rencontre n’est plus tenue. La clôture sur le même pervertit le désir. En elle, la résonance de la parole s’éteint et le désir de l’Autre ne s’incarne plus dans la chair de l’homme où Dieu vient à notre rencontre. De n’être plus ordonné à la révélation de la vérité qui fait corps – la vérité qui parle – le désir se trouve désordonné, consumé dans et par le jeu des pulsions partielles, implosé par la peur.

5. La promesse et la peur.

Le refus de pécher ne fait pas entrer dans la foi. Souvent même, il renforce l’orgueil. Mais consentir d’abord à la foi, sans calcul et sans stratégie, comme l’enfant qui n’a pas peur de se laisser aimer, de se risquer dans une promesse de vie venant d’ailleurs que des constructions défensives de son moi, c’est se re-poser, être posé à nouveau dans les bras de celui qui l’aime. C’est naître à la vie promise.

La rencontre fonde le sujet dans  un rapport à l’Autre qui vient, et non dans l’imaginaire. On peut alors parler d’un consentement à un mouvement en soi qui fait sortir de l’image sans avoir à la refuser mais en découvrant en elle la médiation qui disparaît lorsque s’accomplit le désir de ce qui la sous-tend.

Ordonné au réel, le désir de l’homme est le gage de la Vie dans la chair. Il vise à la réalisation que la Vie engendre en lui. Il naît du manque à être par lui-même où vient sourdre, comme en un creuset de feu, une source intérieure.

Lorsque manque ce manque, l’homme éprouve une sensation de vide ou de plein qui le rend indifférent et l’isole. Il est soumis au fonctionnement automatique de ses organes jusqu’à l’excès de la gourmandise ou de l’avarice, sans régulation ni sens. Il ne sait plus ce qu’est la loi, il ne croit pas en la parole, il se demande comment « on » peut aimer. Il s’étonne indéfiniment de vivre. Il affirme qu’il ne vit pas.

6 La voix porteuse de promesse.

« Comment, s’interrogeait une patiente sur le divan, comment est-il possible de ne pas avoir entendu de promesse dans ma vie ? »

Soit il n’y en avait pas eue et elle en doutait.

Soit elle ne l’avait pas entendue ni n’avait pas voulu l’entendre dans la voix de sa mère ou dans la voix de son père.

Quand il n’y a pas de promesse dans la voix, continuait-elle, je suis abandonnée. Elle enchaînait : « si je refuse l’abandon où me met cette absence de promesse, c’est encore pire, je m’abandonne à l’abandon ». Et elle concluait dans l’exploration de ce champ précoce où les sensations de l’enfant s’entrecroisent et se lient habituellement avec les mots et la tonalité d’une voix qui chante la présence, que, le pire du pire, pour elle, était l’abandon des enfants : le sien.

Elle reconnaissait alors qu’elle avait l’impression d’avoir toujours été abandonnée. Tout de suite à la naissance ou plus tard ? Elle ne le savait pas mais elle riait de l’impertinence d’un abandon dont elle n’avait apparemment jamais souffert, comme elle ne disait jamais ce qui lui faisait plaisir, la rencontre.

L’exclusion de la manifestation de la souffrance comme de la joie enferme dans une attente sans désir, dans une passivité déconnectée pour longtemps du désir.

Il n’est pas aisé de restaurer les arches du pont du désir qui, habituellement, naissent d’une part des sensations aveugles de nos sens et, de l’autre, de la parole qui les rend vivantes. Comment laisser la chair s’ordonner à une voix qui la porte et la berce quand elle a été blessée, sous prétexte d’amour menteur, par une parole de mort qui l’entraîne dans la condamnation ? Comment réveiller en elle la foi en une parole de vie ?

« Un jour dira-t-elle, j’ai eu l’impression d’avoir été éveillée dans la foi…

C’est très doux, merveilleux, extraordinaire. »

Avec un sourire, dans une allusion au slogan anti-raciste : « Touche pas à mon pote », elle ajoutait : « Touche pas à ma foi ! ». Y toucher, c’est chercher à saccager ou à détruire le lien d’amitié ou d’amour qui lie à un être en insinuant que la parole échangée cache l’intention d’un vol, d’un viol ou d’un meurtre. Priver quelqu’un, un enfant, de sa foi en la promesse de l’amour au lieu de lui apprendre à discerner de quel esprit s’inspire le rapport qu’il entretient avec l’autre, c’est détruire la foi que parler à quelqu’un en vérité implique – « J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé »-. C’est rendre suspecte toute promesse de vie en insinuant le doute au lieu même de la foi en ceux qui vivent de la parole.

Être ainsi dépossédé de la foi avec ses proches – avec ses parents ou avec ses frères – comme avec la Vérité qui parle en nous rend la vie insupportable. Les enfants, trop tôt baignés dans la dérision ou blessés par l’intrusion du mensonge qui accompagne les manœuvres érotiques ou les sévices de l’adulte sous prétexte d’amour ou d’éducation, auront la plus grande difficulté à croire en la parole qui berce et qui re-pose et qui autorise à croître en sa promesse. Leur propre sensibilité sera suspecte à leurs propres yeux et leur peau d’adulte se rétractera encore longtemps sous la caresse toujours susceptible de substituer au désir de l’Autre, à l’Amour, le débordement de la pénétration dans une jouissance sans joie, sans tendresse et, à terme, effrayante. Demander dans une sorte d’incantation rétroactive à « ce que personne ne touche à sa foi », n’est-ce pas, pour l’adulte, confesser qu’il a été la victime, plus ou moins consentante, d’une promesse pervertie. Il en appelle à la promesse en laquelle il ne peut plus croire aujourd’hui et qui l’aurait autorisé à vivre sans peur dans les bras qui le prennent et la vérité de la parole qui le révèle à lui-même dans son rapport aux autres et à Dieu. Y toucher blesse ou ampute son corps et ses membres de la joie désirée et le laisse tomber dans un mutisme où règne le fantasme de l’abandon le plus grand. Rendu complice par le plaisir provoqué chez lui jusqu’à l’orgasme déstructurant qui équivaut au meurtre de la vie, il survit sous le coup d’une condamnation de lui-même refoulée sous les dehors d’un épanouissement provocateur ou par le passage à l’acte répétitif d’une fuite en avant afin d’éviter le risque de se laisser aimer, de se laisser prendre au mensonge de la foi et de l’amour.

« Quand quelque chose me déplaisait, je faisais la gueule. C’était violent pour l’autre, un refus total de communication, d’explication et c’était violent pour moi aussi.

Je m’enfermais dans quelque chose de plus en plus inaccessible : c’était la rancune. »

Un tel fantasme d’inaccessibilité dit le désir de vivre détruit, amputé, dévergondé au lieu-même de la réalité d’une promesse de vie. A la place de la médiation du plaisir dans le déchiffrement de la pudeur, surgit le contraire d’une médiation, une débauche de corps sans nom et sans bras.

Pervertie, la promesse devient l’arme du menteur.

Le mensonge des origines est portée par la voix perverse qui fait mentir dans le corps la parole de vérité de l’Esprit. Elle dit que Dieu ne donnerait la vie que pour jouir du plaisir de se faire valoir ou du pouvoir de la reprendre. Ce Dieu pervers n’est pas celui qui se révèle en Jésus Christ.

Dès les premiers jours, la voix peut être porteuse, à l’intime de l’intime de la chair, de méfiance ou de violence. La peur bouleverse les sens. Elle remplace le désir inconscient de vivre avec les autres dans une présence réelle par la crainte de mourir. La voix pervertit la parole. En disant les mêmes mots, elle en inverse le sens : elle substitue à la vie promise, la mort. Portée par une voix et des sensations trompeuses, la parole est ressentie comme mensonge. Elle ne tient pas la promesse du sourire. Elle provoque la réticence et plonge dans la confusion.

Une telle voix n’est pas celle du prophète qui annonce l’accomplissement de la parole. Elle appartient au faux prophète qui ment en annonçant la catastrophe en lieu et place de la promesse de vie qui autorise l’entrée du sujet dans l’histoire d’un corps.

Le doute relatif à la promesse originaire, je l’appelle mensonge. Il est si archaïque qu’on peut le dire inconscient. Il n’en reste pas moins qu’il suscite chez le phobique, une peur dévorante qu’accompagne la nécessité de tout vérifier par lui-même. Il ne supporte pas le temps du désir : il faut que ce qui lui est promis ou dit soit réalisé sans attendre, sinon se réactive en lui, en lieu et place du désir, la peur d’une parole menteuse.

Il faut faire la différence entre l’accomplissement objectif ou imaginaire d’un objet ou d’une tâche et l’accomplissement de l’Esprit et de la Vérité dans l’Histoire des hommes qui ouvre à la vérité du sujet. Le premier évoque une réalisation parfaite et achevée, terminée. Le second s’entend comme la réalisation d’une promesse de vie, d’un don sans fin, éternel. Seule la confiance en la promesse autorise  la joie d’habiter ensemble un monde dont la réalité est garantie à chacun par la présence de tous  en Dieu ou de Dieu en tous.

7. Conclusion

Si la parole et la dimension d’altérité qu’elle exige ne tiennent pas la promesse de nous faire vivre dans la chair, nous n’avons – pour ainsi dire – aucune raison de nous soumettre à la loi du langage. Refuser de parler, et cela peut aller jusqu’au mutisme vengeur ou pathologique, c’est ne pas pouvoir et/ou ne pas vouloir – consciemment ou inconsciemment, à tort ou à raison – s’en remettre à celui qui parle et, à un degré de plus, à la parole même .

Ne pas vouloir croire si on ne voit pas, c’est se défier a priori des mots parce qu’ils sont trompeurs. Ne pouvant être entendus sans qu’il soit fait appel à la foi en celui qui les prononce, ne pas croire en la parole donnée, quand il s’agit de la vie, c’est toujours dire que la généalogie est grevée par le mensonge que le petit d’homme, en tant que fils, a à assumer dans sa chair.

L’enfant qu’un père fiable écoute peut consentir au surgissement de la parole et se risquer à l’obéissance en quittant l’oscillation mortifère entre mutisme et bavardage dont le dénominateur commun est le refus d’entendre. Ce refus n’était qu’un refuge où il croyait se mettre à l’abri d’une menace fantasmatique de rejet ou de mort, venue se substituer à la promesse de vie inhérente à un appel.

Transmise de génération en génération, la parole est ainsi fondée dans la promesse que tient le silence dans lequel elle est écoutée, au cœur de la chair. Ce silence où la voix résonne, donne corps à la parole. L’échange des mots ne se réduit pas au savoir ou à la connaissance du bien ou du mal, il est le lieu où se laisse discerner dans les effets de vie donnée et de joie partagée, l’esprit de la vérité, et, dans les effets de mort et de tristesse, l’esprit du mensonge. Dès lors qu’il écoute et qu’il parle, l’homme est divisé entre, d’une part, l’objectivité de ce qu’il sait, le savoir, et, d’autre part, la subjectivité de ce qu’il vit, la vérité : il est sujet. Il est divisé entre ce qu’il sait de lui, qu’il imagine de plus en plus adéquatement et ce dont il vit en vérité. De cette division naît le désir d’une rencontre dans l’espoir de vivre, enfin, de la Présence réelle dans l’unité d’une Chair Vivante.


[1] 1 Paul Beauchamp, D’une montagne à l’autre, La loi de Dieu, page 168, Paris, Seuil, 1999

L’éthique du vivant

in Théophilyon 2002 VII-2, p. 509-533, Sciences du vivant, sens de la vie


Introduction à « L’éthique du vivant »

Extrait d’une conversation sur l’éthique[1]

(Denis Vasse – Françoise Muckensturm)


L’épreuve de la vie, l’obéissance et l’altération

L’éthique du vivant consiste à être ouvert à la Vie dans un rapport aux autres, à soi-même et à l’Autre par et dans la Parole.

Elle découle pour chacun de son consentement à la vie ou de son refus.

On pourrait dire que l’éthique est pour l’homme l’esprit de son histoire. Mais, qu’est-ce que l’histoire de l’homme ? C’est ce moment de vie, de la naissance à la mort, qui est orienté dans un sens.

Certes, il peut être orienté en fonction d’un but conscient, connu, pour accomplir ce qu’il veut. A mon avis, ce n’est pas ça, l’éthique. L’éthique du vivant trouve sa source dans la Vie. Nos actions et nos paroles sont orientées à la lumière de la vie intérieure, où s’éprouve la double dimension de la souffrance et de la joie dans laquelle l’homme accède au désir de l’Autre dans la parole. Cet homme-là repose dans le désir et il puise en lui – dans cette re-position de lui – ce qu’il faut faire dans la vie. Nous sommes là aux sources de la morale et de l’éthique. Lorsque l’éthique perd la référence à l’altérité au plus intime de l’homme, elle lui devient extérieure (morale) et au lieu de confirmer ce qu’il fait ou de qu’il dit du sceau de la vérité de la Vie, elle le conforme davantage à l’image qu’il a de lui ou au discours qu’il tient.

Pour moi, la morale trouve sa perversion dans la cohérence d’un discours qui n’autorise plus le sujet à écouter et à parler, à écouter la vérité parler en lui. La morale prétend connaître le bien et le mal, ce qui est le péché d’Adam et Eve. Manger le fruit de l’arbre de la connaissance pour distinguer par soi le bien et le mal, au lieu d’obéir à Dieu. Souvent, la volonté de savoir nous met hors obéissance à la vérité qui parle.

Il n’y a d’obéissance véritable qu’à ce qui parle en nous. C’est-à-dire en chacun de nous – l’origine -, mais aussi entre nous. Cette origine est communion, elle est la source et la fin de nos différences, de la différence sexuelle en particulier qui ne peut se penser qu’ordonnée à l’unité de chacun et de tous. Nous savons que nous obéissons à la vérité du désir dans la mesure où la vie charnelle nous inscrit dans cette tension entre l’individu différencié – le sujet du savoir (ou de la science) qui connaît les différences dans l’univers – et le sujet vivant (de la Vie) qui trouve son sens dans la communion où s’engendre la vie, dans l’amour.

Dans cette division originaire entre savoir de l’objet et vérité de la Vie surgit le sujet qui reconnaît son identité, se reconnaît dans l’Autre du désir, dans la radicale altérité qui ne le fonde ni dans le savoir de la science – ce qu’il peut imaginer ou concevoir seul – ni dans la vérité de la Vie – qu’il ne peut imaginer ni concevoir seul – mais qui le fonde dans l’impossible réel que vise le désir du sujet qui, d’une part connaît les objets de la science et, de l’autre, reconnaît les vivants de la vie. L’homme est le savant et le vivant en humanité.

C’est ce dont témoigne l’homme par la joie qui se révèle en lui, par l’ouverture de la parole à la lumière d’une origine où connaissance et reconnaissance s’articulent, où « savoir et vérité se rencontrent ».

L’obéissance le conduit sur ce chemin. En tant que « parlêtre », être de chair animé de la parole, il donne un nom à tous les éléments de la création. Il la connaît et il donne son nom à la créature à laquelle il s’adresse en esprit et en vérité quand il se reconnaît en elle dès avant et au-delà de toute connaissance, quand il la reconnaît dans l’unité d’une différence radicale, celle de l’altérité, celle du même en tant qu’il est radicalement autre que moi, celle d’une identité dans la différence, dans la joie d’une communion indiquant l’unique vie dont ils vivent, sans le savoir autrement que par ce qui lui met obstacle.

L’obstacle mis à la vie est toujours de l’ordre de la rationalisation sous prétexte d’incompréhension, et de satisfaction que la compréhension donne à l’intelligence. Si bien que nous avons tendance à laisser tomber la joie de la vie qui se donne au bénéfice de la puissance du savoir et de ses démonstrations. La compréhension est une manière de toute-puissance, une façon de mettre la main sur les êtres et sur les choses, de posséder. C’est ce qu’on appelle la maîtrise. Comprendre, c’est maîtriser.

C’est, en définitive, vouloir maîtriser par la connaissance pour éviter de consentir au désir de l’Autre. Le don de soi, que la reconnaissance suppose, quand l’homme consent à l’altération (aux deux sens du terme) du désir, ne peut s’accomplir que dans la réalisation de l’unité dans la communion originaire.

Parler ainsi est très dangereux. Ça fait peur. Quelque chose résiste en nous. Si l’on ose aller un peu plus loin dans cette voie, on peut dire que toutes les pathologies sont des modalités de la désobéissance à la Vérité qui parle en nous.

Il faut alors prendre le mot « pathologie » au sens fort du terme de « discours sur le pathos » au sens philosophique, sur la manière dont s’éprouve la vie. L’éprouvé de la vie – ce spectre des longueurs d’ondes qui s’étendent entre la tristesse et la joie, entre la peur de la chute dans la mort et l’assomption du désir dans la vie – échappe à la représentation conceptuelle ou imaginaire.

Nous sommes au cœur de la question de l’Éthique.

Le pathos concerne l’épreuve de la vie en tant qu’elle est éprouvée de manière pathétique. Rarement, pourtant, l’obéissance à la parole qui se révèle dans la chair est située à cet endroit. Et pourtant c’est son lieu, celui de l’éthique du vivant ordonné à cette ouverture intérieure qui est la joie et à laquelle il n’accède que dans la transformation de la souffrance (cf. Michel Henry).

Il n’accède à la joie que dans la transformation de la défense narcissique en accueil de l’autre qui altère l’image du moi.

Dans cette altération, il devient autre pour l’autre : à la fois différent de, et identique dans le rapport à l’Autre, à la Parole. Pas comme lui et comme lui.

Dans cette altération qui est souffrance du désir, demeure la vérité du sujet. Il y fait l’expérience d’une altérité qui consiste à s’éprouver différent de l’objet aimé et à le reconnaître comme sujet, au lieu de le réduire à la connaissance qu’il en a (à un objet). Il souffre d’être vivant du désir de l’Autre, autre de l’autre donc, et de consentir à une union dans la joie de la vie partagée.

Cette aspiration à l’unité est désir de communion, enracinement de tous les fantasmes dans une présence originaire où la Vie se donne à tous les vivants. L’origine de l’homme est joie dans la communion dans la Vie, joie que ne donne jamais la satisfaction de la connaissance objective et objectivante de la jouissance.

Plutôt que comme savoir, la joie s’exprime comme la vérité du désir, son ouverture au réel, et non comme l’impression clôturante de la pulsion satisfaite ou de l’envie réalisée.

Là se découvre, toujours pour la première fois, la transformation de la souffrance en joie. Un autre naît là, qui n’est pas ce que j’imaginais ou que je savais, qui m’est donné à reconnaître. Cette transformation de la souffrance en joie, caractérise le vivant de la Vie avec d’autres.

L’ÉTHIQUE DU VIVANT

1 – La connaissance du vivant

La vie n’est vraie que si elle se révèle, et elle ne se révèle que dans l’unité de la différence charnelle. La Vie est la chair vivante. La vie qui se révèle dans la chair, c’est la vérité qui parle. Nous avons tendance à confondre la vérité de la vie – sa révélation – avec ce que nous connaissons par nos sens et par notre conscience – la connaissance du vivant. Nous confondons présence et représentation et, pour le dire en deux mots de manière lapidaire, vérité et savoir.

« Tout ce que je sais », répétait souvent Socrate, « c’est que je ne sais rien ». Ne pas se laisser étonner par ce savoir du non savoir de la vie revient, pour l’homme, à s’enfermer dans ce qu’il connaît ou dans ce qu’il sait, au mépris de l’attente de la Vie et de l’expérience gratuite d’une Présence  « infiniment médiatisée par l’action »[2]. La vie, en effet, se perçoit d’abord dans ce qui agit, dans ce qui bouge, dans le vivant.

