« L'homme peut refuser, plus ou moins consciemment, de consentir au désir qui l'habite.
Dans ce cas, il est comme un aveugle-né. Il est empêché d'interpréter les signes. »

Articles

Inceste et Jalousie, entretien avec Denis Vasse

Interview par Lise Mingasson, in Esprit mai 1995 p.189-194

INCESTE ET JALOUSIE

Entretien avec Denis Vasse

Denis Vasse, psychanalyste et jésuite, à travers deux ouvrages, Se tenir debout et marcher et Inceste et jalousie, la question de l’homme, nous convie à une réflexion appuyée, d’une part, sur le travail de prévention réalisé par l’équipe du Jardin couvert, à Lyon, auprès d’enfants de moins de quatre ans – dans la ligne de la Maison verte créée par Françoise Dolto – et, d’autre part, sur l’expérience analytique menée auprès d’adultes. A travers le témoignage de la souffrance parlée des adultes ou le regard porté sur les enfants, leur manière d’être, de dire et de se taire, le lecteur est sans cesse ramené à une question centrale : celle de la jalousie. Dans cette réflexion, Denis Vasse apporte à la jalousie un éclairage inhabituel, comme lorsqu’il parle du mensonge, de l’inceste, ou de la chasteté. Avec ces mots, non pas quotidiens mais d’usage courant, il nous parle d’autre chose ; il restitue au langage un sens enfoui, une force dérangeante. Ici, la jalousie est définie comme état structurel inhérent à la personne humaine, une torsion présente dès l’origine en chacun de nous, selon des modalités différentes.

ESPRIT – Au coeur des deux ouvrages se trouve la jalousie, un sentiment que nous éprouvons tous et auquel vous attribuez une caractéristique spécifique : son symptôme majeur réside dans l’ignorance que nous en avons. « Nous n’en voulons rien savoir et nous ne savons rien de ce vouloir ». Pourquoi sommes-nous prêts à reconnaître en nous la colère ou la tristesse, alors que nous dénions la jalousie ?

 

Denis Vasse – Avec la jalousie, on est conduit comme par un fil sur le chemin de l’origine. A partir d’un sentiment, la haine, la colère, la culpabilité, l’analyse mène jusqu’à la source et y fait découvrir la jalousie ignorée, inconsciente. Certes, on peut faire de la jalousie un sentiment comme un autre et dire « je suis jaloux  sans aller plus loin. On évite ainsi la vraie question qui ouvre sur l’origine et sur le désir de l’Autre qui, comme le dit Lacan, est le désir constitutif de l’homme. Le jaloux se sent abandonné depuis les commencements, il se sent exclu, toujours en retrait du désir là même où il a exclu l’Autre. C’est en se persuadant qu’il est exclu et qu’on ne l’aime pas qu’il manifeste à quel point il est désirable. Il ne cesse d’en appeler au désir qu’il nie. Il dit que le désir de l’Autre n’est pas vrai. Tout ce qui est de l’ordre de la jalousie met en cause le désir de l’Autre. Elle l’accuse de ne pas désirer là où c’est lui qui refuse plus ou moins consciemment de consentir au désir d’être aimé. L’amour, dit-il, ce n’est pas vrai pour moi.

Quand un enfant s’empare du jouet ou du gâteau d’un autre, ce qu’il croyait prendre lui échappe. Il s’en désintéresse très vite. Ce qu’il convoitait, ce n’était pas l’objet, c’était la joie que l’objet était censé procurer et, qui, hors du désir dans lequel il était pris par l’autre, devient inintéressant pour lui. Le jaloux, en effet, ne peut partager ni la joie de l’autre, ni la sienne. Il veut confisquer la joie pour en faire son plaisir. Le jaloux, surtout quand il est comblé, est seul dans une forme de toute-puissance constamment déçue. Souffrant d’une incapacité à échanger les mots comme les choses, il est pris dans un paradoxe cruel : sa satisfaction devient son tourment ; c’est, plus ou moins consciemment, au sentiment d’être rejeté qu’il tient le plus. C’est lui qui exclut, mais se prenant pour l’autre, il s’exclut lui-même ! La jalousie est fondée sur le fantasme que l’autre n’a besoin de personne, qu’il se fait vivre lui-même, qu’en lui-même il est. Ainsi, dévoré par l’envie, le jaloux se nourrit de la déception orgueilleuse de n’être pas cet autre. Il voudrait, non pas ce que l’autre possède, mais être ce que l’autre est dans son rapport à l’autre.