Pourtant l’essence de la Vie demeure en un lieu qui n’est jamais réductible à la connaissance représentative qu’il a de lui-même. Elle n’équivaut à aucune production imaginaire, qu’elle soit mouvement ou image. Elle lui échappe. En tant que vivant, l’homme est présent à lui-même comme à ce qu’il ne sait pas, à ce que est autre que les représentations qu’il a de lui et du monde.

Il nous faut revenir à la question de la connaissance. Connaître, c’est extraire les principes qui régissent les représentations imaginaires ou inconscientes, les abstraire au profit d’un discours cohérent qui rend tout à la fois compte de l’activité de nos sens et de notre intelligence. Alors, nous comprenons ce qui nous arrive ou ce que nous faisons. Comme nous le disons, nous en prenons la mesure. Grâce à cette « abstraction » des principes, nous pouvons reproduire ce que nous avons compris, nous pouvons vérifier la pertinence de ce que nous savons par l’expérience dont nous acquérons la maîtrise.

Pourtant – et qui n’en a l’expérience ? – la connaissance du monde et des vivants et ce qu’elle a d’indéfini peut nous laisser dans l’ignorance de la vie. Ce que nous ne connaissons pas en tant qu’objet de connaissance, c’est justement la Vie qui se révèle dans tous les vivants parlants.

Certes, elle ne se révèle à nous que si nous la cherchons, mais ce n’est pas parce nous la cherchons qu’elle se révèle. Il en va ainsi de la Vie en tant qu’elle est l’Autre du vivant. Elle ne se connaît que de se révéler, et non pas d’être démontrée ou justifiée par la connaissance abstraite que nous en avons. Et je ne vous connais en vérité, je ne vous reconnais vraiment que dans la mesure justement où j’écoute ce que vous dites, non pas à la lumière de ce que je sais de vous ou de ce que je sais de moi, mais à la lumière de ce que j’éprouve en moi de vous et que je ne sais pas, qui ne tombe pas sous mes sens, dont je n’ai pas conscience. Écouter en esprit et en vérité, c’est prendre le chemin d’une science qui laisse place à la révélation. À la science des choses dont on parle, se substitue la science du sujet qui parle. La science des objets – représentés ou intelligibles – la science objective qui appartient à l’imaginaire, s’articule à la « science » du sujet vivant dont la présence demeure invisible dans la représentation et qui est la source même de l’intelligibilité. L’homme sait qu’il ne sait rien de lui quand il s’éprouve comme vivant sans savoir pourquoi ni comment. L’autorévélation de la vie est son auto-justification[3].

Être vivant en vérité, qu’est-ce donc si ce n’est prendre à chaque moment le chemin de la vie, vivre de la vie ou, pour le dire autrement, se laisser prendre par elle quand elle se révèle en nous.

La vie qui se donne dans le genre humain engendre les vivants que nous sommes et qui sont référés, de génération en génération, à une origine commune, à la manière dont ils sont générés dans la chair, dont ils naissent au monde des objets en même temps qu’à ce qui spécifie leur essence dans une origine commune qui les différencie de toutes les autres espèces, et les inscrit dans l’ordre symbolique de la parole. Dans cet ordre, ils communient à la Vie dans l’unité de la chair, dans l’alliance en se multipliant. Cette manière que la chair a de vivre dans la différence sexuelle où la parole fait surgir la différence subjective – je, tu, il, nous, vous, ils – caractérise ou qualifie le genre humain du seul fait que tous ses membres parlent. Cette chair parlante témoigne, de génération en génération, dans le présent de la vie des vivants, de leur origine commune. Il s’ensuit que l’homme sujet vit dans une dimension d’altérité radicale, originaire, qui ne peut se penser autrement que comme identité dans la différence, communion. Comme l’a dit Jacques Lacan, le psychanalyste et, avant lui, Arthur Rimbaud, le poète : Je est un Autre.

Du même coup, tout ce qui nie cette altérité spécifique n’autorise plus l’homme à prendre le chemin de l’origine du genre humain, ni celui de sa fin. L’opposition dans la différence – et particulièrement dans la différence qui fonde la chair – d’où qu’elle vienne et où qu’elle aille – fait prendre à l’humanité le chemin de la guerre où l’essence du genre humain s’abîme. Au lieu de partager la vie et s’y conjuguer dans l’unité de la différence qui s’exprime aujourd’hui comme le don de l’origine dans la communion des vivants, s’ouvre alors le spectre d’un chaos primordial, d’un trou sans fin à la place de l’origine. Dans une multiplicité pure et indéfinie, aucune alliance ne saurait signifier l’unité de l’univers et aucun vivant ne saurait désirer la Vie dans son partage, sa communion avec les autres. La présence de la Vie en tant qu’elle est réelle, désirée comme telle, Vivante dans la chair, ne serait plus qu’une illusion. Serait vrai alors, ce qui n’existe pas : la mort[4].

2 – Le don de la vie

Le don de l’origine est la Vie en tant que tous les vivants y participent : être vivant en vérité, c’est participer maintenant à la Vie. Dans le vivant, l’essence de la Vie se révèle au cœur de la nuit où il naît, au cœur de la souffrance et de la patience où il espère, au cœur de la mort où, passant de génération en génération, la Vie ressuscite les vivants en elle et s’engendre dans leur rencontre.

Dans la nuit, dans la souffrance et dans la mort, l’homme se révèle et se lève à la lumière du jour, dans la joie de l’esprit et la vie de la chair : en d’autres termes la vie naît en lui, malade, elle le guérit, mort, elle suscite à nouveau des vivants.

Le don de la Vie est inconscient. Le vivant ne la connaît pas dans l’ordre de la représentation, il l’éprouve comme ce dont il vit en esprit et en vérité. Elle le met à l’épreuve de la foi. À travers la foi, le ressenti de la Vie se joue sur la gamme du désir du sujet dont les signifiants ne sont pas ceux des sens, mais ceux du sens de la vie qui se révèle dans la souffrance et/ou la joie. La souffrance tend à nier la vie en lui ou dans les autres et, dans son excès, elle se nie elle-même. La joie est action de grâce, révélation de la vie partagée, elle tend à se répandre en tous. L’une et l’autre participent du désir. Le désir est tout à la fois ce dont l’homme souffre dans la patience et ce dont l’homme se réjouit dans l’espérance. Lorsque, dans le maintenant, le présent éternel de l’origine affleure en lui, la vie se donne à entendre comme souvenir gratifiant du don du passé ou comme projection espérée du don à venir. Ceci est vrai, même et surtout s’il s’agit d’une histoire (d’un roman dirait Freud) douloureuse.

Entre souvenir et projection qui sont de l’ordre du fantasme, l’homme vit du présent ou du maintenant de la Vie où le réel affleure, tandis que passé et futur ressortissent de l’imaginaire. Pourtant, de cet instant présent comme du réel, il ne sait rien. La présence réelle échappe à toutes les représentations du sujet vivant. Il y croit comme à ce qui excède la connaissance qu’il a de lui en qui il s’éprouve comme un Autre, une présence échappant à la représentation qu’il a de lui, mais répondant à un nom qui le distingue de tous les autres objets et de tous les autres sujets.

Celui qui vit et agit en cette histoire, entre passé et futur, d’une part, entre souvenir et projet, d’autre part, participe au présent de la vie. Il est le vivant ici et maintenant. Le vivant ne sait pas la Vie, il ne la connaît pas comme il connaît ses sensations, il l’éprouve. Lorsqu’il est empêché de l’éprouver, il en souffre. La souffrance est division conflictuelle de la vie et du vivant à l’ombre de la mort. Elle est la marque d’une vie qui n’est pas gérée par la vérité qui parle mais par le mensonge qui la tait ou la ruse qui consiste à dire la vérité pour ne pas la faire. Alors l’homme est tenté de croire en la mort au lieu de croire en la vie, de faire confiance à l’idole de ses sens (la projection de lui-même prise pour Dieu) par peur de mourir, au lieu de faire foi en la Vie qui s’incarne maintenant en lui. C’est en tant qu’il est vivant maintenant qu’il éprouve, selon les moments, la Vie dans la joie et/ou dans la tristesse. La tristesse est du côté d’une vie sans joie et sans autres, d’une non vie, d’une fin de vie. La joie, elle, n’est jamais du côté d’une vie sans tristesse et sans autres. Elle s’espère et se partage comme l’accomplissement du désir infini, d’une vie sans fin.

Vivre en vérité, c’est marcher sur le chemin de la Vie jusqu’à la mort où le vivant rend l’esprit dont il vit et qu’il partage avec tous les vivants, et avec la Vie engendrée en lui et en eux : tout au long du chemin de l’histoire, le vivant signifie la Vie en tant qu’elle se donne maintenant, depuis les commencements et pour les siècles des siècles.

Ce maintenant est son origine.

La Vie ne cesse de faire passer le vivant de l’inexistence à l’existence – de lui donner naissance –, de le faire passe de mensonge à la vérité – de le pardonner – , de le faire mourir au fantasme du souvenir et du futur pour qu’il entre toujours à nouveau dans l’éternel présent de la Vie – de le re-susciter.

Quand l’homme ne répond pas à la Parole de Vie qui fonde l’univers en esprit et en vérité et l’ouvre au réel et à l’Autre, en lui et hors de lui, il se laisse aller à « la souveraineté du fantasme » qui s’appelle nihilisme[5]. En devenant indifférent aux épreuves de la vie, il annule la différence entre réel et imaginaire au profit d’un fantasme de toute-puissance de la pensée qui ne tient plus compte du principe de non-contradiction, celui de la raison dont le sexe est le lieu entre l’homme et la femme comme entre les générations[6].

Le vivant étant l’agent de la Vie qu’il partage avec tous les autres vivants, son art de concevoir et d’agir, son éthique, se comprennent et s’affirment dans la manière de vivre ensemble l’unité d’une vie qui se révèle en tous. Cette vie, elle ne peut être vraiment vivante par le seul fait que moi, je pense avec vous, si je parle avec vous, si je vis avec vous, nous sommes tous à penser autrement la même chose, et cette chose, cette unité dans la différence, pose la question de la transcendance de ce dont nous parlons et qui parle en nous. Est-ce que cette vie est la Vie comme telle, la vie éternelle ? Elle se révèle en nous. Parole et révélation nous réfèrent à l’origine. La vie dont nous parlons, nous pouvons la reconnaître comme la nôtre mais, en même temps, aucun d’entre nous – pas moi non plus – ne la produit ni ne la démontre.

Nous n’avons sur la modalité de cet acte de la Vie aucune maîtrise. Autrefois, et c’est le champ de la morale, on parlait de la maîtrise des mouvements pulsionnels. Aujourd’hui, on parle de la maîtrise de la vie. Jadis, la loi nous enseignait comment maîtriser nos pulsions : tu ne mentiras pas, tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, tu ne porteras pas de faux témoignage. Ainsi, en renonçant à faire ce qui nous était interdit nous tentions de vivre selon l’esprit de celui qui nous l’interdisait, selon la Parole qu’il nous donnait. Cela s’appelle obéir.

Écouter et mettre en pratique ce que l’on entend, c’est incarner l’esprit de celui qui nous parle. Dans cette opération de l’esprit s’instaure la différence en tant qu’altérité. Elle autorise le désir de l’Autre et le souvenir de la communion originelle dans laquelle il s’accomplit. Dans l’acte même où elle sépare les êtres de chair en en faisant des sujets, la parole leur donne la Vie. C’est cela l’amour. La vérité de cet acte n’est pas de savoir, mais de Vie. Il est gratuit. Il n’est ordonné à aucune maîtrise, il est l’acte du don de la vie qui se repère à la patience du temps du désir où il s’élabore, et à la joie dans laquelle il se réalise : celle de l’unité dans la différence, celle de la louange dans la rencontre. Cet acte est le Symbole par excellence. Avec lui, la souffrance de la différence se transforme en joie de la naissance ou du pardon. Contrairement au savoir, l’acte de la vie partagée, le symbole (la parole) nous convertit : il nous tourne vers l’origine dans laquelle elle s’accomplit, le maintenant de nos histoires et nous détourne de la complaisance dans le passé ou de la fuite en avant.

Naître, être pardonné, ressusciter sont l’acte du Vivant dont les vivants que nous sommes ne cessent pas de chercher le visage dans l’histoire. Chercher le visage de la Vie est la plus haute expression du désir de l’homme. C’est ce visage qu’il reconnaît dans ceux qui l’aiment et dans ceux qu’il aime.

3 – La transformation du désir en joie de la rencontre

Tels sont les points de repère de l’éthique du vivant qui n’est pas une éthique professionnelle, celle d’une stratégie. Elle vaut pour le genre humain tout entier et elle déborde toute éthique professionnelle : souffrance et joie sont des indicateurs repérables par tous, mais ils exigent, dans chaque métier, le discernement du sens qui anime la chair entre tristesse et joie : va-t-il dans le sens de la tristesse, vers la mort ? Ou dans le sens de la joie, vers la Vie ? C’est dans l’obéissance[7] à l’esprit de la Vie – ou à la vie de l’esprit – que le vivant découvre qu’il est conduit, au-delà du plaisir ou du déplaisir des sensations et du savoir qu’il en a, à la reconnaissance de la présence de l’Autre où se condamnera au constat d’une absence de communion que, pour ne pas souffrir, il transforme en vide, en rien, ce rien que Lacan classe parmi les « objets a » de nos névroses. Ainsi, objectivées en représentation d’une pulsion – définie par une source organique, (la bouche par exemple), la tension d’un trajet (la faim), et le but visé à atteindre (le plaisir ou le déplaisir) – souffrance, louange, joie, parole et présence ne sont plus la qualification de la vérité du sujet dans la chair. L’essence du sujet dans son rapport aux autres, à lui-même et à l’Autre tombe dans l’ignorance perverse d’un refus de la parole ou de la Vie. L’homme prétend alors que la vie ne lui est pas donnée, alors même qu’il la refuse obstinément. Il ne veut pas reconnaître qu’il ne sait pas tout, que la Vie dont il vit, il ne la connaît pas. Découvrir qu’il ne sait pas ce dont il vit creuse en lui un désir dont il souffre, et dans lequel il s’offre à la révélation de ce qu’il cherche : la présence dont l’homme a soif et qui l’altère au deux sens les plus obvies du terme, celui d’un manque à être originaire qui le tourne vers l’Autre et celui qui fait de la différence avec l’autre le lieu d’une communion qui le signifie. Cette présence du réel dont l’homme a (ontologiquement) soif, elle s’accomplit dans la transformation de la souffrance du désir en joie de la rencontre. Elle est, au sens le plus fort, présence impossible dans l’ordre de la représentation, elle n’est pas de l’ordre du savoir et de l’imaginaire, elle est présence réelle, présence impossible d’un présent éternel où le verbe se conjugue dans la chair de nos histoires. Il y révèle les sujets que nous sommes, inimaginables, irreprésentables et pour le dire de la manière la plus éthique qui soit : vivants de la Vie.

4 – L’éthique du vivant

S’il en est ainsi, quel est le principe de l’action de l’homme, c’est-à-dire qui, vivant, participe au présent de l’action de vivre ? « L’action du vivant appartient à l’ensemble des dimensions par où une personnalité se comprend et s’affirme. Elle implique un art de vivre qui lie conviction et agir[8]. L’action du vivant est de vivre : elle est ordonnée au don de la Vie dans la rencontre des vivants qui la reconnaissent comme la Vérité qui parle de génération en génération et qui les ordonne à la Parole originaire qui, s’ils sont comme elle, a aussi un visage et un nom qu’ils ignorent… ou un nom qu’ils donnent.

L’alchimie du pathos est l’essence du désir dont la naissance ne va pas sans angoisse, quand le sujet y consent entre tristesse et joie en souffrant et en s’offrant. Elle est le principe dans lequel se trouvent liés l’affect et l’action, elle est la source.

La vérité se révèle dans la chair sous l’opacité de l’histoire et des sens. Chaque vivant en est à la fois le voile et le dévoilement : au cœur du silence où la vie échappe à ses sens, il parle.

Notre histoire c’est quoi ? Dans l’histoire des vivants, la Vie participe au présent de son origine. Elle se donne dans le temps, dans le moment présent. C’est dans cette ouverture invisible de la Vie aux vivants ou des vivants à la Vie que l’homme puise le sens de son histoire – le sens de ses affects et de ses actions. Il le lui donne en tant que, par lui, le Sens de la Vie se révèle comme chair parlante et agissante, vivante. La Vie, le vivant ne peut la penser ou l’imaginer – elle le dépasse, elle est « plus grande que lui » -, mais il peut la nommer comme ce qui se révèle en lui et dans ses actes. Il la reconnaît comme ce qui s’enfante en son humanité et qu’il n’est pas. Il est comme ce qui s’enfante en lui dans la rencontre et il n’est pas comme ce qui s’enfante en lui. Il est comme et pas comme : il est comme elle, il est de sa chair, il sait pourtant d’expérience qu’il meurt. Il ne connaît pas la manière dont il est affecté, altéré par elle, et de manière singulière et de manière universelle : elle est son origine, elle est l’origine de l’univers, le réel en expansion. Tout homme est affecté singulièrement par ce qui l’altère. Il éprouve la vie comme ce qui l’affecte, une souffrance, celle du désir de l’Autre. Il souffre de s’enfermer dans le savoir qu’il croit posséder, ou dans les représentations qu’il a de lui-même et dont il tente de jouir à mort par peur du don qu’il éprouve comme une perte. Il l’éprouve comme une perte car il ne peut se le représenter autrement, dans le grenier d’un savoir sur lequel il compte pour maîtriser la vie et la garder. C’est là que, imaginant gagner la vie, il perd la joie. La vie ne se manifeste que dans la blessure de l’altérité. Elle est amour.

En effet, l’homme trouve la joie à laquelle il aspire quand il communie avec les autres dans la Vie partagée. Cette aspiration est le souffle du désir par lequel le vivant est ordonné au don de la vie et à sa révélation. Elle est l’esprit qui fait vivre la chair dans laquelle elle s’engendre.

Conclusion

La morale est, d’une certaine manière, une loi extérieure se définissant par la qualification des actes que l’on fait : c’est bien ou c’est mal. Mais tout le monde sait que ce qui est bien pour les uns peut être mal pour les autres et réciproquement. La morale ne peut donc être au principe de l’action. Elle classe plutôt les actions selon la loi entre le bien et le mal, mais cette distinction ne trouve pas nécessairement son principe dans la Vie et la vérité du désir de l’Autre. Il me semble que si elle ne le trouve pas dans cette ouverture-là, celle du désir et de l’au-delà du principe de plaisir, elle le trouve dans l’intention qu’il a de se donner la vie à l’image du vivant qu’il imagine… et non à l’image du Vivant qui le fait vivre.

Récusée ou complexifiée à l’extrême pour répondre à tous les attendus, la loi finit par se moquer du chemin qu’elle est censée indiquer pour qu’il vive. Ce chemin de l’esprit, elle s’en moque dans la mesure où elle entend tout régenter par elle-même. Ne référant plus chaque cellule ou chaque membre à la Vie dont ils vivent ensemble, chaque cellule ou chaque membre se multiplie de manière déréglée comme c’est le cas dans le cancer : elle se multiplie en fonction des circonstances. La loi éclate en une infinité de règlements et détourne la gestion de l’unité de l’esprit dont tous vivent.

L’éthique, elle, plonge ses racines à l’intime de l’intime, dans la conception que nous avons de l’homme à la lumière de l’esprit qui nous anime, de la foi en la Vie… ou de son refus. Il me semble que l’éthique vient du dedans. Elle nous tourne vers la source de la Vie où se conçoit et se révèle l’homme. Pour être humaine, l’action doit obéir au principe qui fonde dans l’esprit le genre humain… Ce que je crois, en parlant de l’éthique du vivant, c’est que l’homme a la liberté de consentir à la Vie. Hors de ce consentement, il se prive de toute liberté. Pourquoi ce mot de « consentir » ? Pour ne pas dire comprendre. Pour dire croire et espérer en la vie qui parle, se révèle et promet de s’accomplir[9].

Le vivant, nous le disions au début, est celui qui participe au présent de la Vie. Du seul fait qu’il fait et qu’il parle – son action par excellence – il est promesse de présence, parole en acte. Le vivant n’appartient pas à la seule sphère biologique – son chat, son chien, ses puces ou son jardin – ou à la seule sphère logique – sa machine, ses calculs, qu’ils soient ceux de la mathématique, de la science ou de la ruse -, c’est l’homme en tant que le Vivant qui se révèle dans l’acte de la Chair et de la Parole comme celui au service de qui sont la biologie et la logique.

La question de l’homme finalement est là. « La vie est un principe universel d’évaluation et ce principe est unique »[10]. La Vie, en l’homme, se laisse entendre et se révèle. À travers souffrance et joie, elle ne cesse de se révéler dans les actes et les paroles qui expriment le désir, lequel, à l’intime de l’intime de sa chair, trouve son origine et son accomplissement dans une Présence qui dépasse toutes les représentations qu’il peut avoir de lui et du monde.

Le pathos, la souffrance et la joie

Le principe de non-contradiction

Une souffrance sans joie ou sans espérance

serait l’expression « pathétique » et univoque

qu’aucune vie n’arrive ou que la vie est vaine,

qu’elle n’est partagée avec personne.

Chez le vivant,

la souffrance n’est pas la négation de la vie

Ou le vide,

elle est d’abord absence d’un autre vivant

sans lequel il n’y a pas de communion dans la Vie,

elle est une joie qui ne peut pas se dire

ou être entendue

et, de ce fait, elle n’existe pas.

Alors,

elle est l’invivable d’une vie sans autre,

un pur manque à être,

le souvenir d’un chaos sans naissance,

d’un péché sans pardon,

d’une mort sans résurrection.

Elle est le fantasme d’une fermeture

qui ne renvoie au souvenir et à l’espoir

d’aucune ouverture.

Elle est la suture d’une négation

ou d’un refus de rien,

L’affirmation d’un déni de la vie et de l’histoire.
L’éthique d’un souffrant sans joie serait celle d’un mort-vivant,

d’un vivant de la mort :

elle enferme dans une tristesse à mort :

pareillement, une joie sans souffrance

ne pourrait rendre compte de l’expérience de la vie.

Une vie pure

sans altération et sans altérité,

sans soif

et qui ne souffrirait d’aucun désir,

serait la négation de l’essence même de la différence

–  indifférence -,

elle serait une vie qui ne se donnerait pas,

ne s’offrirait pas.

Elle ne manquerait de rien,

elle serait Vie sans naissance,

sans grâce

et sans pardon,

Vie sans autre

et sans révélation dans la chair,

elle serait la négation de l’incarnation.

L’éthique,

le principe de l’action pathétique du vivant,

réside

dans le discernement

du mouvement

qui anime la chair,

et l’oriente vers la lumière.

Ce discernement est distinction

de la vie et de la mort dans un corps,

de la vérité et du mensonge dans la parole,

de l’homme et de la femme dans la chair,

de la lumière et de la nuit dans l’univers.

Ici, toutes ces modalités de la différence sont exclusives :

elles ne peuvent s’entendre en esprit et en vérité

que dans un sens.

Car,

la vie n’appartient au vivant que si elle n’est pas la mort,

la vérité n’appartient au parlant que si elle n’est pas mensonge,

le sexe n’appartient à l’homme et à la femme

que si la vie s’engendre en eux dans l’alliance,

la lumière n’appartient à l’univers

que si elle révèle la vie qui s’incarne

en vivant

dans le chaos,

dans la nuit et

dans la mort,

pour la gloire de Dieu

qui est

le salut de l’homme.

Denis Vasse


[1] Le texte « L’Éthique du vivant » est la transcription de la conférence publique donnée le mardi 18 décembre 2001 à l’Université Catholique de Lyon par Denis Vasse, dans le cadre du Centre Interdisciplinaire d’Éthique (CIE), en conclusion du module intitulé « Le phénomène de la Vie ». Nous remercions très vivement Catherine Perrotin, Directrice du CIE, de nous avoir autorisé à reproduire ce texte, et Denis Vasse dont le propos, pour cette publication dans Théophilyon, est précédé de cette Introduction « L’épreuve de la vie, l’obéissance et l’altération », et suivi d’une Post-face « Le pathos, la souffrance et la joie ».

[2] Henri Laux, Le Dieu Excentré, Paris, Beauchesne, 2001, p.69.

[3] « La vie est sans pourquoi. Et cela parce qu’elle ne tolère en soi aucun hors de soi auquel elle devrait de se manifester et ainsi d’être ce qu’elle est – auquel elle aurait à demander pour-quoi elle est ce qu’elle est, pour-quoi, à dessein de quoi elle est la vie. Seulement, si la vie ne laisse hors de soi aucune réalité extérieure à elle, à laquelle elle aurait à quémander la raison de sa manifestation et ainsi de son être, aucun horizon d’intelligibilité à partir duquel il lui faudrait revenir sur soi pour se comprendre et se justifier elle-même, c’est uniquement parce qu’elle porte en elle ce principe ultime d’intelligibilité et de justification. C’est parce qu’elle se révèle elle-même de telle façon que dans cette révélation pathétique immanente de soi, c’est elle aussi qui est révélée. L’autorévélation de la vie est son auto-justification » Michel Henry, Incarnation, une philosophie de la chair, Paris, Seuil, 2000, p. 320.

[4] « Il se trouve que cette mise hors jeu de la vie transcendantale s’est produite sur le plan théorique au début du XVIIème siècle et qu’elle a déterminé tout le développement de la science moderne. C’est de façon explicite en effet que Galilée avait assigné à celle-ci la connaissance de l’univers composé de corps étendus matériels, dont toutes les propriétés relatives à la vie transcendantale et tributaires d’elle de quelque façon avaient été éliminées. Nous avons exposé la nature de cette réduction galiléenne, qui n’a qu’une fonction méthodologique destinée à circonscrire de façon rigoureuse un domaine de recherche scientifique, l’immense domaine de la connaissance objective de l’univers matériel.  Dans la mesure où la science moderne a donné naissance à une technique entièrement nouvelle qui tend à remplacer progressivement l’activité subjective de la vie par des processus matériels inertes, c’est l’ensemble des sociétés modernes – leur pensée aussi bien que leur « pratique » – qui se trouve marqué par cette mise hors jeu de la vie et de son corrélat, le règne sans partage de l’objectivité dans le nihilisme. » Michel Henry, Incarnation, une philosophie de la chair, Paris, Seuil, 2000 p.316

[5] « La souveraineté du fantasme appelle le nihilisme. (…) L’anthropologie travaille à la fois l’image, le corps et le mot. (…) L’Occident a su conquérir la non ségrégation, et la liberté a été chèrement conquise, mais de là à instituer l’homosexualité avec un statut familial, c’est mettre le principe démocratique au service du fantasme. C’est fatal dans la mesure où le droit, fondé sur le principe généalogique, laisse la place à une logique hédoniste héritière du nazisme. En effet, Hitler, en s’emparant du pouvoir, du lieu totémique, des emblèmes, de la logique du garant, a produit des assassins innocents. Après Primo Lévi et Robert Antelme, je dirai qu’il n’y a aucune différence entre le SS et moi, si ce n’est que pour le SS le fantasme est roi. Le fantasme, comme le rêve qui n’appartient à personne d’autre qu’au sujet (personne ne peut rêver à la place d’un autre), ne demande qu’à déborder. La logique hitlérienne a installé la logique hédoniste, qui refuse la dimension sacrificielle de la vie. Aujourd’hui, chacun peut se fabriquer sa raison dès lors que le fantasme prime et que le droit n’est plus qu’une machine à enregistrer des pratiques sociales. (…) L’état occidental n’est qu’une forme transitoire de cette vie. Il reproduit du sujet institué, en garantissant le principe universel de non-contradiction : un homme n’est pas une femme, une femme n’est pas un homme ; ainsi se construisent les catégories de la filiation. La fonction anthropologique de l’État est de fonder la raison, donc de transmettre le principe de non-contradiction, donc de civiliser le fantasme. » Pierre Legendre, historien du droit, Nous assistons à une escalade de l’obscurantisme, Le Monde du 23 octobre 2001.

[6] « Qu’est-ce que le principe de raison dans une société ? Je dirai : c’est la construction culturelle d’une image fondatrice, grâce à laquelle toute société définit son propre mode de rationalité, c’est-à-dire son attitude devant la question humaine de la causalité. Cette construction produit un certain type d’institutions, une politique de la causalité, dont procède ce montage de l’interdit que nous appelons en Occident l’État et le Droit. Selon cette perspective, le système institutionnel porté par l’image fondatrice a pour fonction de transmettre la Raison, d’inscrire la reproduction humaine dans le rapport à la causalité, de perpétuer l’interdit (au sens anthropologique de ce terme [celui de tuer et celui de l’inceste]) à travers les générations. Ainsi une société n’est-elle pas un bétail d’individus comptabilisables, mais dans le principe une composition historique de sujets différenciés. De la sorte, nous naissons tous présumés raisonnables. Cette condition impose à la folie statut de décontamination, soit en termes de tradition européenne, statut de maladie de l’esprit. À proprement parler, l’esprit se défait (de-mentia). », Pierre Legendre, Le crime du caporal Lortie, Traité sur le Père, Champs, Flammarion, 1989, p.57.

[7] Cf. la note introductive à ce texte (extrait de Conversation sur l’éthique, Denis Vasse – Françoise Muckensturm).

[8] Henri Laux, Le Dieu excentré, Paris, Beauchesne, 2001, p.54

[9] « L’espérance est comme une foi antérieure à la loi. Antérieure, en ce qu’elle dépasse toute religion particulière, et même tout référence à Dieu, puisqu’elle est simplement une condition pour vivre. », Paul Beauchamp, Testament biblique, Bayard, 2001, p.61.

[10] « Le nihilisme s’entend d’abord comme une négation de toutes les valeurs. Or, depuis l’origine des temps, des valeurs règlent les actions humaines, déterminant les structures et le fonctionnement des sociétés. Pour qu’advienne le nihilisme, il est donc nécessaire qu’un certain nombre de processus divers – processus de destruction, voire d’autodestruction – aient abouti à l’ébranlement, à la dissolution et finalement à l’élimination de toutes ces valeurs. En fait de valeurs cependant, il n’y en a aucune dans la nature. C’est seulement dans la vie pour elle, en fonction de besoins et de désirs qui lui appartiennent en propre, que des valeurs corrélatives à ses besoins sont assignées aux choses. La vie est un principe d’évaluation et ce principe est unique. Du même coup, la vie se révèle être l’origine de la culture, pour autant que celle-ci n’est rien d’autre que l’ensemble des normes et des idéaux que la vie s’impose à elle-même dans le but de réaliser ses besoins et ses désirs, lesquels se résument ou se concentrent finalement en un seul, le besoin de la vie de s’accroître sans cesse d’elle-même, d’accroître sa capacité de sentir, le niveau de son action, l’intensité de son amour », Michel Henry, Incarnation, une philosophie de la chair, Paris, Seuil, 2000, p.312.

La psychanalyse éclaire le comportement religieux de l’homme comme son comportement conjugal et social

Le P. Denis Vasse, psychanalyste :

« La psychanalyse éclaire le comportement religieux de l’homme comme son comportement conjugal et social »

In La Croix, 3 septembre 1976, pp 8-9.

Nous côtoyons un nombre croissant de chrétiens qui font l’expérience d’une analyse ou qui s’interrogent sur une éventuelle démarche psychanalytique à accomplir.

Nombreux sont également les croyants qui sont troublés par l’envahissement de la psychanalyse, inquiets des progrès d’une science dont les implications leurs semblent sujettes à caution.

On en parle beaucoup, souvent par ouï-dire. On la tourne parfois en dérision. On la fustige. Elle fait peur. L’intensité des réactions est peut-être même à la mesure du besoin qu’on aurait d’elle et des résistances qu’elle provoque.

L’analyse se présente comme une expérience d’un type particulier. Même si, au niveau des conversations intellectuelles, elle est devenue une mode, la psychanalyse n’est pas une voie de facilité. Elle est une méthode thérapeutique rigoureuse, qui requiert de la part de celui qui l’entreprend volonté et ténacité. Cette voie est parfois l’ultime.

Celui qui entre en analyse constate que cette démarche produit indirectement des effets sur l’ensemble de sa personnalité et a fortiori sur sa foi. Il arrive même fréquemment que cette foi se brise, s’évanouisse. Certains penseront de ce fait que la psychanalyse est une réduction de la religion et des mécanismes inconscients.

L’expérience de la foi est-elle alors radicalement mise en cause par celle de l’analyse ?

Mise au point par Sigmund Freud, la pratique psychanalytique est devenue aussi un système de pensée, élément fondamental des sciences humaines. Elle occupe une place privilégiée dans la culture contemporaine. Elle en est peut-être même l’un des moteurs.

Or celle-ci prend de plein fouet la culture judéo-chrétienne dans laquelle baigne l’Eglise séculairement. La théorie freudienne est-elle un assiégeant redoutable pour la foi ?

Ces questions, nous les avons abordées avec Denis Vasse, qui est à la fois psychanalyste et jésuite.

Egalement docteur en médecine, le P. Vasse a des responsabilités au bureau de l’Ecole freudienne de paris, présidée par Jacques Lacan. Il est connu surtout pour ses ouvrages : Le temps du désir (1), où il entreprend notamment une recherche sur la prière à travers les découvertes de la psychanalyse, et l’Ombilic et la Voix (1), où il relate des analystes d’enfants qu’il suit particulièrement.

S’il refuse avec vigueur tout amalgame entre ces deux expériences, Denis Vasse récuse également le slogan usé : la foi à l’épreuve de la psychanalyse. Pour lui, ce sont sans doute deux expériences qui ont pourtant chacune quelque chose à apporter à l’autre.

(1)  Le Seuil

  • La psychanalyse n’a pas révélé un Dieu bouche-trou
  • Elle nous enseigne qu’inconsciemment n’importe quelle représentation peut jouer la fonction de l’idole
  • Rouvrir notre imaginaire qui tend constamment à se refermer sur lui-même
  • L’homme échappe à l’image qu’il se fait de lui
  • L’expérience de l’analyse et l’expérience spirituelle ont toutes deux quelque chose à voir avec la Vérité

– L’une des découvertes de la psychanalyse a été de révéler un Dieu bouche-trou des insuffisances de l’homme. Vous qui êtes à la fois psychanalyste et prêtre, comment arrivez-vous à vous situer dans ces deux activités qui paraissent antithétiques ?

– La psychanalyse n’a pas, comme vous le dîtes, révélé un Dieu bouche-trou. Freud lui-même l’écrivait à Pfister, un pasteur et un de ses disciples : « La psychanalyse n’est ni religieuse ni areligieuse. » Ce qu’elle découvre, en effet, est d’une tout autre nature : cela s’appelle l’inconscient et l’interprétation, le complexe d’Œdipe et la castration, le transfert et l’appareil psychique, etc.

A partir de là, ce que dit la psychanalyse, c’est que toutes les représentations, tous les « objets » – c’est-à-dire la manière dont nous nous représentons les choses – peuvent fonctionner comme bouche-trou, comme ce qui vient clore notre imaginaire et nous interdire l’accès au réel.

Dans la mesure où la représentation de Dieu joue ce rôle, la remise en travail de la structure psychique va la faire « tomber » sous l’effet de l’analyse. Ceci est vrai de l’« objet » Dieu, mais aussi de tous les autres sans exception. Et l’on ne voit pas pourquoi la représentation que nous nous faisons de Dieu aurait à être épargnée si elle a pour fonction la clôture de l’imaginaire de l’homme, si elle n’est rien d’autre que la projection idéale de son « moi ».

D’ailleurs – et aussi curieux que cela paraisse – cette « critique » et cette chute de l’« objet » Dieu sont loin d’être étrangères à la foi : elles en sont le ressort. Le ressort et le chemin de la foi résident dans la disparition des images que nous nous faisons de Dieu, c’est-à-dire des idoles. Et nous n’en avons jamais fini avec les idoles comme toute l’histoire d’Israël, toute l’histoire de l’Eglise et, finalement, toute l’histoire du monde nous l’enseigne.

La prison de notre moi

–       Précisément, la difficulté ne vient-elle pas du fait que la représentation est souvent identifiée à l’objet de cette représentation, autrement dit à Dieu lui-même ?

–        Je ne connais pas de critique plus radicale de la représentation que celle qu’en fait le christianisme. Déjà, dans l’Ancien Testament, Dieu est celui qui n’a pas de représentation. C’est celui qui n’est adéquat à aucune des images que l’on peu en avoir. Et ce que nous enseigne la psychanalyse, c’est que, consciemment, n’importe quelle représentation peut venir jouer la fonction de l’idole et nous rabattre constamment sur la prison de notre moi imaginaire au lieu de laisser libre l’ouverture à l’Autre.

–       Si je comprends bien la démarche psychanalytique et celle de la foi fonctionnent (dans le refus de l’idole) d’une façon analogue. Mais, pourtant, Freud n’a-t-il pas démonté les mécanismes du comportement religieux de l’homme en le réduisant à la projection idéalisée de lui-même ?

–       La psychanalyse s’exerce à découvrir le fonctionnement d’une « structure », d’un « appareil psychique », comme disait Freud. Elle le fait à travers les avatars de ce fonctionnement ou, si vous voulez, à travers les différents modes de la structure, ce qu’on appelle les « névroses ».

Mais en aucun cas elle ne se situe hors de ce champ, de façon extérieure qui l’autoriserait à juger (de l’homme, du monde… ou de Dieu) au nom de critères « objectifs » ou au nom d’une éthique qui serait étrangère au désir du sujet qui parle, aux fonctions de la parole dans son discours et au champ du langage dans lequel ce discours se développe.

Tout discours sur l’homme, sur le monde, sur Dieu n’en tombe pas moins sous le coup de l’interrogation de la psychanalyse – moins pour le soupçonner, comme on le dit aujourd’hui, que pour le rouvrir, pour rouvrir à l’impossible réel notre imaginaire satisfait qui tente constamment de se refermer sur lui-même.

Pour le dire autrement, la psychanalyse réintroduit – contre les vents et les marées du « savoir » – ce qui, dans le savoir, manque à être et c’est ce manque qui renvoie à la vérité du sujet parlant.

Alors, oui, si Dieu n’est rien d’autre pour moi qu’en représentation, que le prétendu savoir qui vient combler ce manque, il ne peut s’agir que d’un objet  imaginaire sur lequel l’homme projette la toute-puissance de ses fantasmes. Ce Dieu-là, c’est l’idole, et tant mieux si elle se brise.