Suivre le fil qui conduit à la jalousie – analyser – c’est découvrir que, fantasmatiquement, notre vie est fondée sur l’exclusion de l’Autre à la place duquel se trouve projetée une image de moi. Au lieu d’être un parmi d’autres dans la relation à un Autre, le jaloux s’exclut du nous autres, de ce lieu où nous nous ouvrons aux autres dans la mesure où nous recevons d’eux ce que nous ne pouvons pas posséder et qui nous constitue originairement : la parole. C’est pourquoi il est si terrible de le reconnaître. Il nous faut toucher au mensonge inconscient toujours projeté sous la forme d’une accusation de mensonge de la part de l’autre.

– La jalousie contient tout, affirmez-vous. Elle est dans l’articulation de l’orgueil et du mensonge. De quel mensonge s’agit-il ?

 

– Le mensonge est un mot fort, pour moi. Mentir, en définitive, c’est interpréter l’histoire au bénéfice de mes propres fantasmes – celui de la toute-puissance, en particulier.

Ainsi en est-il du bébé qui ouvre les yeux : il croit que la vérité de lui, c’est ce qu’il voit, il identifie sa sensation et ce qu’il imagine à ce qu’il est. Sa vérité, c’est sa mère. Le mensonge premier est là, dans la confusion pourrait-on dire des sensations et de l’être, ou du moi et du sujet, qui fait croire à l’homme qu’il est né de ce qu’il touche et mange, de ce qu’il voit ou sent, de sa mère – et de son père. Si aucune parole, aucune nomination ne vient le délivrer de cet emprisonnement dans la sensation – les psychanalystes appellent ça castration – c’est la parole même qui se trouve exclue, son acte, et, par là-même, omis, le troisième terme par la médiation duquel nous sommes tous référés à l’origine. Certes, nous naissons d’une mère, d’un père, mais en tant qu’hommes nous naissons de leur alliance, de la parole qui est née et qui naît entre eux et dans laquelle nous sommes fils ou fille inscrits dans une généalogie de droit – celui que nous donne le nom – et non seulement de fait.

Le mensonge détruit ou exclut la parole. C’est en cela et parce qu’il la voile qu’il concerne notre véritable origine, la vérité qui parle. Et cette confusion empêche l’ouverture à la parole. Sortir de là c’est consentir à ne plus être seul.

Quitter la jalousie qui nous enferme dans la sensation d’être exclu faute de ne pas être moi tout seul, c’est parler, c’est s’adresser à quelqu’un, reconnaître en lui la parole qui nous fonde. C’est un acte de foi : croire que quelqu’un peut répondre en vérité à cette question, c’est se laisser déplacer de l’endroit où nous sommes enfermés, le «moi» défensif, sempiternellement enmuraillé par la reproduction de sensations sécurisantes. Parler à quelqu’un, c’est courir le risque de laisser chuter ce qu’on imagine.

Le travail éthique de la mère, en vérité, c’est, d’une part, de ne pas se prendre pour ce que l’enfant croit qu’elle est, et, d’autre part, déprendre l’enfant de son image en le référant au nom du père. C’est laisser, entre eux deux, un écart, une place que seule la parole tierce ouvre dans la chair.

– « Est incestueux tout ce qui n’autorise pas la parole à se manifester dans la chair dès le commencement. La chair devient le lieu d’une jouissance non chaste, non référée à la parole… » Cette définition que vous proposez, vous l’illustrez par un patient évoquant sa mère : « Une espèce de mère qui regarde comme on se nourrit ». Où commence l’inceste ?

 

Considérons un bébé dans les bras de sa mère, qui serait pris dans la bouche, le regard, le geste… La gravité de l’acte est mesurée à la manière dont l’enfant a été pris dans la sensation. On peut dans l’analyse repérer cet endroit, comme le fait le patient. L’inceste le plus grave est, à mon avis, quand la chair est touchée à ce niveau pré-verbal. Là où le bébé n’a pas pu crier. Là où il n’a pas les mots pour aller rechercher la complicité dans la sensation éprouvée. Les sensations de l’enfant ne sont alors référées qu’au plaisir de la mère, au lieu de l’être à ce qu’il est lui-même, c’est-à-dire à son nom. A ce moment-là, la sensation devient origine et elle vient à la place de l’ouverture.

Ce que je nomme la chasteté, c’est lorsque la mère réfère à un autre qu’elle-même son enfant. Elle lui indique cet autre constamment, sans même le vouloir. La chasteté n’est pas de l’ordre d’un vouloir d’abord moral, elle est inconsciente, de l’ordre de la structure et du désir.