–       Dans la pratique, n’est-il pas souvent cela ? Nombreux sont ceux qui sont touchés par cette critique. On parlera alors de purification nécessaire de la foi. Mais n’est-ce pas coûteux ?

–       Vous savez, Dieu est drôlement coûteux !

Elle touche au désir de l’homme

–       En forçant les choses, un chrétien conséquent devrait donc faire une psychanalyse ?

–       Non, pas du tout !

Ce que je crois, c’est que, d’une certaine manière, il ne peut y avoir d’élaboration théologique qui rende compte de l’expérience de l’homme et qui fasse l’économie de la psychanalyse. Cette dernière jette une vive lumière sur cette expérience et lui interdit de se réduire à la seule conscience qu’elle a d’elle-même. Elle montre que l’homme échappe toujours à l’image qu’il se fait de lui-même, qu’il est sujet en devenir, sujet désirant.

Si vraiment elle touche au désir de l’homme, quoi d’étonnant à ce que la psychanalyse éclaire le comportement religieux de l’homme comme elle éclaire son comportement conjugal, familial, social, etc. Ce serait le contraire qui serait étonnant. Ou alors cela voudrait dire que le discours religieux n’a rien à voir avec le désir humain !

–       Qu’entendez-vous par désir humain ?

–       Le désir est ce qui vise autre chose que la chose, que l’objet. Lorsque vous demandez quelque chose, vous vous adressez toujours à quelqu’un, du moins implicitement.

Si vous voulez, le désir c’est ce qui soutient la demande et ce qui témoigne du sujet et de l’Autre. Le désir s’oppose donc au pur besoin, en tant que celui-ci ne vise qu’à la consommation de son objet.

–       Vous avez écrit, je crois, que l’expérience de la foi et celle de la prière sont de l’ordre du désir et non du besoin. Mais certains psychanalystes ne voient-ils pas dans la prière une sorte d’évasion, un besoin narcissique ?

–       J’ai plutôt dit que la prière était ce qui articulait ces deux ordres, celui du besoin et celui du désir.

C’est vrai que, de l’extérieur, la prière peut être considérée comme un rêve, une introspection, une évasion narcissique. Ce qui me frappe, c’est que c’est souvent aussi ce que l’on dit de la psychanalyse. Je ne dis pas que prière et psychanalyse c’est la même chose, mais il me semble que ce genre de questions soupçonneuses sur la prière chez les uns, sur la psychanalyse chez les autres manifestent souvent le « refus » ou la « peur » d’y aller : soit à la prière, soit à l’analyse.

Un risque de perversion

–       En quoi l’expérience de l’analyse et l’expérience spirituelle sont-elles analogues ?

–       Peut-être en ce que toutes les deux sont une intégration du sujet dans le temps.

La prière rythme le temps. C’est une sorte de scansion du temps. C’est le temps pris à notre préoccupation des choses. C’est le temps perdu pour notre imaginaire qui croit toujours en gagner ! C’est peut-être cette perte de l’objet temps que l’on tente en vain de capitaliser pour en faire de l’argent ; c’est cette perte de l’objet temps qui troue et déchire l’imaginaire organisé et programmé dans lequel nous prétendons vivre. Cette perte nous ouvre à un temps du sujet – au « temps du désir » – que rythment l’apparition et la disparition de l’autre, la rencontre et la séparation, dans l’acte d’une toujours première découverte de soi qui est toujours aussi première découverte de l’Autre.

Ce que je crois aussi c’est que, la prière, il vaut mieux ne pas trop en parler. Elle se donne à lire dans ses effets et souvent même sans qu’on le sache. Le reste n’est que bon sentiment et littérature…

J’en dirai autant de la psychanalyse : certains, aujourd’hui, parlent beaucoup de psychanalyse, paient cher, se plient à une forme rigoureuse… et tout cela n’a qu’un but : l’évitement de la démarche effective. Ces analyses-là, on les reconnaît à ce qu’elles sont sans effet dans le réel. Souvent, d’ailleurs, elle s’arrêtent effectivement… pour ne plus être que mode et mondanité !

Il me semble que la prière a pu jouer ce rôle à certains moments, c’est-à-dire être pervertie. Pour moi, la perversion consiste essentiellement à tenir le discours de la vérité pour ne pas la faire, pour ne pas s’y soumettre, et il me semble que si la psychanalyse et la prière comportent, dans leur exercice, ce risque de perversion, c’est que justement toutes les deux ont quelque chose à voir avec la Vérité. Avec le silence, aussi.

Propos recueillis par Jean-Claude ESCAFFIT

Violence et dérision

I – VIOLENCE ET DÉRISION

La violence est un vouloir aveugle de tout ramener au Même.

Son leitmotiv est : « Pas d’Autre ». Inconscient, bien sûr.

La violence du meurtre est fondée sur le principe que tout vie qui fait obstacle à la mienne doit disparaître quand bien même cette vie serait celle de mon propre corps, comme dans le suicide.

La violence du viol est fondée sur le principe d’une jouissance de moi-même extorquée, prélevée sur le corps de l’Autre sans son accord. Elle conduit jusqu’à l’exaspération du fantasme qui tente de prélever sur mon propre corps le triomphe d’un plaisir pur et brut auquel le sujet que je suis n’aurait aucune part.

La violence de l’idéologie est fondée sur le principe que toute réalité qui ne peut pas y être intégrée n’existe pas ou ne peut valoir qu’en se soumettant. Cela va jusqu’à la négation de ma propre expérience dans la mesure où elle n’est pas conforme à l’idée que j’en ai, ou que je dois en avoir.

Ainsi, le principe sur lequel elle se fonde est la primauté de l’imaginaire. Donner la primauté à l’imaginaire, c’est – pour parler en termes de structure psychique, – faire du Moi le maître de la demeure.

La violence est aveugle, car elle vise à tout ramener sous le pouvoir du Même. Quiconque ne peut voir, vouloir et pouvoir que sa propre image est aveugle. Il est aveugle de l’aveuglement le plus redoutable qui soit : celui qui s’ignore.

Fondée sur la primauté du fantasme, la violence fonde sa cohérence réductrice de l’Autre au Même sur un discours (ou un comportement) implacable : implacable est la logique du meurtrier, implacable celle du violeur, implacable celle de l’idéologue.

Le discours de la violence est sans faille, sans manque, sans respiration qui témoignerait qu’à travers lui quelqu’un d’autre parle. Pour les linguistes, disons que la violence consiste toujours à réduire le sujet de l’énonciation au sujet de l’énoncé : rien d’autre que lui-même n’y est signifié.

Le support de la violence est un discours qui ne parle pas.

Il dit « moi » et « rien d’autre ». Il ne peut concevoir de sujet et d’autre que dans l’image qu’il a de lui-même. Paradoxe qui le fait s’enrouler et se redoubler indéfiniment sur sa propre image dans la tentative crispée de se posséder lui-même (comme le recommande une certaine morale), le violent est toujours le même : c’est le MOI-MÊME.

Pour lui, quel que soit son acte, qu’il ait la couleur de la ruse ou de la force, il n’y a que Même ou du rien, du Même ou du « qui ne vaut pas la peine », du même ou du « pas sérieux », du même ou « du rien à dire ».

Avant que d’apparaître dans son discours, la dimension de l’Autre y est déchue, rebutée, rejetée, refusée. Elle n’est plus signifiée par le manque, mais par le refus : elle est réduite à la pure et simple opposition, à l’incompatibilité de la dualité. Tout ce qui n’est pas comme moi est contre moi ! Il ne peut y avoir d’autre que moi…, que des images de moi. Ainsi en est-il pour la bête de l’Apocalypse… et pour Narcisse.

L’opposition de la spécularité ou, si vous voulez, la spécularité inhérente à toute opposition ne renvoie jamais qu’au Même sans arriver pourtant à le fonder puisque seul l’Autre fonde l’identité du même. La fondation du même par le même est dérisoire. La reconnaissance de soi cherchée dans l’image de soi est dérisoire à en mourir. Dérisoire, car à la place d’un tiers par rapport auquel serait établie la différence structurante entre « moi » et une image de moi qui me représente, mais qui n’est pas « moi », à la place de ce tiers, il n’y a jamais qu’une autre image de moi.

La violence est le refus, rejeté sur l’origine, de s’inscrire dans une trinité : la dualité mortifère qu’elle suppose (Caïn et Abel) ne se soutient que de ce refus de la parole qui est la dimension nécessaire à l’irruption du tiers. La violence qui détruit ne se soutient que du refus forcené de la parole qui brise la dualité et fait sortir de l’aliénation à sa propre image. Qu’elle soit refus, implique que quelque part – dans l’inconscient – se trouve exclue, refoulée, voire forclose la dimension de symbolique, c’est-à-dire de la rencontre dans la séparation.

La violence est toujours refus de la parole qui crée la différence ou, plutôt, elle est refus que la différence (entre l’homme et la femme, entre l’enfant et la mère, entre le même et l’autre) témoigne du Tiers, de l’Autre sans lequel la parole ne peut même pas se concevoir.

Secrètement, la violence la plus clastique qui réduit tout au même, c’est-à-dire à rien, ne se soutient que du refus d’écouter la voix qui parle en nous de l’Autre, la voix du sujet inconscient. La voix qui parle en nous et nous constitue comme interlocuteur de l’Autre, comme Sujet (ça parle), fait violence au moi s’abîmant dans sa propre image jusqu’à mourir : elle désigne le Sujet non comme l’interlocuteur du MOI (ou de son image), mais comme l’interlocuteur de l’Autre qui n’a pas d’image, mais qui seulement est exigé quand Je parle comme lieu où la parole trouve sa dimension de vérité.

La parole brise le regard : elle fonde ailleurs que dans l’imaginaire la réalité du Sujet. C’est par cette violence intime, secrète et qui n’est pas quantifiable que la parole nous délivre de la violence cosmique, visible et indéfiniment comptable de ses actes destructeurs. À la violence intime et discrète de la voix qui parle en nous et dont le signifiant est le visage s’oppose la violence extérieure et indiscrète d’une image de nous-mêmes qui se tait ou se moque de nous et dont le signifiant est l’objet que nous n’avons pas ou que nous ne sommes pas : ce qui fait l’angoisse devant le miroir que l’on casse pour ne plus se voir, c’est précisément que l’image qu’il nous renvoie ne correspond pas à celle que nous avons de nous-mêmes. Au miroir, nous ne nous voyons pas, nous voyons ce qui nous manque : la puissance ou la beauté, au choix. Les psychanalystes disent : le phallus. Il s’ensuit alors que pour nous rendre conformes au miroir à l’image que nous nous faisons de nous, nous allons avoir recours à toutes les ruses et nous affubler du masque de la puissance ou de celui de la beauté (c’est du pareil au même). Mais plus réussis sont le masque et la mascarade, plus dur est le réveil à la chute du masque.

S’en remettre au regard, c’est-à-dire à l’apparence, pour que quelque chose du sujet nous soit révélé est, me semble-t-il, la source et l’origine de toute violence, l’inversion qui tente de fonder l’être sur le paraître qui n’est jamais que projection du même.

S’en remettre au regard ne peut se comprendre que dans un refus de s’en remettre à la parole qui institue le sujet dans son devenir. La défiance qui engendre ce refus ou ce refoulement tient aux avatars du désir, et aussi bien du désir de l’Autre que du désir du sujet. L’homme en effet ne peut faire confiance à la voix qui parle en lui du sujet que si cette voix se trouve authentifiée et reconnue dans l’écoute d’un Autre qui, le premier, lui a parlé, c’est-à-dire l’a appelé à devenir sujet du langage.

Aux yeux du violent qui ne voit pas qu’en tuant il se tue, la symbolisation dans la parole (son opération), la signifiance, le surgissement de la dimension du sujet et de l’Autre à travers les oppositions du discours, apparaissent comme la violence ultime d’une Loi, d’une instance (symbolique) qui détrônerait l’instance imaginaire de son Moi, idole projetée à l’origine. Le violent ne supporte pas que la Loi qui témoigne de la parole soit avant lui : il projette la violence qu’il fait à la loi en tuant, en violant, en volant, en rendant de faux témoignages dans l’affirmation que c’est la loi qui lui fait d’abord violence.

Et il n’est pas impossible que cela soit « vrai » dans la mesure où ce qu’on appelle loi peut se vider du contenu de la promesse qui la fonde. La loi devient alors un discours (pervers) déconnecté de la parole et du désir de l’Autre, une loi qui tire sa force de sa cohérence imaginaire, parce que c’est objectivement mieux, comme on dit, familialement, socialement, politiquement ; qui tire sa force de l’organisation des objets et de la loi qu’ils imposent à ceux-là mêmes qui s’y projettent comme en leur image : je veux dire les hommes.

Alors, cette loi-là est essentiellement violence.

Elle prétend produire l’organisation d’une société et, dans cette société l’organisation psychique de chacun… à partir des nécessités de la production ou de celles de l’administration. De promesses, alors, il n’y a plus que celles qui sont électorales, où – comble de la dérision ! – le Même nous affirme qu’il va faire advenir l’Autre ! Le rapport entre le même et l’Autre n’y est plus réduit qu’à une opposition de discours, sans signifiance.

En cette période pré-électorale, les exemples abondent et l’opposition des partis ne renvoie à rien d’autre qu’à l’opposition dans les partis : le même se redouble dans un dédoublement du même qui amorce une réduplication indéfinie comme lorsque deux miroirs se trouvent face à face. Ainsi, l’opposition entre la droite et la gauche renvoie à l’opposition entre la droite et la gauche dans la droite et dans la gauche : manière de dire que l’opposition ne signifie qu’elle-même et non plus la différence effective qui témoignerait de la vérité de ce qui est promis. La parole est perdue.

Ce redoublement du même, cette perte de la différence, cette négation de l’altérité rendent dérisoires nos divisions et le désir qui est censé s’y manifester : la dérision du langage est toujours un effet et une cause de la perversion du désir.

De part et d’autre, on s’en va affirmant que « tout est politique », ce qui veut dire que tout doit être ramené à l’organisation du même et selon la vision de celui qui sera le plus fort. Si vous ne dites pas aujourd’hui que tout est politique, vous paraissez ridicule… et c’est d’avoir peur de paraître ridicule (aux yeux du même) que nous devenons dérisoires. C’est la caractéristique du discours du même, sans prétention à la suffisance et à la domination, de rendre dérisoire l’être de la parole. L’être de la parole est rendu dérisoire à partir du moment où la parole n’ouvre plus le sujet à la dimension de l’Autre et ne l’inscrit plus dans le réel.

« Tout est politique », c’est aussi dérisoire de le dire quand on parle de l’intérieur de la politique que de dire que « tout est grâce » quand on parle de l’intérieur de la foi, ou de dire que « tout est argent ou économie » quand on parle de l’intérieur de l’économie.

Que ces formules soient dérisoires ne veut pas dire qu’elles ne sont pas vraies : cela veut dire que ce qu’elles pourraient avoir de vrai est rendu absolument faux dans la mesure où elles servent à l’effacement des contradictions (et par conséquent du discernement entre le vrai et le faux !) et les signifiants se replient sur eux-mêmes dans un discours qui n’a plus de sujet. Ce subtil et subreptice retournement du même sur le même ne vient que renforcer la position narcissique de chacun : choisissez : La politique est tout ! la religion est tout ! l’argent est tout ! vous choisirez forcément à votre image à moins que, croyant pouvoir vous défiler, vous en veniez à nous dire que la psychanalyse est tout !

Dire que « tout est politique » ne signifie pas que « tout n’est que politique » et cette affirmation n’a finalement de sens que paradoxal et dans la mesure où il est maintenu aussi que « tout est grâce » et que « tout est argent ». Cela veut dire que toutes ces totalités ne s’emboîtent pas les unes dans les autres en un jeu fade et indéfini de pareil au même, clos sur lui-même, mais qu’il s’agit là de totalités ouvertes les unes sur les autres… ce qui finit par poser un problème sur le concept de totalité…

La dérision s’inscrit dans un discours qui ne fait plus sens pour quelqu’un, un discours qui se contredit en disant la même chose, un discours qui dans un perpétuel jeu de miroir renvoie à l’opposé de ce qu’il dit, un discours ambivalent et qui rend fou, car on ne sait plus à quoi s’en tenir et aucune parole ne vient ancrer le Sujet sur le roc de l’altérité. Cette perte de la parole, cet affolement du discours peut être l’effet ou la cause de la perversion du désir, c’est-à-dire d’un désir de l’homme qui ne serait plus désir de l’Autre, mais désir rabattu sur le Moi même, pris pour l’Autre.

La violence, celle qui casse et qui tue, celle qui s’exerce contre le devenir homme, ne se soutient que de la perversion du désir.

Pervertir, c’est changer en mal, c’est dévier un mouvement de son sens et de son accomplissement.

Il n’y a pas de désir sans loi, ni de loi sans désir.

Cela veut dire qu’il n’y a pas de désir de l’homme – qui est en son essence désir de l’Autre – s’il n’y a pas quelque part à l’origine une loi qui maintient ouverte et irréductible la dimension de l’Autre et qui, à cause de cela, autorise, au sens fort, le surgissement du sujet désirant, son devenir.

La loi, donc, c’est ce qui, dès avant l’apparition des signifiants du sujet les ordonne dans la direction du désir de l’Autre. Et c’est de cet ordonnancement antérieur au sujet qu’il tire le pouvoir d’en être les signifiants au lieu de l’Autre.

Dire cela, c’est équivalemment dire que le langage nous précède et nous appelle à occuper, selon sa loi, la position de sujet parlant.

Si l’ordre de la loi est coextensif à un ordre de langage, c’est que la loi comme le langage nous est antérieure et nous donne un ordre. Donner un ordre, c’est s’adresser à quelqu’un selon la loi qui est la sienne avec ce paradoxe : il reçoit ce qui est sien d’un Autre.

S’adresser à quelqu’un, c’est parler. La loi nous parle et elle nous parle de l’Autre, ce qui est équivalemment nous faire accéder au désir et devenir Sujet.

Impossible de nous sortir de là sans retomber dans la désespérance du Même.

Devenir Sujet désirant, c’est accepter d’être dépossédé de l’Image du Même prise pour l’Autre, sans mettre autre chose, un objet, à sa place pour combler la faille de l’imaginaire par laquelle l’Autre est pour nous signifié : combler le manque, c’est faire disparaître le signifiant de l’Autre et, du même coup, ne plus demeurer sous la loi, ne plus devenir sujet.

Imaginer qu’on possède l’Autre dans un objet, c’est – en d’autres termes – ne plus demeurer dans la parole.

Cet imaginaire de la possession dit assez que la possession n’est jamais qu’imaginaire : comme l’objet qui fait sa satisfaction.

La dénégation de l’Autre et du sujet.

Le désir perverti, c’est le désir qui dénie l’Autre auquel, pourtant, le sujet du désir doit existence. Le désir pervers vise l’autre en tant qu’objet, comme une pulsion, et tente de le réduire au même dans la mesure où il le pose. Il ne le pose comme Autre que « pour de rire », juste assez pour qu’apparemment tout fonctionne selon la loi dans les rapports du moi et de l’autre. L’Autre du pervers n’est jamais qu’un semblant d’Autre (un Moi idéal), un Autre à la ressemblance du MOI. Il ne peut concevoir l’Autre que comme un moi triomphant et souverain qui fait ce qu’il veut, qui, au moyen du langage et de la loi, nie tout ce qui n’est pas lui.

Cette dénégation de tout ce qui n’est pas soi peut aller – et elle va toujours – jusqu’à une sorte d’exaltation imaginaire, une sorte d’impression de puissance dans la confusion de la jouissance et de l’horreur, d’une jouissance qui n’ouvrirait sur aucune présence (Sujet et Autre), mais sur le vertigineux redoublement de la jouissance sur elle-même, jouissance folle dont l’approche est relativement facile à repérer, dans l’analyse, car elle est toujours connotée des signifiants du diable, de l’étrangeté, du persiflage, de la dérision la plus térébrante, celle qui vous atteint au secret de l’être, à la jointure des articulations et qui vous dilacère et vous morcelle, parce que justement elle rend dérisoire la parole.

C’est à l’approche de ces flambées de dérision, qui sont si terribles que justement il sera très difficile à l’analysant d’en parler ou même de les évoquer, que sont à craindre les passages à l’acte les plus violents, les plus destructeurs : cette dérision peut aller jusqu’à offrir à l’analyste la comédie d’une guérison …

Plus j’avance, plus il me semble que le pervers entre dans la dérision là où le psychotique entre dans le délire. C’est que la dérision est une sorte de mise en échec de la structure toute entière … en ramenant au même ce pôle de l’Autre qui justement la fait fonctionner.

La perversion rend le langage dérisoire. Mais pour que la dérision ait un effet meurtrier, il faut bien que quelque part elle touche à la vérité du désir : si vous vous moquez de mon chien, ça ne m’atteindra guère ; si vous vous moquez de ma femme, ça me touchera… à moins que, dans un déplacement subtil et non sans signification, je ne puisse supporter que vous vous moquiez de mon chien en trouvant très plaisantes les plaisanteries faites sur ma femme (et ce n’est pas tellement rare !).

La moquerie diabolique, la dérision que manipule le pervers et par laquelle il est manipulé touche au désir naissant, à la naissance et à la source du désir – justement à l’Autre en tant que tel. Et à la foi en la parole (promesse) que ce concept implique.

Tout à la fois, le pervers provoque la foi et s’en moque. Il provoque la demande pour en démontrer l’inanité. Il ne se fiance à son partenaire (homme, femme, enfant, citoyen, Dieu) que pour faire valoir la défiance et lui faire entendre qu’elle était première dans la mesure où lui-même ne voulait rien risquer dans ces fiançailles…

C’est ainsi qu’il est mis au rouet d’une incessante provocation et qu’il met à la roue ses partenaires en ne cessant de les déchirer.

Il est mis au rouet car il ne peut exister de défiance première. La défiance suppose toujours quelque part l’expérience d’un fiance, d’une promesse, d’une bénédiction sans laquelle la défiance n’a pas d’objet. C’est cette promesse que le pervers a oubliée, et même cet oubli est tombé chez lui dans l’oubli, ce qui veut dire qu’il refuse à priori d’en savoir quelque chose : REFUSER A PRIORI CE QUE POURTANT IL DEMANDE … voilà le ressort ultime de la perversion qui prouve, dans le même temps, que la VOIX qu’il refuse à priori d’entendre, il l’a bien entendue, mais qu’il la nie parce qu’elle porte atteinte à l’image qu’il a de lui-même.

La défiance secondaire à la parole originelle, mais rejetée avant elle (à priori), peut aller jusqu’à ne pas supporter ce qui est le support même de la parole : la voix. Ne pas supporter que quelqu’un parle, bien sûr mais aussi ne pas supporter que ça parle en moi (l’inconscient). Et pour cause : parce que l’inconscient, ça parle à partir de l’Autre. Là où il y a une voix (au sens où nous l’entendons), il y a un Sujet et, par conséquent, l’Autre.

La défiance vis-à-vis de la parole qui peut aller jusqu’à cette sorte de phobie de la voix trouve son terrain d’élection dans la CONFUSION qui tend à instaurer la primauté de la cohérence (ou de l’incohérence) du discours sur le témoignage de la parole, à faire comme si le sujet parlant se réduisant à la cohérence (ou à l’incohérence du discours). Se rappeler la dérision de la scène du pompiste et ce qu’il incarne tout au long du film. (« Bonnie and Clyde » d’Arthur Penn)

La passion du pervers est de dire suffisamment la vérité pour pouvoir mentir, de connaître suffisamment la loi pour pouvoir tricher, de posséder suffisamment la lucidité pour pouvoir jouir de la confusion, de savoir suffisamment de psychanalyse pour pouvoir être sauvage, d’entendre suffisamment bien ce qui est dit (ce que dit Dieu) pour pouvoir articuler, dans un subtil contraire, ce que l’on a envie d’entendre (ce que Eve veut).

Le pervers sait quelque part ce qu’est le langage, la loi et le désir, mais il ne le sait que sous la forme d’un refus anticipé de le savoir. Dans la structure perverse, l’Autre y est indiqué juste assez pour que ça fonctionne apparemment et pour que sa place ou sa position puisse être, dans le même temps, avouée et, d’être avouée, réduite au discours, déniée pour que seule subsiste l’assertion imaginaire du Même – à cette place même.

Dans la dérision, cette antériorité du refus de savoir fait du langage déconnecté le lieu d’une valse hésitation mortelle. Si d’une part le langage est fatal, si d’autre part il est antérieur au surgissement du sujet, alors la mort, la fatalité se trouve être inscrite dans le fait même que nous parlions et qu’il n’y a pas d’Autre. Tout discours se trouve alors indexé du taux d’inflation de l’ironie, du « ça ne sert à rien », qui fonctionne comme le ressort d’une lucidité de plus en plus grande en même temps que de plus en plus désespérante, puisque la lumière qu’elle jette sur l’origine n’est jamais que de mort.

Le savoir du pervers ne s’ouvre jamais sur le champ du non-savoir, où il aurait non à se savoir lui-même comme Autre (à se libérer, à se prendre en charge, à s’en sortir) dans la magie d’un cercle vicieux, mais à se recevoir de l’Autre, reconnu comme le trésor de ses propres signifiants et le lieu où la parole prend sa dimension de vérité, reconnue certes, mais non connue, non sue.

Le savoir du pervers ne s’ouvre pas sur la reconnaissance d’un non-savoir de soi où le sujet se trouve confié à la parole qui le nomme dans l’être du langage. Au contraire, cette limite du savoir, il l’éprouve comme refus de l’Autre ; le fait que l’Autre ne soit pas représentable, qu’il soit Autre, lui apparaît comme un refus arbitraire, une limite à transgresser pour que s’épanouisse le Moi (pris pour le sujet). Le désir de l’Autre, il l’éprouve, « le vit » comme refus de l’Autre, inversion et réduction phantasmatique du désir du sujet éprouvé et vécu comme dédoublement du Moi.

C’est pourquoi ce qu’il croit que l’Autre lui refuse, en refusant lui-même de devenir Sujet, le pervers va tenter de l’arracher au signifiant de l’Autre, le corps, à quoi il réduit imaginairement l’Autre : par la force ou par la ruse, il va fouiller et farfouiller ce corps jusqu’à l’étripement dans l’exaltation du frisson de l’horreur. Et pour cela tous les moyens sont bons, les moyens par lesquels l’Autre se donne à penser dans son irréductibilité par rapport au Même ; ces moyens justement vont être pervertis jusqu’à devenir les moyens privilégiés de l’exaltation du Même. Pervertir les moyens, c’est les rendre dérisoires en se servant d’eux comme s’ils avaient pour fonction de tout ramener au Même : ainsi en va-t-il pour le langage dont la dérision ramène constamment toute différence, toute altérité (subjective) au Même, pour la loi dont la transgression ramène toute la visée du désir au même, de la satisfaction pulsionnelle pour le corps, dont la torture – physique ou morale – ramène toute promesse de vie au même triomphe de la mort, dans l’avortement.

Il y a toujours dans la violence qui tourne en dérision le langage, qui transgresse la loi qui torture le corps, la dimension d’un refus comme incorporé et préalable à toute acceptation. La violence se nourrit du refus de la parole : ce refus est si près du lieu où s’origine cette parole qu’il contamine, pour ainsi dire, la source de cette parole, l’Autre du langage. Si bien que la violence qui existe en nous, qui insiste en nous, trouve sa source dans ce refus presque antérieur au surgissement du Sujet, refus qui nous fait demeurer dans l’image de nous-mêmes et considérer comme violence toute parole qui nous délogerait.

La perversion existe contre presque dès l’origine, c’est pourquoi elle est la source de toute violence. Le pervers contre-dit, il contre-fait, il contre-engendre. Il dit des contre-vérités, il fait des contre-façons, il engendre des contre-hommes et des anti-hommes.

Ce qu’il y a en nous de pervers in-siste contre ce qui appelle le sujet à l’ex-sistence. Ce contre nous donne ainsi la comédie d’une limite ambiguë qui, au lieu de nous diviser, nous dédouble, ce dédoublement ayant pour effet imaginaire la dénégation et de l’Autre et du Sujet.

Cette violence n’est ultime que parce qu’elle se nourrit de l’originel refus d’une voix qui instruirait l’homme en le délogeant de la tentation mortelle qui est la sienne : celle de devenir l’interlocuteur de sa propre image.

II – LA VOIX QUI CRIE DANS LE DESERT

Polysémie du mot « voix ».

Il n’est pas simple de dire ce que nous entendons lorsque nous prononçons le mot « voix ».

Ou plutôt, c’est si simple qu’il nous est impossible de le faire entrer dans une ou dans plusieurs définitions : cela nous échappe toujours par quelque bout.

Comme tous les mots, le sens du mot « voix » ne se conçoit qu’à partir du contexte dans lequel il est employé, dans une phrase, dans un discours.

Pourtant, tenter de penser la « voix », lorsque le mot est prononcé seul, est un exercice difficile. Et il me semble que cela est dû au fait qu’il ne s’adosse pas immédiatement à un contraire qui en soutiendrait, par opposition, le sens. À la « clarté », par exemple, s’oppose « l’obscurité », au « membre » le « corps », au « faible » le « puissant », mais qu’est-ce qui s’oppose à la voix ? Cette question est toujours embarrassante. Essayez.

Cette absence de contraire immédiat libère par contre le mot qui recevra avec précision sa signification à partir du contexte où il s’emploie.

Ainsi la voix, c’est pour un oto-rhino-laryngologiste, l’ensemble de sons émis par quelqu’un sous la poussée de la colonne d’air faisant vibrer les cordes vocales : elle se caractérise alors par des longueurs d’onde produites selon les lois d’une physiologie complexe et subtile. Pour un artiste, un mélomane ou une cantatrice, la voix est caractérisée par son timbre, son ampleur, sa tessiture, son registre, son volume dans la gamme musicale, ses harmoniques dans une culture, de la Callas à Taos Amrouche.

Instrument de communication sociale, la voix articule un discours – ce qu’il veut dire – à celui qui parle – à celui qui le dit – : un homme, une femme, un enfant ou, plus encore telle femme ou tel homme dont nous reconnaissons la voix avant même de savoir ce qu’elle ou il dit.

Vibration du sentiment, elle indique la modulation de la sphère affective d’un individu : elle trahit l’angoisse, la joie, la colère.

Souvent à l’insu de celui qui la porte, elle souligne l’organe du corps inconsciemment investi par l’économie libidinale : voix de gorge, voix de tête, « voix qui parle à la braguette », comme disent certains commentateurs de radio.

Elle est le support de multiples métaphores du langage face à la nature : une voix de chat écorché, la voix du vent dans les arbres ; face à la technique : la voix des ondes. C’est ainsi que votre garagiste dira en tirant le démarreur de votre voiture : « voyons ce qu’elle dit ».

Indicatrice de la manière dont l’homme se situe dans le monde et dont il éprouve le monde, la voix devient synonyme d’inspiration chez le poète qu’elle ne cesse de ravager et de trahir quand, au plus vif, il témoigne de l’infini du désir et qu’il laisse la trace de « tout ce feu d’une âme sans arôme qui porte l’homme à son plus vif : au plus lucide, au plus bref de lui-même »1. Impossible de laisser courir les yeux sur un texte de Saint John Perse sans qu’une voix s’élève qui rythme le silence dans lequel vous vous tenez. Le poète ne peut pas ne pas écrire et il dénonce en même temps ses propres mots comme « échecs partiels et oeuvres parcellaires », trahissant, agressant ce qui serait vraiment le langage du désir.

Tentative impossible et réelle, car c’est d’être soumis au langage que nous sommes parlant et désirant. Lutte violente autant que sereine entre les mots et le langage. Parce que le poète veut tenir un certain langage, le poète se bat avec les mots. La démarche du poète renvoie au combat de Jacob avec l’ange, d’où l’homme sort blessé et nommé dans une ultime marche (ou démarche) vers son frère Esaü. Le poète fait de ses écrits les traces qui crie dans la sécheresse, dans le désert :

« Agressions de l’esprit, pirateries du cœur – ô temps venu de grande convoitise. Nulle oraison sur terre n’égale notre soif ; nulle affluence en nous n’étanche la source du désir. La sécheresse nous incite et la soif nous aiguise. Nos actes sont partiels, nos oeuvres parcellaires ! O temps de Dieu, nous seras-tu enfin complice ?

Dieu s’use contre l’homme, l’homme s’use contre Dieu. Et les mots du langage refusent leur tribut : mots sans office et sans alliance, et qui dévorent, à même la feuille vaste du langage comme feuille verte du mûrier, avec une voracité d’insectes, de chenilles… Sécheresse, ô faveur, dis-nous le choix de tes élus.

Vous qui parlez l’ossète sur quelque pente caucasienne, par temps de grande sécheresse et d’effritement rocheux, savez combien proche du sol, au fil de l’herbe et de la brise, se fait sentir à l’homme l’haleine du divin. Sécheresse, ô faveur. Midi l’aveugle nous éclaire : fascination au sol du signe et de l’objet ».

« Voix qui crie dans le désert », Jean-Baptiste est aussi le support de la voix qui traverse les Ecritures et que chacun peut entendre nommer Jésus-Christ pour autant qu’il a des oreilles pour entendre et une bouche pour chanter dans le Silence du choeur.

La voix, c’est encore pour moi la lourde interrogation fascinée de mon enfance : je m’arrêtais derrière la porte des mosquées pour entendre indéfiniment répéter le non « d’Allah » : un vieux musulman m’avait dit qu’il convenait de répéter ainsi le nom d’Allah afin qu’il s’inscrive dans le cœur et je me souviens de m’être surpris à essayer : non sans quelque terreur. C’était aussi la voix du muezzin lancée du minaret vers le ciel et qui, les soirs de Ramadan, libérait du jeûne rituel les êtres qui m’entouraient : du même coup, cette voix entendue leur ouvrait la bouche pour la louange et pour manger, ce qui va toujours de pair.

Enfin, dans la sphère politique, la voix du citoyen est ce qui pèse dans la délibération des assemblées ou dans les consultations électorales : il convient alors de « gagner des voix » dans une problématique fragile de la quantité, toujours et forcément articulée au maintien ou au renouvellement d’un ordre économique.

Et puis la voix, c’est aussi celle d’Hitler au stade de Nuremberg, et ce qui s’en suit dans le dérèglement d’une pathologie collective. Jusqu’au génocide et au suicide.

Comprendre et entendre

Chacune des acceptations du mot voix mériterait un long développement et, quand bien même chacun d’eux serait exhaustif, aurions-nous avancé dans la compréhensionde la voix ?

Je ne le pense pas : la voix ne se comprend pas, elle s’entend. Et, pour le psychanalyste que je suis, elle s’entend comme « l’entre-deux originaire du savoir et du lieu »2.

A force de chercher à comprendre la logique qui régit l’opératoire du monde et des êtres, nous devenons sourds. Etre sourd, c’est comprendre sans entendre.

Je connais des enfants qui meurent d’être compris par dévouement, par souci de technique et de science : autant d’armes que fourbit notre imaginaire pour deviner, pour anticiper sur la parole de l’autre et, par là, la lui couper. Je connais des adultes qui meurent et qui tuent de vouloir comprendre, tout comprendre.

Vous exagérez ! me direz-vous.

Oui, si vous croyez que mourir n’est qu’une question de rupture de l’équilibre organique entraînant la décomposition du corps par arrêt de ses fonctions physiologiques.

Non, si vous pressentez que mourir n’est pas si simple pour l’homme. L’homme ne meurt comme un  homme que s’il a été appelé à vivre comme un homme parmi d’autres, là où il entend une voix et peut faire entendre sa voix comme cela-même qui constitue l’Homme entre les hommes.

Faire entendre sa voix, parler, chanter, rire ou pleurer, c’est vivre en sujet de la loi des hommes.

Les psychotiques témoignent avec rigueur de ce qu’il advient de la forme humaine lorsqu’ils délirent ou qu’ils sont enfermés dans le plus profond des mutismes, lorsqu’ils disent avec une insoutenable violence que ni la vie, ni la mort ne les intéressent. Il advient que « leur » voix n’est pas la leur parce qu’elle n’évoque, n’invoque la voix qui parlerait d’eux comme sujet de la loi. Aucune voix ne les tire du désêtre de l’origine vide et parler, pour eux, ne témoigne d’aucune rencontre qui donnerait sens à la séparation qu’impose la vie et/ou la mort et qui, seule, actualise, dans l’ordre de la différence et du symbole, le désir d’être un parmi d’autres.

Les psychotiques sont sans voix. Le langage pour eux ne leur parle pas de l’Autre du langage où il viendrait à s’identifier selon les voies du désir ; le langage se réduit à une pure logique du discours, logique sans faille qui les contraint par une violence ultime à habiter des mots ou un mot. Cette violence n’est ultime, dernière que – vous le voyez – parce qu’elle est première et anonyme, comme ils le disent fréquemment, diabolique 3.

Le discours dérisoire

La violence ultime, c’est un discours sans faille. Confronté à un discours sans faille, purement logique, le petit d’homme ne peut faire irruption dans le monde comme sujet du langage : il n’y est pas appelé comme vivant et mortel. Il n’a de choix logique que dans une opposition entre vie ou mort, opposition qui n’est signifiante d’aucun sujet et d’aucun Autre. C’est ce que J. Lacan appelle la forclusion.

Vie et mort sont pour le psychotique dérisoires : leur opposition ne fait pas sens.

Et, en pure logique, ils ont raison.

Cette dérision des mots et de leur renversement dans une pure opposition binaire, spéculaire, les pervers, eux, la manient. Ils en sont les champions. Par cette manipulation, la logique a raison du sujet. Pour eux si vous n’êtes pas tout, vous n’êtes rien ou plus exactement vous sombrez dans l’être rien pour vous quand vous êtes tout pour eux. « J’ai tout fait pour lui – peut dire la mère ou le père pervers – il est invivable ».

Cette violence ultime se caractérise par une antériorité vide où le sujet viendrait s’originer. Il est prisonnier d’une logique qui ne renverrait à aucun langage antérieurcomme au lieu de la rencontre du Sujet et de l’Autre. Cette absence d’antécédence du sujet dans le désir de l’Autre interdit au sujet d’entrer dans le temps du désir. Comme ils le disent encore, ils sont comme « à côté » du temps, spectateurs.

Cette absence d’antécédence à laquelle se substitue une antériorité vide, c’est ce qu’on peut appeler la seconde mort qui n’est seconde que parce qu’elle précède la première et la destitue de son sens.

Seconde mort, c’est vrai, et c’est vrai aussi que tout psychotique sortant de l’étau des mots, de la logique, n’accède à la vie de sujet que par une seconde naissance, terrible en vérité, car c’est toute la carapace logique qui s’écroule. Pour devenir sujet du langage, le sujet doit être su je (selon le jeu de mot de J. Lacan)4. Etre sujet, c’est être su-je. Que nous soyons su je par le langage échappe à toute logique. Entre logique et langage, il y a un abîme et le sujet parlant a un pied sur chacune de ses rives.

La dé-signation du sujet

Au carrefour de toutes les sphères logiques qui caractérisent l’homme dans le monde, le sujet dans le langage, la voix se laisse entendre comme ce qui, dans le support de la respiration et de la dynamique du souffle, dé-signe le sujet à partir du langage, hors de toute logique et pourtant, soumis, dans ses représentations, à sa loi.

Surdéterminé, le mot voix doit sa polysémie à la multiplicité de ses emplois mais la voix ne se conçoit (concept) que de n’appartenir exclusivement à aucune de ses séries. Elle est et n’est pas « ça » : cette affirmation et cette négation indiquent le lieu symbolique par excellence où « ça » parle du sujet qui n’est pas « ça ».

Bien plutôt, elles les articulent en cet endroit précis et rigoureux où nous habitons le monde, comme dit Heidegger, en poète. Là où nous faisons le monde qui nous fait, ce qui veut dire : là où nous parlons le langage qui nous parle. Là, le sujet est su je.

Tous les discours que nous pouvons tenir se trouvent excédés par le langage qui  nous tient. Le langage dépasse la logique des mots dans laquelle ils prennent sens. Entre le langage qui vient de la langue et le discours qui en résulte et qui, comme disent les linguistes, nous impose un certain découpage du monde, il y a un abîme, dit Lacan 5 – : cet abîme est le lieu de la voix.

Si – dans tous les cas – la voix est ce par quoi nous entendons ce qui nous parle quand nous parlons d’un domaine particulier, si elle est le concept – ce qui conçoit en se concevant – qui nous autorise à prendre et à recevoir la parole de l’Autre, c’est que pour autant que nous y sommes soumis comme sujet, nous y sommes su je, déjà sujet.

La voix suppose que non seulement l’homme parle, mais aussi qu’il écoute : qu’il parle parce qu’il écoute, qu’il écoute parce qu’il parle : cette rupture instauratrice fonde toute logique, mais elle échappe à toute logique. On peut la repérer dans le fait pur et simple que « ça parle » : pointage de l’inconscient. Ça parle, effet de langage, n’a pas de contraire : quand vous dites « ça se tait », ce n’est pas le contraire logique de « ça parle ».

Si la voix n’était que ce qui parle – par nous, en nous, entre nous -, elle deviendrait un pur moyen d’ex-pression : ce qui veut dire qu’elle ne pourrait être comprise que comme l’instrument d’une maîtrise imaginaire, du côté de la pure logique des choses et du discours, du côté du pouvoir que le langage nous donne sur le monde en tant que « pur fait de parler » et d’organiser les signifiants.

Si la voix n’était que ce qui parle, la parole se perdrait dans le sable du bavardage, quand bien même ce sable serait celui, hautement enviable, du savoir et de la science.

Si au contraire, la voix n’était que ce qui s’écoute – par nous, en nous et entre nous – elle deviendrait un pur moyen d’im-pression : ce qui veut dire qu’elle ne pourrait être comprise que comme l’instrument (objet) d’un esclavage imaginaire, du côté de la pure logique des phantasmes et du discours, du côté du pouvoir que la voix – « fait d’écouter » – donne au monde sur nous.

Si la voix n’était que ce qui s’écoute, la parole ne signifierait plus le lieu symbolique où l’homme réside dans le monde, elle se perdrait dans la fantasmagorie du rêve ou du délire.

À un degré de moins, dans la quotidienneté du diurne, la voix s’enlise dans « le sentiment » que l’on a des choses, des êtres, de la vérité. Nous donnons une voix à nos sentiments, nous les écoutons : « j’ai le sentiment que… ». Voilà une expression qui introduit le plus souvent une position de « quant à soi »… qui  nie l’Autre du langage dans la violence d’une pseudo-compréhension. Dans sa préface à la « Phénoménologie de l’Esprit », Hegel écrit : « ce qui est anti-humain, ce qui est seulement animal, c’est de s’enfermer dans le sentiment et de ne pouvoir se communiquer que par le sentiment »6.

La voix est ce qui s’entend à la limite de ses deux compréhensions où « l’être qui est sujet en vérité est la médiation entre son propre devenir-autre et soi-même »7 : c’est pourquoi elle ne se comprend pas, elle s’entend. Avec elle, s’introduit dans la logique une rupture où la logique même trouve sa fondation en autorisant le sujet à faire irruption dans le langage, dans la langue. Là où il surgit dans la mesure même où l’imaginaire (de la logique) se fonde et se brise et où le réel lui arrive comme ce qui fonde le sujet même.

Le Langage  souverain

Faut-il le redire, la voix n’est pas que l’émission phonématique, elle est ce qui témoigne de la parole qui constitue le sujet dans son rapport à l’Autre et dans le champ du langage. La voix n’a pas d’écho. Elle crie dans le désert.

Elle traverse la spécularité mortifère du miroir, elle brise l’imaginaire du discours à l’appel du langage souverain. Souverain, le langage l’est puisqu’il « sait » le sujet avant même qu’il advienne dans le corps.

Répondant à ce qui se mi-dit dans le discours, la voix en appelle à l’Autre du langage, au sujet qui n’est là à la fin des fins que s’il ou parce qu’il était là au commencement des commencements, à l’origine.

La voix indique la voie qui mène vers ce qui n’arrive que d’être déjà là : le réel… qui n’est jamais ce que l’on imagine, impossible à imaginer.

La voix est le signe que  nous fait le langage, celui de l’être du langage 8.

Heidegger le dit mieux que moi. À chacun son bafouillage :

De quel côté, nous autres hommes, trouvons-nous des ouvertures sur l’être de l’habitation et de la poésie ? Où, d’une façon générale, l’homme prend-il cette prétention d’arriver jusqu’à l’être d’une chose ? L’homme peut la prendre seulement là où il la reçoit. Il la reçoit de la parole que le langage lui adresse. À vrai dire, il la reçoit seulement quand il dirige déjà son attention sur l’être propre du langage et aussi longtemps qu’il le fait. Cependant, à la fois effrénés et habiles, paroles, écrits, propos radiodiffusés mènent une danse folle autour de la terre. L’homme se comporte comme s’il était le créateur et le maître du langage, alors que c’est celui-ci au contraire qui est et demeure souverain. Quand ce rapport de souveraineté se renverse, d’étranges machinations viennent à l’esprit de l’homme. Le langage devient un moyen d’expression. En tant qu’expression, le langage peut tomber au niveau d’un simple moyen de pression. Il est bon, que même dans une pareille utilisation du langage, on soigne encore son parler : mais ce soin, à lui seul, ne nous aidera jamais à remédier au renversement du vrai rapport de souveraineté entre le langage et l’homme. Car, au sens propre des termes, c’est le langage qui parle. L’homme parle seulement pour autant qu’il répond au langage en écoutant ce qu’il lui dit. Parmi tous les appels que nous autres hommes pouvons contribuer à faire parler, celui du langage est le plus élevé et il est partout le premier. Le langage nous fait signe et c’est lui qui, le premier et le dernier conduit ainsi vers nous l’être d’une chose. Ceci toutefois ne veut jamais dire que, dans n’importe quelle signification de mot prise au petit bonheur, le langage nous livre l’être transparent de la chose, et cela d’une façon directe et définitive, comme on livre un objet prêt à l’usage. Mais la correspondance dans laquelle l’homme écoute vraiment l’appel du langage, est ce dire qui parle dans l’élément de la poésie. Plus l’œuvre d’un poète est poétique et plus son dire est libre : plus ouvert à l’imprévu, plus prêt à l’accepter. Plus purement aussi, il livre ce qu’il dit au jugement de l’attention, toujours plus assidue à l’écouter, plus grande enfin est la distance entre ce qu’il dit et la simple assertion dont on discute seulement pour savoir si elle est exacte ou inexacte » 9.

La voix joue avec les mots, avec les sons : elle fait jouer le langage. Seuls, ceux qui sont enfermés dans la logique de la compréhension et qui adhèrent au semblant de domination qu’elle procure dans un sentiment de jouissance aussi phallique que dérisoire, l’ignorent. Ici, les hommes qu’on appelle « pères » dans la logique du discours sont mieux placés que les femmes qui, dans la même logique, s’imaginent « mères ». Pas tous cependant ni toutes.

Je veux dire par là que tous ceux qui ont vu naître un enfant ou qui se sont penchés sur un berceau, penchés suffisamment pour éprouver un peu le déséquilibre de leur propre narcissisme, de leur amour propre (comme on dit) ne peuvent qu’être étonnés de ce qui leur en vient : une voix. Une voix qui vagit, qui hurle ou qui musicalise des sons, une voix qui crie dans le désêtre du corps vers l’être du langage.

Parler vraiment, c’est mettre en œuvre le sérieux de la logique des mots – nécessité – en faisant jouer le langage, la langue – non nécessité. En d’autres termes, plus philosophiques, parler à quelqu’un, c’est articuler la logique du discours, la représentation, au non-logique du langage, à la présence de l’Autre. Ou encore, si vous voulez, c’est raisonner dans la résonance : double articulation de la voix « entre-deux originaire du savoir et du lieu » 10.

La voix, le corps et l’écriture

La voix joue avec les signifiants quand elle les fait jouer là où ils sont captés, déchiffrés, lus, écrits : dans le corps.

Le corps – pour un analyste – est un texte qui lui parle, non pas un texte qu’il devine et interprète à tort et à travers au nom d’un satané savoir sans fondement, mais un texte qui a une voix, qui se lit et qui trouve son fondement d’être déchiffré par une voix.

L’humanité est ainsi faite : un texte unique, le corps, avec autant de manières de le lire que de corps. Paradoxe : le corps est tout à la fois le lieu du texte et le lieu du sujet. Entre les deux, la voix.

Le même texte lu par deux êtres différents ne dit pas la même chose. Prêter sa voix à un texte, c’est lui donner un sens dans des effets d’après-coup puisque c’est révéler que le sujet y était sans le (se) savoir. Il y était su avant de s’y savoir 11.

Les accents de la voix, sa tonalité, son rythme, ses silences, son timbre, sa musique donnent vie à un texte. La voix, elle, donne corps au sujet.

La voix restitue à l’écriture ce que l’encre tue en fixant les mots sur la page : la vie du sujet, la souveraineté du langage.

Écouter la voix d’un enfant (ou de quiconque), c’est restituer à son corps ce que l’encre des organes géniteurs a fixé dans la chair.

Quand elle est seulement pré-texte de la voix, comme dans le narcissisme de qui s’écoute parler, l’écriture ne dit rien ni de l’Autre ni du sujet. Elle se développe en volutes, ennuyeuses à la longue, dans les redondances d’un moi qui indéfiniment se dédouble pour se faire plaisir. « C’est de la merde ! » 12

Quand elle est le texte de la voix, sans effets de redoublements et sans écho, l’écriture ne parle que de l’Autre et du Sujet, quand bien même personne – le moi – ne le saurait.

Essayons d’écrire cela en une formule :

La voix faire retentir l’être du langage comme lieu d’échanges des prérogatives du sujet et de l’Autre, mais, en même temps, l’être du langage retentit dans la voix qui s’entend dans les corps et entre les corps. Comme la trace d’une rencontre, d’une présence, dans la séparation même.

Cette fonction de trace de la voix, les poètes et les enfants en sont les témoins toujours nouveaux. S’ils ont des oreilles pour entendre, les psychanalystes aussi. Comme n’importe qui.

Lire un poème n’est jamais une activité du pur regard. Quand bien même vous le liriez en silence, la voix habite le silence et c’est de là qu’elle répond à l’appel du langage.

Lorsque, dans le secret de votre chambre, vous tombez sur un poème qui vous atteint dans cette loge du silence, il vous déloge et vous êtes comme portés à l’aller dire à votre femme, à votre mari ou à vos amis. Plus profondément peut-être, mais aussi de manière plus cachée, pudique, à votre enfant.

Appel du langage : « Écoute ça », dites-vous et, toutes affaires cessantes, votre voix – mais est-ce votre voix ? – cherche pour ainsi dire en votre interlocuteur la zone de silence où résonne pour lui joie, angoisse, tristesse ou sérénité. « Ça » se met à parler.

En rentrant de l’école, votre enfant interrompra aussi vos affaires quand, de votre bureau ou de votre cuisine, vous entendrez la voix qui le porte :

« Pomme, poire, cerise, abricot

Y en a un ! Y en a une

Pomme, poire, cerise, abricot

Y en a une de trop

C’est Marie Gigot

qui fait des gâteaux

pour son bourricot ! »

À moins que ce ne soit votre frère qui, se trouvant propulsé de sa table de travail auprès de la vôtre, vous fasse entendre ce poème de Patrice de la Tour du Pin 13 :

« Mon plus profond désir : parler de toi ;

ma hantise : te compromettre !

Je ne parlerai plus qu’à toi.

Tant pis pour ma croissance dans ce siècle !

Il parle, sans veiller le mystère de dire,

il pense, mais sans croire aux noces de l’esprit ! »

Ce « toi » dont il s’agit n’est pas vous, c’est celui de la présence que le langage appelle quand la voix s’en empare dans le silence. Et c’est elle qui suspend vos affaires plus que celle de votre frère.

La résonance de la voix suspend nos activités conscientes et médiatise le silence de l’être ou, ce qui revient au même, la parole où le discours prend sa source. Cette résonance se développe dans le registre de « l’heureux » et du « grave ».

Georges Jean, travaillé par les poèmes qu’il travaille à recueillir dans « le Premier livre d’or des poètes » 14, écrit dans sa courte préface qui n’a pas d’autre but que de nousmettre en voix :

« Je dois dire que jamais travail ne m’avait rendu si heureux et si grave. Car il est essentiel qu’un des premiers contacts de l’enfant et du langage passe par la poésie. C’est-à-dire par l’intermédiaire d’une parole où la forme du sens, comme disait Mallarmé, retentit dans l’être entier, dans le corps comme dans l’esprit et libère les pulsions profondes en les organisant. Il ne s’agit en aucune façon pour moi de présenter aux petits enfants quelques suppléments d’âme, comme on dit parfois en parlant de la poésie, ou d’orner leur esprit.

Non, il s’agit d’ouvrir en chacun les cheminements d’une liberté par laquelle le langage est tour à tour un jeu, un miroir essentiel, un instrument de connaissance, de plaisir, de déchirement, et l’une de ces armes miraculeuses par lesquelles les hommes de tous les temps, de tous les âges, de tous les pays et de toutes les races affirment leur fraternité et commencent à détruire leurs prisons ».

Pour être fidèle à Georges Jean, il faut aller plus loin que lui et dire que la « mise en voix », celle qu’opère la poésie, pour lui, n’est pas un des premiers contacts de l’enfant et du langage, elle est l’acte même de la conception et de la réception du petit d’homme dans le monde. C’est de lui que dépend toute sa vie.

La voix et le cri

Pour les enfants des hommes, la mise au monde est mise en voix. Alors, ils parlent. Et c’est d’eux qu’à nouveau nous recevons la parole pour leur avoir donné corps.

Ils parlent ? non, me direz-vous, ils crient.

Le cri, c’est la voix quand elle déchire l’opacité de la chair. Cette déchirure où se façonne tout le registre du symbolique se répercute infiniment dans le langage, dans le rire et dans les pleurs, dans l’amour et dans la colère. C’est dans le rapport de cette ré-percussion à cette percussion première que nous aurons à déchiffrer la vie du sujet.

Dans le cri, la voix appelle à partir du désêtre. Elle tente d’inscrire le sujet dans l’être du langage qui la pré-cède et lui répond en pesant sur elle en retour. Et le sujet n’ex-siste que dans cette inscription originaire et à venir.

Dans le cri, la parole crée la déchirure dans laquelle tout sujet s’origine.

C’est dans le cri que tout à la fois l’homme rend le souffle et prend le temps de sa vie. Une voix qui ne s’éteindra que lorsqu’il en aura fini de rendre le souffle. La soif d’air qui fait crier le mourant est celle-là même qui fait crier le nouveau-né. Deux cris aux effets contraires témoignant d’un unique désir.

Entre ces deux cris d’être, la multiplicité des traces inscrit dans le corps et dans le langage, le sujet qu’elles signifient – « le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant ». Et ce sujet porte un nom irréductible à ces traces. Nul mot, en effet, n’épuise le cri. Nul discours n’épuise la parole. Nul acte n’épuise le désir. Et pourtant, sans mots, sans discours, sans actes, aucun cri, aucune parole, aucun désir n’est audible. Audible ici veut dire : repérable par la voix et référé à la parole.

Le cri est l’irruption de la voix dans le langage. Il ne devient cri de haine ou cri d’amour, cri de haine et d’amour que dans la mesure toujours mitigée où, à travers le cri, c’est précisément la voix du sujet qui est entendue au lieu de l’Autre. Dans l’écoute qu’il traduit en mots, en signifiants, l’Autre du langage vient à la rencontre du sujet dans la séparation abyssale qui les fonde tous deux. La parole fait l’homme : elle est le symbole, support du désir.

Les effets de la surdité ont leur source là : ils naissent de ce que personne n’entend la voix dans le cri pour le traduire en mots pour lui. Par exemple : votre enfant crie et vous vous mettez des boules quiès dans les oreilles parce qu’il vous dérange ou vous lui mettez le sein dans la bouche pour qu’il s’arrête, ce qui revient au même. Les rétractions du narcissisme et les débordements d’amour sont mêmes.

Alors l’enfant est perdu dans un cri sans voix, dans un mutisme sans silence qui laisse son corps et sa chair étrangers aux mots. Bien mieux, les mots qui viennent heurter ses oreilles n’ont rien à voir avec sa voix, la voix qui cherche à se faire entendre dans la déchirure du cri : ils le remplissent, l’assaillent ou l’emprisonnent comme des choses sans rapport avec lui, avec les sensations qu’il éprouve dans son corps. Ces choses-mots annulent son corps comme lieu du sujet parlant. Prisonnier de ces choses-mots, il ne peut mot dire. Il est l’objet d’une malédiction qui le maudit et l’installe dans la crispation sempiternellement régressive d’un refus qui devient refuge du sujet, ultime et dérisoire protection contre l’agression des mots. Tel est le psychotique. Il reste étranger à son corps, car les mots lui sont étrangers et ne l’altèrent pas de la marque de l’Autre qui le ferait vivre. L’étrangeté n’apparaît que là où l’altérité en sa promesse fait défaut. Les perpétuels essais de se situer dans la peau exclusivement (idéologie du monde moderne) ou dans le discours exclusivement (stéréotypie, perroquet) manifestent à l’envie que le sujet n’a pas trouvé sa place dans le monde symbolique, celui de la parole. Ce qu’il y a de psychose en nous se repaît sans cesse d’une haine ou d’un amour qui s’ignorent et dénient leur opposition signifiante du sujet.

Les effets de l’écoute ont leur source au même endroit. Ils naissent de ce que quelqu’un d’autre entend la voix dans le cri pour la traduire en mots pour nous.

Exemple : votre enfant crie et vous dites : « il a faim ». Vous le dites hors de toute inflation dévouée, vous le dites là où le cri veut faire une brèche dans votre narcissisme, je veux dire dans la logique de votre moi qui a envie de dormir ou de travailler…

Alors l’enfant se trouve représenté par la voix qui le porte dans une alliance dont l’Autre est initiateur, celui qui promet et qui donne, dans un silence sans mutisme, à la frange duquel ses oreilles viennent s’ouvrir dans la quête des signifiants du Sujet. Les mots et ce qui s’ensuit font des sensations des signifiants de son corps, ils viennent se substituer à ses pulsions et ce qui s’ensuit c’est le double bénéfice d’une satisfaction pulsionnelle et d’une ouverture dans le champ du langage. Là où disparaissant, c’est la dimension de l’Autre et du sujet qui apparaît, cette substitution des mots du langage aux pulsions de la logique (sentiments) est symbolisation par la parole. C’est ladisparition de ce qui est apparu dans l’espace et le temps qui devient signifiante de l’ex-sistence du désir, de sa réalité symbolique.

Dès lors, les mots ne le remplissent plus comme les choses sans rapport avec lui, ils le constituent comme sujet dans un rapport à l’Autre. Délivrés de la sensation aveugle et sourde, ses yeux et ses oreilles s’ouvrent : il va jouer avec les mots qui le disent si bien et qui sont pour lui béné-diction. « Le langage est bon, le langage est vraiment humain parce qu’il permet à l’homme d’arriver au silence du regard, au désintéressement » 15. Il pourra s’ouvrir, sans disparaître, au progressif acquiescement  de paroles modulées par une voix qui rejoint la voix qui crie dans le désêtre de son corps. Il accède à l’être du langage dans le désir jamais comblé d’y rencontrer l’Autre dans la séparation même. Quelles que soient les modalités de formation de cette limite entre le discours et le corps, c’est là que s’origine le sujet parlant. Il s’y origine par la médiation d’une voix qui crie dans le désêtre et à laquelle réponde l’être du langage où il est appelé.

Ce qu’il y a de symbole en l’homme se nourrit de la haine sourde et de l’amour écoutant qui divisent le sujet puisqu’il ne réside tout entier ni dans la haine qui le tue, ni dans l’amour qui l’exalte : il naît à la limite des deux. De ce qu’il n’est ni pur objet de haine, ni pur objet d’amour, il échappe à tout jugement de lui-même par lui-même, à la dérision d’un discours qui prétendrait le connaître comme mort ou comme vie de l’objet.

Nous sommes maintenant à pied d’œuvre pour entrevoir ce qu’est le jeu de la violence : la violence est ce qui abuse du sujet en l’ignorant. Elle est pure logique par son constant retournement en contraires pulsionnels, sans faille. Elle ne fonctionne que dans l’opposition de ses éléments. Négation de l’Autre du langage, elle est un jugement sans appel du sujet, elle construit un monde où rien ne vient répondre à la voix qui crie dans le désêtre, un monde sans parole où le sujet se trouve destitué avant même que d’avoir été institué dans l’ex-sistence. Elle n’en veut rien savoir puisqu’il n’est pas l’objet de savoir.

Mais elle ne peut être pensée comme telle que dans une opposition qui lui est intérieure et qui  n’est pas non-violence, mais parole (et non savoir) qui excède la logique de la pure opposition des contraires et qui la brise. Elle l’excède parce qu’elle en est l’origine et elle la brise car elle situe le sujet dans la différence qui l’instaure et non plus dans l’opposition qui le nie. La parole révèle, dans la brisure de l’imaginaire logique, l’Autre du langage, celui qui parle quand ça parle et qui ne s’offre à aucune spécularisation.

Cette violence du désir qui s’oppose sans réversibilité à la violence de la pulsion épistémologique n’a qu’un nom : la paix, qui n’est pas évitement du combat entre la vie et la  mort, mais risque pris de vivre en mortel et de mourir en vivant.

La paix du sujet ne s’instaure que comme effet de la « castration symbolique », opération par laquelle l’opposition des mots dans le langage devient signifiante du rapport du sujet et de l’Autre.

Elle introduit la dimension de la loi et du désir, loi qui régit la logique et désir de l’Autre qui autorise la révélation du sujet en devenir dans la voix qui crie dans le désêtre. Avec son inévitable corollaire : la peur de ne pas être su je aussi bien que la peur de le devenir.

Il reste toujours vrai que seule, (la parole donnée et reçue du langage), la raison (comme dit le philosophe) 16 peut donner le contentement (au prix même de la vie), que seule elle est le contentement – accession au silence rempli de la présence – mais il n’est pas moins vrai que cette raison, (cette parole) ne saurait être pour l’homme que dans le médium de la violence, car jamais l’homme ne sort du domaine où la violence, la peur, la peur de la peur sont possibles. Il ne suffit pas de faire comme si la violence n’existait pas, de ne pas en parler, de refouler la peur : elle s’annonce même au philosophe dans la peur de la peur, encore dans l’homme qui veut être raisonnable, qui se veut raison, la passion reste le mouvement de fuite devant le mouvement et le devenir, et la violence ce qui ne dépend pas de lui, mais lui arrive, est ce qui lui donne le courage de sa peur. Il faut qu’il se tourne vers la violence et qu’il la regarde en face ».

Castration symbolique et visage

Voilà bien les philosophes ! Ils nous disent que « la raison qui fait accéder au silence rempli de la présence ne saurait être que dans le médium de la violence » et « qu’il faut que l’homme se tourne vers la violence et qu’il la regarde en face ».

Comment regarder en face ce qui nous entoure de toutes parts, ce au milieu de quoi nous sommes ? Le risque est grand de tourner en rond.

Pourtant, ce n’est pas à cela qu’Eric Weil veut nous conduire : il parle d’une violence qui ne dépend pas de l’homme lui-même, mais qui lui arrive – d’ailleurs, de l’hétérogène, de l’Autre – et qui lui donne le courage de sa peur.

Evoquer le courage et la peur, c’est évidemment se trouver sous la menace. Et qu’est-ce que la menace suprême pour l’homme ? Est-ce seulement de mourir ? Ou n’est-ce pas de mourir sans avoir pris de vivre en homme, c’est-à-dire sans avoir été introduit dans la problématique du Désir qui le fonde comme Sujet parlant ? N’est-ce pas vivre sans s’être risqué – ou avoir été risquer – dans la parole au milieu des pulsions qui l’agissent et le sollicitent de tous côtés ? Le risque ultime de l’homme est le risque pris, au milieu des signifiants pulsionnels auxquels il est subordonné, de s’en remettre à la parole de l’Autre en tant qu’il est le lieu de la promesse. Là où il y a promesse, il y a attente d’un devenir. Là où il y promesse, il y a danger et menace de ne pas voir se réaliser la promesse.

Toute parole de promesse fiance l’homme à celui qui la tient. Ces fiançailles font dépendre le Sujet, dans son devenir, de la parole de l’Autre. Elles engendrent la confiance dans la mesure où la parole tient ses promesses ou, au contraire, la méfiance dans la mesure où elle ne les tient pas. Elles sont le temps de l’épreuve. Tout nouveau-né se trouve fiancé par la parole qui l’a engendré à l’Être du langage, à l’Autre. Convoqué au rendez-vous des pulsions, là où il a soif dans son corps et où il se désaltère, là où se trouvent satisfaites les pulsions de la vie, il rencontre la parole qui l’altère, qui le marque du signifiant de l’Autre. Ses satisfactions sont subordonnées à la présence et au désir de l’Autre dont il garde au cœur la blessure et la trace. À travers tout ce qui le comble, il éprouve ce qui lui manque non dans l’ordre de la possession, mais dans l’ordre de l’être. Dans les meilleurs cas, ce n’est pas d’un manque à avoir qu’il souffre, c’est d’un manque à être qui avive le désir de l’Autre et, du même coup, en est le signifiant.

Tout ceci est largement développé ailleurs et je ne le mentionne ici que pour vous faire mieux sentir que ce qui s’annonce au philosophe dans la peur de la peur, dont parle Eric Weil, n’est autre que ce que Freud a repéré comme menace de la castration. Avec elle, s’introduit le jeu des pulsions et la loi du désir.

Pourquoi ce mot de castration dont l’emploi devenu trop fréquent ne cesse de choquer ? Simplement à cause de ce fait d’expérience où se révèle à Freud la crainte que tout petit garçon éprouve de perdre son pénis, ou de le trouver amoindri, déficient, aussi bien que la crainte que toute petite fille éprouve de l’avoir perdu ou rentré etc… Dans les deux cas, il est clair que ce qui est mis en question pour le petit garçon comme pour la petite fille, c’est l’objet pénien qu’il imagine et qu’il voudrait avoir et qui comblerait le manque à être qu’il éprouve. Cet objet imaginaire qui ferait que – s’il l’avait – il serait l’unique objet de la mère à laquelle il s’identifie le rendrait parfaitement auto-suffisant. Cet objet imaginaire dont la zone génitale est le support, c’est – vous le savez – le Phallus. Il est imaginaire.

C’est sur lui que porte la castration et c’est pourquoi elle est dite, à la suite des travaux de Lacan, castration symbolique.

Ai-je été assez précis pour faire entrevoir alors que la menace de castration (symbolique) est corrélative de la promesse et de la parole en tant qu’elle trouve sa dimension de vérité pour le Sujet au lieu de l’Autre ? La Loi, en tant qu’elle réfère à une promesse et qu’elle est porteuse de la menace de castration, fait dépendre la réalisation du sujet et de son désir, non de l’objet qu’il imagine lui donner, ce statut de puissance qu’il sait ne pas avoir, mais de l’Autre, de celui qu’il sait ne pas être. Son être dépend de ce qu’il ne sait pas, de ce qu’il n’imagine pas, de ce qui l’appelle.

Cette dépendance à ce qu’il ne sait pas est paradoxalement ce qui le libère de ce qu’il sait. Elle le délivre d’avoir à soutenir sans cesse un Savoir d’où lui viendrait l’être. Elle le tire du milieu de ses repères imaginaires qui feraient dépendre l’être du sujet du savoir ou de la possession moïque.

Je dis : paradoxalement, car cette dépendance de l’Autre, qui est obéissance à la parole et non conformité au discours, est toujours éprouvée comme aliénation. Les effets de la parole qui constitue le sujet comme interlocuteur de l’Autre font toujours violence à la prétention du moi, prétention à se prendre pour le sujet au nom de sa puissance imaginaire. Vous reconnaissez là la ligne Maginot de tout ce que Freud a appelé résistances, défenses, refoulements secondaires. Vous reconnaissez là la pertinence de la notation de Lacan qui fait du moi « une instance imaginaire ».

Pour dire les choses de manière encore plus concise, la castration symbolique interdit au Sujet d’être l’interlocuteur du Moi (ce qui d’ailleurs l’identifierait à un Surmoi imaginaire) pour devenir ce qu’il est, par la grâce du langage,  interlocuteur de l’Autre.

Pour ceux qui voudraient des repères théoriques plus précis, je les renvoie au stade du miroir  et à sa résolution dans « l’assomption jubilatrice du sujet ».

C’est donc en tant que la castration symbolique est le versant d’un acte dont l’autre versant est promesse sur laquelle on peut compter pour s’en tirer, qu’elle nous donne, comme le dit Eric Weil, le courage de la peur. Cette peur de ne pas être aussi bien pourvus que nous avons tendance à l’imaginer pour nous en tirer tout seuls. Le courage, alors, c’est la peur de la violence des pulsions quand cette violence se trouve affectée par le désir de l’Autre, codée par les signifiants du langage qui représentent le sujet dans la logique pulsionnelle. Ils le représentent mais aucun ne peut l’être.

La castration symbolique préside à la chute de l’objet qui, en tant qu’il chute, retire au moi ses assises imaginaires et, le temps d’un soupir ou d’une respiration, devient « cause du désir ».

En ai-je assez dit pour que nous saisissions maintenant que « regarder en face la violence », comme Eric Weil nous recommande de le faire, ce ne peut pas être adopter une attitude de force ou de défi par rapport à nos pulsions et à notre imaginaire ? Cette attitude entraînerait la répression et les désastres que l’on sait.

« Regarder en face la violence », ça ne peut être qu’avoir ou que voir un visage sur lequel viennent s’inscrire les effets des pulsions devenus signifiants du sujet. Nous ne pouvons « regarder en face » qu’un visage, là où les effets de vie ou de mort, de séduction ou de répulsion se donnent à déchiffrer dans la parole.

Regarder en face quelqu’un, regarder son visage – au sens fort -, cela implique ce qu’Eric Weil appelle « le désintéressement du regard ». Ce silence du regard ne peut s’entendre que d’un regard qui ne cherche pas à se satisfaire. Le regard silencieux est un regard qui n’est pas curieux de voir, qui ne juge pas, qui ne coupe ni ne pénètre. Seul, celui dont la pulsion scopique est castrée, dont l’activité de voir est référée à ce qui parle en lui de l’Autre dont la manifestation est toujours imprévisible, seul celui dont le regard cesse de ne se soutenir que de ce qu’il voit, de son objet, seul celui-là accède au silence du regard, au silence qui autorise le face à face c’est-à-dire la constitution ou l’apparition d’un visage en tant que manifestation d’un corps illuminé par la parole.

En termes moins barbares que ceux des psychanalystes, Eric Weil nous l’a dit : « le langage est bon, le langage est vraiment humain parce qu’il permet à l’homme d’arriver au silence du regard, au désintéressement ».

Si ce que nous avons dit jusqu’ici est pertinent, l’on peut dire alors que la castration symbolique, qui délivre le regard de son objet imaginaire, l’ordonne à la révélation d’une présence encore ignorée, à la réalisation d’une promesse. Le regard silencieux est le signe visible d’une oreille qui écoute que ça parle du Sujet en lui, au lieu de l’Autre. Un tel regard n’a rien à voir avec la maîtrise de la connaissance et du savoir, fut-il scientifique. Il est à l’opposé d’un regard méprisant qui se nourrit de la méprise, qui ne voit que ce qu’elle veut voir.

Il faut aller plus loin : le regard silencieux est le seul qui peut supporter, dans le transfert, d’être vécu par l’analysant comme un regard méprisant. C’est qu’il devient le lieu de projection du regard surmoïque que l’analysant porte sur lui-même.

Que peut signifier alors  : « regarder la violence en face ?  s’il est vrai que seul « le visage », c’est-à-dire la « face illuminée par la parole » peut se regarder en face ?

Cela signifie : « regarder en face un visage défiguré » est justement insoutenable, voire impossible. Et la défiguration du visage, la pire qui soit, n’est pas celle qui est consécutive aux accidents, au sang et aux cicatrices, ni même celle qui est consécutive à la fixité de la mort, c’est plutôt celle de la psychose : le paradoxe d’un visage humain qui ne figure pas le sujet pour un Autre, déserté par la parole, sans voix.

Un visage non illuminé par la parole oblige à détourner le regard : il ne peut être regardé en face, car il ne fait pas face. Il ne fait pas face, il fait violence.

Et il faut se faire violence, comme l’on dit, pour y revenir.

Il faut se faire violence pour ne pas lui faire violence, pour ne pas le faire disparaître comme objet inadéquat ou l’entraîner dans la ronde infernale et multiple de la manipulation prise pour de l’éducation.

Il faut se faire violence pour regarder un psychotique, car son regard ne soutient pas le nôtre. Il ne se dérobe même pas, car la dérobade du regard est encore objet de regard. Il laisse notre pulsion scopique sans objet, sans support. Il est un pur voir sans re-gard. Ce pur voir, cette pure pulsion d’un regard vide est la violence même de la pulsion qui fait disparaître son objet dans la mesure où elle s’en satisfait, dans le mesure où l’objet ne la code pas aussi de la dimension irréductible de l’altérité.

Toute pulsion non référée au langage réduit l’Autre à rien dans la mesure où son objet ne le signifie pas.

À des degrés moindres que dans la psychose, cette réduction de l’autre à un pur objet pulsionnel, cette négation du sujet se donnent à lire dans les phénomènes de la délinquance, du  meurtre, du viol, comme dans les multiples ruses de nos névroses. Il serait bien trop long d’en développer ici les différents aspects.

Mais alors, s’il faut se faire violence pour « regarder en face » la violence, quelle est l’instance qui peut soutenir cette obligation de se faire violence devant la violence qui nous est faite ?

Ce ne peut pas être au « nom » d’une autre pulsion, d’une pulsion contraire sous peine d’être conduits, sans trop de délai, à l’exaspération sado-masochiste de la pulsion intéressée, et cela indéfiniment : plus un enfant refuse ses matières et les retient pour satisfaire sa pulsion anale de rétention, plus la mère va les vouloir et lui trafiquer l’anus et le tube digestif… jusqu’au moment où, exaspérée, la mère va envoyer chier son gosse (comme on dit) et que la débâcle intestinale dudit gosse va s’en suivre. Vous entrevoyez que la violence de la rétention anale maintient la mère aux aguets du trou de l’anus et n’a pour fonction imaginaire que celle de la pulsion. Elle y répond par la violence de la pulsion anale dans son versant antagoniste, celui de l’expulsion qui la satisfait jusqu’à la prochaine fois. Elle a tellement besoin de voir l’étron que l’enfant s’y trouve réduit.

Ce qui caractérise le jeu de ces violences pulsionnelles, toutes structurées sur le mode sado-masochiste, c’est qu’au bout du compte on ne sait jamais qui a commencé ! C’est automatique.

C’est automatique, cela veut dire que le sujet n’y est nulle part représenté dans sa référence à l’Autre du langage et que tout le processus, tout le procès du désir est rabattu sur une obéissance à la violence aveugle d’une pulsion.

Quand la direction du désir n’est plus indiquée par ce qui l’oriente originellement et antérieurement au surgissement du sujet, quand la direction du désir n’est plus indiquée par la Loi, le sujet se trouve englué dans l’opposition de deux discours contraires, dans l’ambivalence du discours de la pulsion qui le rabat sur la sensation organique. Paradoxalement, la sensation devient le seul repère du sujet qui cherche appui sur son insistance et son indéfinie répétition. Et plus il s’y appuie, plus il s’y perd comme en un marécage. Plus il s’y appuie, plus il est confondu avec elle, avec ses signifiants imaginaires. Lacan dirait : moins il est barré par le trait unaire, plus il échappe à la représentation par les signifiants qui lui permettrait d’ex-sister. Au lieu d’être promu dans l’ex-sistence, il est confondu dans l’in-sistence.

Lorsqu’il en est ainsi, la violence est majeure.

Elle naît et renaît de la certitude inconsciente que rien de bon ne peut advenir de l’Autre, qu’il est impossible de rien lui demander, puisque lui demander quelque chose serait le reconnaître comme le lieu d’une promesse et que cela est impossible puisque, moi, je ne reconnais la médiation d’aucune loi. La certitude que rien de bon ne peut venir de l’Autre du langage, c’est équivalemment le règne de la méfiance qui veut qu’on ne peut faire foi à aucune parole. La certitude que rien de bon ne peut vernir de l’Autre (constamment confondu avec l’autre), c’est, pour reprendre les termes du début, que je ne suis le lieu d’aucune béné-diction, d’aucun bien-dire : tout ce qui m’atteint me fait mal, toute diction qui ne vient pas de moi me déchire et me fait mal.

Le violent est celui qui tente d’échapper à toute déchirure, car être déchiré, brisé, c’est s’en remettre à la parole d’un Autre qui témoigne du Sujet (de nous-mêmes), alors que nous ne pouvons plus produire l’image de nous-mêmes sur laquelle nous nous appuyons.

Dès que l’on touche à l’imaginaire du violent, c’est comme si on le mettait en cause jusque dans son origine puisque, pour lui, l’image de lui-même, seule, fonde son existence : il est dans la nécessité épuisante d’avoir à se produire lui-même, à s’autoposer dans une constante provocation par rapport à tout ce qui n’est pas lui. De la parole, pour lui, ne peut venir que la mort… puisque, pour lui, la parole qui tranche, brise l’imaginaire, le « tue » car il est identifié à son image.

On pourrait dire que le violent est un être en état constant de défense de sa propre image contre le risque que ferait courir à cette image le surgissement de lui comme su jet parlant. C’est pourquoi il est dans l’essence même de la violence de paraître.

Il faut aller plus loin et dire que tout paraître qui n’est pas ordonné à sa propre disparition dans la révélation de ce qu’il cache, l’être, est nécessairement de l’ordre de la violence qui nie l’Autre en faisant disparaître l’être du sujet dans le paraître de sa représentation, dans le moi. Et d’autres termes, la violence fait disparaître l’être du langage ou l’appel à être du langage… dans le paraître du discours ou la pure logique.

On peut dire alors que tout pouvoir, même légitime, qui n’est pas ordonné à la réalisation de la promesse que cache et médiatise la loi, est violence et ne cherche qu’à produire l’image de lui-même sous prétexte de loi.

Ce pouvoir que l’analyste reçoit de l’analysant (légitime) n’est légitime, vous le voyez, que s’il est ordonné à la révélation de la promesse que cache encore et que médiatise déjà le discours qui fait loi dans la cure : promesse de devenir ce que l’être du langage l’appelle à être, dès avant et par delà toutes les apparences : sujet du désir de l’Autre.

« Pomme, poire, cerise, abricot,

y en a un, y en a une…

Pomme, poire, cerise, abricot, »

Nous n’aurons jamais que le visage que la voix qui parle en nous nous reconnaît quand elle nous appelle par notre nom et ne cesse de demander : « Où demeures-tu toi qui parles ? ». Dans la parole ou dans ton image ?

Denis VASSE, le 25 janvier 1978


1 SAINT JOHN PERSE, Chant pour un équinoxe, Gallimard, 1975, p 14

2 D. VASSE, L’ombilic et la voix, Seuil, p 185

3 J. LACAN, Ecrits, Kant avec Sade, p 776, Seuil, 1966

4 Conférence de clôture des journées d’études de LILLE, 1977

Ibid.

6 HEGEL, Phénoménologie de l’Esprit, p 59.

Ibid, p17.

8 La voix vient de celui qui parle dans ce qui parle.

9 M. HEIDEGER, Essais et conférences, l’homme habite en poète, Gallimard, Paris, 1958, p 227.

10 D. VASSE, L’ombilic et la voix, p 185.

11 Qu’il soit institué comme sujet dans le langage avant même de le savoir au titre de la logique dans laquelle il est enfermé, l’analysant le dit toujours en faisant du psychanalyste le responsable de cette logique, le sujet supposé savoir, ce que lui l’analysant ne sait pas. C’est même l’asymétrie de cette « relation » qui indique la véritable entrée de l’analysant en analyse.

Cette projection indique nécessairement quelque chose de la division du sujet et l’écart où il est déjà par rapport à la logique du discours qu’il tient, écart qui le situe dans le langage et  hors logique.

12 « Ça me fait chier ».

13 Patrice de LA TOUR DU PIN, Psaumes de tous mes temps, Ps 35, Gallimard, 1974, p 55.

14 Seghers, Paris, 1975.

15 Eric WEIL, Logique de la philosophie, Paris, Vrin, 1950

16 Eric WEIL, Logique de la philosophie, Paris, Vrin, 1950, p 21.

Denis Vasse, communicant

In Libération 27 octobre 1988

Lacanien affirmé, le psychanalyste villeurbannais vient de publier son cinquième libre « La chair envisagée ». Ce nouveau témoignage de sa pratique, destiné à ses confrères mais surtout à « ceux qui souffrent », rappelle que « naître, c’est mourir à ce qui nous conçoit ».

Denis Vasse parle comme il écrit. Lumineux quand il décrit ce qui se passe dans la tête et le corps des analysants qui se succèdent sur son divan, facilement opaque pour le commun des mortels lorsqu’il passe au cran supérieur, la théorie psychanalytique. Mais le plus frappant, c’est que l’homme colle à son discours sur la vérité, que la cure analytique ne cesse de fouiller. Dans La chair envisagée publié fin septembre, comme dans ses libres précédents, il explique que la vie n’est possible que si l’on renonce à son l’image, et qu’il n’y a pas d’autre issue que de reconnaître sa propre division. Le psychanalyste, également médecin et jésuite, a assis son autorité bien au-delà de Villeurbanne, une ville qu’il a choisi lorsqu’il a quitté l’Algérie parce qu’il n’y connaissait personne et par volonté d’échapper à la psychanalyse-spectacle. Très chaleureux, il s’engage dans le dialogue comme un homme divisé, n’ayant pas réponse à tout, ne cherchant pas à vendre l’image du mandarin. Et sans se réfugier, comme il lui serait aisé de le faire, derrière les séminaires qu’il dirige ou derrière ses ouvrages.

Lacanien affirmé, Denis Vasse se défend de « construire une œuvre » en publiant son cinquième livre. Ni « Séminaires » ni « Ecrits », ses ouvrages sont autant de témoignages sur sa pratique analytique. Des témoignages destinés à ses confrères et surtout « à ceux qui souffrent », ceux qui lui écrivent « qu’ils se sont reconnus dans tel ou tel livre et que de mieux comprendre leur situation les avait aidés ».

Le nom de Vasse est souvent associé aux enfants avec lesquels il effectue un travail clinique comparable à celui de Françoise Dolto, dont il était très proche. Dans le cadre, notamment, du « Jardin Couvert » qu’il co-dirige à Lyon. En fait il reçoit essentiellement des adultes dans son cabinet villeurbannais mais dit-il dans un sourire, « il est plus facile dans un livre de s’adresser aux adultes en leur présentant des cas d’enfants ». C’est plus recevable, mais en fait c’est la même chose. Ce qui empêche de vivre : le mensonge, le fantasme de toute-puissance, la peur de l’Autre. Autant de concepts qui s’éclairent dans les allers-retours de son livre entre les « morceaux choisis » de ses clients et ses interprétations. Tel le récit au style direct de quelques semaines de la cure de Katia Lexico, une petite fille qui ne sait pas parler. Katia, six ans et demi, dont le père a quitté le foyer familial à la naissance, s’exprime d’une façon presque incompréhensible. « Après tout, jargonner pour parler quand son père s’appelle Lexico, c’est témoigner on ne peut mieux de sa filiation et de son refus » commente l’analyste. Dans un long tâtonnement – pour vérifier s’il a bien compris les paroles déformées de la petite fille qui rit aux éclats lorsqu’il tape à côté – Vasse met progressivement à nu quelques repères à travers les dessins de l’enfant : un bébé qui veut tuer un monsieur qui l’a abandonné. De temps à autre Vasse avance quelques réponses dans ce dialogue ardu : un bébé meurtrier ne peut plus parler comme un homme – puis, Katia ayant dessiné un bébé avec deux bouches, l’une pour manger l’autre pour parler, il désigne la bouche morte. Katia acquiesce. De séance en séance son discours s’éclaircit.

Denis Vasse s’illumine lorsqu’il évoque ces venues au monde dont il est à la fois le témoin et la sage-femme. Ces naissances balancent les moments terribles où il est « KO debout » au chevet d’une douleur qui s’épuise à ne pas pouvoir se dire. Et qui épuise l’analysant. Cette femme par exemple qui sombrait dans le sommeil après les séances jusqu’au moment où son mari venait la récupérer. La mort, la naissance, le mensonge et la souffrance constituent le corps du livre de Vasse, sous titré « la génération symbolique ». « Naître, c’est mourir à ce qui nous conçoit », écrit-il. Cela pourrait être une des définitions du travail de l’analyse qui affleure au gré des pages de La chair envisagée. Le mensonge, dit-il c’est « la manière fantasmatique dont nous envisageons notre histoire ». Et le mensonge le plus fort, celui qui porte sur l’origine, qui touche à la génération, est inaccessible. On a accès qu’à « ses effets sur notre histoire ».

C’est en parlant de ces effets que l’analysant finit par mettre à jour le mensonge, abandonne son image, son « fantasme de la toute-puissance (« être à soi même sa propre origine. Ne rien devoir et ne rien donner ») et déprime. « La dépression, dit Vasse, c’est la chute de l’imaginaire, un passage obligé de la psychanalyse… Vasse décrit plusieurs de ces « chutes » vers « la vérité », vers la  « division » qui coïncide avec le « surgissement du sujet », dans la souffrance et dans la joie « toujours mêlées ».

« Un travail de délogement » dit-il, qui consiste à « sortir de l’idée que l’on se fait de soi », ou encore « sortir du tombeau de son image ». Pour laisser de la place à l’Autre. Le sujet est donc non seulement à jamais incomplet – il lui faut renoncer à son unité – mais encore condamné à vivre en compagnie de l’inconnu, il lui faut cohabiter avec une forme de vide, d’imprévisible. Ce n’est pas sans souffrance.

Le jésuite devenu analyste parce qu’il a connu une « souffrance qui ne l’a pas tué, mais libéré » se montre très critique vis-à-vis de la psychanalyse affranchie de la souffrance, de la psychanalyse star qui s’étale à la télévision ou dans les journaux, envisagée comme une séduisante méthode de connaissance, un luxueux moyen d’analyse des phénomènes sociaux, politiques ou psychiques. « Devenu instrument d’une lucidité curieuse, la psychanalyse parvient à ce paradoxe : utilisée pour fournir plus de savoir elle nourrit le mythe de la toute-puissance (maîtrise de soi et du monde confondus) qu’elle a justement pour fonction de dénouer ».

Luc VACHEZ

Le rire est une rencontre

Le rire est une rencontre

Denis Vasse est jésuite, psychanalyste et médecin.

Propos recueillis par Fabrice Lengronne.

Manifestation de la reconnaissance ou de la non-reconnaissance de la parole, le rire peut être ouverture ou bien enfermement. Il est aussi ce qui brise l’idolâtrie. Denis Vasse nous explique comment le rire caractérise l’homme et lui permet de trouver son identité.

Pluriel : Quelles sont les dimensions du rire ? D’où vient-il et que manifeste-t-il en l’homme ?

Denis Vasse : Le rire est une figure qui marie des contraires. C’est souvent un compromis historique entre le mensonge et la vérité. Le rire est provoqué par l’émergence d’un sens dans une proposition ou un mot, un sens qui n’était pas attendu. Ce peut être de l’ordre de l’étonnement, et le rire est alors une espèce d’ouverture à un espace que l’on n’attendait pas. Mais aussi, à cause de l’autre sens qui apparaît dans le rire, ce peut être le lieu d’une résistance formidable. Il y a une manière de rire qui est une façon de ne rien vouloir entendre de ce qui se dit, non seulement à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur de nous. Dans l’expérience analytique qui est la mienne, à cause de cet espace qui s’ouvre dans la contradiction, je crois que le rire peut être la porte d’entrée dans deux processus opposés : la dérision et la joie.

Pluriel : Comment se manifeste cette ambivalence du rire ?

Denis Vasse : La dérision est une manière de s’emparer avec lucidité des deux sens qui apparaissent pour les annuler. La dérision est vraiment, pour moi, un symptôme de la folie : elle est la constante mise en annulation du sujet parlant et désirant. C’est une facon d’avoir un discours exact qui annule le sujet par une ambiguïté constante et permanente. C’est annuler la vérité en la disant. On trouve là le lien entre le rire et la mort : il n’y a qu’une manière de faire la nique à la mort, c’est d’annuler le sujet. On rencontre cliniquement des patients qui font le mort pour ne pas mourir. Accepter la rencontre de la différence, c’est prendre un risque: celui de l’émergence du sens, et de la remise en cause qui peut en surgir. Dans certaines psychoses, la naissance même est vécue comme une mort. A partir du moment où la différence mort/vie est annulée, vous ne risquez plus rien. Si vous annulez la différence vérité/mensonge, il n’y a plus de parole, et vous ne risquez plus rien. C’est le rire dérisoire.

Pluriel : A contrario, le rire peut se manifester positivement …

Denis Vasse : Le rire peut être ouverture à la reconnaissance d’une libération du sens qui permet au sujet d’entrer dans son histoire. Cela l’aide aussi à reconnaître que ce qui parle en lui n’a aucun des deux sens que fait apparaître le rire, mais qu’il éveille un sens qui est en nous. Ce rire-là ouvre sur la douceur, et en particulier sur la louange. Il peut être le lieu de libération du sujet. La joie découverte dans le rire, qui ne se nourrit pas de l’opposition, contrairement au rire dérisoire, est de l’ordre de la louange. Elle se transmet. C’est d’ailleurs à cela qu’on la reconnaît. La joie se donne comme la parole et la vie se donnent. C’est donc le signe de la naissance.

Pluriel : On trouve le rire et le sourire aux moments cruciaux de la vie. Par exemple à la naissance, dont vous venez de dire que c’est le signe, et parfois à la mort ou dans des moments tragiques…

Denis Vasse : Le sourire, qui apparaît très tôt chez le nouveau-né, est ce qui donne un visage à quelqu’un. Il témoigne que la parole est toujours « déjà là ». Quand l’enfant sourit, il répond à ce qui parle en lui quand on lui parle. On est au cœur même de la psychanalyse : parler, pour un homme, c’est répondre à ce qui parle en nous quand on nous parle. Je crois d’ailleurs qu’on peut voir le progrès d’une cure à la modification du visage et du sourire de quelqu’un, sans tomber pour autant dans un délire d’interprétation. Sourire et avoir un visage, c’est toujours confesser une altérité. Dans l’ordre de la psychose et de la perversion, il n’y a pas d’autre, et il n’est pas question, inconsciemment bien sûr, de confesser l’autre Même si pour le patient, c’est la souffrance ultime, l’enfermement par excellence.

Quand on rit à posteriori d’un événement dramatique, ce n’est pas de l’ordre de la dérision. Il n’y a qu’une manière de dire que l’on est vivant, c’est dire qu’on a traversé la mort. Il n’y a qu’une manière de rendre grâce, c’est de raconter ses naufrages. Ce rire-là est de l’ordre de la louange : il est une reconnaissance du sens qui a surgi dans la catastrophe.

Pluriel : Le rire traduit un surgissement du sens. Un sens unique ?

Denis Vasse : S’il est lieu d’enfermement sous une fausse transparence dans la dérision, le rire est aussi le lieu d’une multiplicité de sens où apparaît le sujet qui n’est réductible à aucun des sens, mais qui parle à un autre. L’animal ne rit pas. Il n’y a pas pour lui cette émergence du sens qui est toujours multiple dans le langage. C’est dans la polysémie des mots qu’est indiqué quelque chose du sujet qui n’est réductible à aucun des mots. Le rire, c’est le lieu de l’altérité. Il y a deux possibilités de fonder une différence : soit dans un tiers, la parole ou l’esprit, dans lequel les termes de la différence peuvent se rencontrer sans s’exclure ni se confondre. C’est la différence fondée dans l’unité de l’esprit. Ou bien, s’il y a exclusion du tiers qu’est la parole, la différence ne peut plus se fonder que sur une opposition. On comprend bien comment l’unité de l’esprit qui fonde la différence, c’est la paix, et l’opposition des différences entre elles, c’est la guerre. C’est l’un ou l’autre, mais pas les deux ensemble, et il n’y a pas de troisième voie. Il y a des gens qui ne supportent pas les jeux de mots, parce que cela révèle un double sens ; ça éveille en eux une violence intérieure qui est restée ignorée. La peur de la polysémie vient d’une différence fondée sur une opposition.

Pluriel : L’homme, créé à l’image de Dieu, traduit-il par son rire un rire de Dieu ?

Denis Vasse : Nous sommes créés à l’image de Dieu. Mais justement, Dieu n’a pas d’image. Nous sommes créés à l’image de celui qui n’a pas d’image. Cela met l’accent sur la primauté de la parole. Ce peut être la vérité en ce qu’elle ordonne et qu’elle ouvre l’imaginaire au réel. Tout ce qui, en nous, est image de Dieu et qui n’est pas ouvert à la parole n’est qu’une image de nous. C’est de l’idolâtrie. Par contre, le sourire de la chair témoigne que cela parle depuis les origines !

Quand le rire est provoqué par la peur, il traduit une résistance au désir. Quand, au contraire, il est provoqué par un consentement au désir, il y a acceptation de la rencontre, qui fonde le sujet. Le désir, c’est le désir de l’Autre, comme dit Lacan, et j’ajouterais : le désir de Dieu.

Quand une structure psychique est coincée dans un rire dérisoire, qui est donc pervers, il y a, pour sortir de la dérision, un passage obligé par les larmes. C’est la chute d’une image fondée contre. L’imaginaire (Noir : c.à.d ici la construction de l’image qu’on a de soit) est toujours fondé contre dans la mesure où il veut se prouver à lui-même sa différence. C’est vrai entre l’homme et la femme, entre l’adulte et l’enfant. L’imaginaire est souvent fondé contre la parole et contre l’autre.

Nous n’avons pas d’autre lieu pour accéder à la parole que celui de la différence. Dans la Bible, la parole surgit entre Adam et Eve, dans un lieu de reconnaissance envers Dieu. Si l’on est déconnecté de cette parole originaire, on n’est plus sujet de la parole, mais sujet de l’imaginaire: on défend sa propre image.

Aujourd’hui, la conception que l’on a de l’identité consiste à défendre sa propre image. C’est un détournement de l’identité humaine. L’homme entre dans un rapport vrai à son identité quand il perd son image. Quand il réside dans la parole, comme dit Heidegger. Un rire qui ne renvoit pas au silence de la parole, le silence qui permet à la parole d’exister, est un rire qui n’a rien à dire.

Pluriel : Quand on ne sait pas rire, c’est qu’on a un problème avec la parole ?

Denis Vasse : Beaucoup d’enfants et d’adultes n’ont pas les mots pour leur chemin intérieur. Ce n’est pas une question d’information, mais de témoignage. C’est l’autre côté du rire, le rire impossible : il réclame une compassion extraordinaire.

Dans la Bible, Sarah dit : Dieu m’a donné de quoi rire et tous ceux qui l’apprendront me souriront. Le sourire, c’est l’accomplissement de la bonne nouvelle. La bonne nouvelle, c’est qu’on est vivant, et ce qui nous rend vivant, c’est la rencontre. La vie n’est pas donnée comme un objet. Elle est donnée dans la rencontre. La première rencontre, c’est la naissance. Une vrai rencontre, c’est ce qui nous autorise à réinterprêter notre naissance. C’est l’aujourd’hui du Deutéronome, « Je vous avertis solennellement aujourd’hui, je place devant vous la vie et la mort… Choisissez la vie. » La parole n’est que maintenant, ou elle n’est pas. On peut refuser d’interprêter à la lumière de la parole, mais alors on interprête à la lumière de ce qu’on imagine. L’intervention de la parole, c’est être délogé de ce que nous imaginons. Il y a de quoi rire !

  • Denis Vasse,

Aux Editions du Seuil :

  • Le temps du désir, 1969.
  • L’ombilic et la voix, 1974.
  • Un parmi d’autres, 1978.
  • Le poids du réel, la souffrance, 1 983.
  • La chair envisagée, 1988.
  • L’Autre du désir et le Dieu de la foi, 1991.