Quand elle ne confisque pas les sensations de l’enfant pour son plaisir, la chasteté de la mère le délivre du fantasme de la chair et l’autorise à naître à la parole.

L’interdit de l’inceste entre en vigueur dès le commencement. Avec lui s’entre-dit la parole originaire. Donner la vie, c’est engendrer une chair parlante, et tout ce qui vient sidérer la parole dans la chair est incestueux.

Oui, c’est lorsque quelqu’un sort de ces positions incestueuses-là qu’il sait à quel point elles étaient graves pour lui. Tellement qu’elles ne pouvaient qu’être déniées.

Tout est-il alors également grave ou pourrait-on parler de degrés dans l’inceste ?

 

– Au plan de la structure profonde, faire d’un enfant sa chose, de quelque manière que ce soit, la mère qui mange des yeux, le père qui force sa fille, favorise ce que Lacan appelle la tendance tangentielle universelle vers l’inceste. Cela est vérifié dans l’analyse. Mais on ne peut pas dire que tout est égal. Il y a forcément des degrés de gravité quant aux répercussions de l’inceste. Plus l’effraction du corps de l’enfant a lieu tôt, au stade précoce, entre la naissance et l’apparition du langage, plus il devient impossible au sujet d’intégrer son corps en vérité. On peut revenir de certains actes et d’autres, non. Les actes qui suppriment le chemin du sujet – il faudrait dire les non-actes – tuent la parole. Alors, l’inaccomplissable s’accomplit dans une sorte d’apocalypse des commencements qui massacre tout sujet en instance de révélation. La dénégation et le dédoublement y règnent en maîtres.

– Dans ce premier élan qui nous pousse à aimer les père/mère/frère/soeur, que vivons-nous qui nous marque du sceau de la jalousie ? Qu’aimeriez-vous faire ressortir du « et » qui relie inceste et jalousie ?

 

– On dénie en bloc inceste et jalousie. Ce mensonge est sinueux comme un serpent. On dit ignorer ce qu’est l’inceste et on passe toute sa vie à être d’une jalousie effrayante. Mais le fait d’être jaloux évite d’avoir à reconnaître la dimension incestueuse qui évoque la génération.

Lorsque nous sommes aux prises avec la jalousie inconsciente, nous ne croyons pas que la parole puisse nous sauver et restaurer dans sa vraie dimension, celle de l’altérité, le désir. Pourtant, quelle grâce et quelle liberté nous éprouvons lorsque la jalousie desserre son étreinte : il nous devient possible de désirer l’impossible, et que pourrions-nous, d’ailleurs, désirer d’autre que l’Autre ?

– Au Jardin couvert, à Lyon, le travail de prévention mené auprès des enfants montre que de graves malentendus se jouent dans l’enfance et se manifestent souvent à propos de la séparation. Bien qu’il soit fréquent de confier l’enfant à la nourrice, à la crèche, à l’école, il semblerait que se séparer ne soit pas si simple ?

 

– Au Jardin couvert, nous ne cherchons pas à réussir les séparations ou les rencontres. Nous nous efforçons de parler vraiment à l’enfant comme à ses parents. Ce faisant nous sommes amenés à pointer ce qui, en eux comme en nous, ne veut rien savoir de la séparation, et à mettre des mots sur la résistance opposée à sa découverte.

Parler vraiment à quelqu’un, c’est le constituer comme sujet séparé. C’est croire que je suis « je » – sujet – croire qu’il peut m’entendre, donc qu’il n’est pas moi. Dans l’acte de parole se constitue le « je », le « tu », le « il », le nous. La parole est la limite vivante du sujet, et de cette différence-là naît l’unité du genre humain. Ce n’est qu’à partir de la différence que l’on peut consentir à l’union.

Dans le rapport de l’adulte à l’enfant, l’essentiel n’est pas l’exactitude de son discours mais la vérité de sa position : l’exactitude des mots n’est pas la vérité qui parle. Exiger la première pour que ne se pose pas la question de la seconde est une attitude perverse. Le malentendu ou l’erreur ne sont pas graves en soi. Ils sont des symptômes du roman familial, et leur abord par le biais de l’interprétation dénouera bien des drames. Ce qui est grave et pervers, c’est de « ne vouloir pas dire », de ne pas donner un lieu à la parole. Cela manifeste le refus d’avoir un corps et une histoire.

Le non-dit – dont on parle souvent – n’est vraiment nocif que lorsqu’il est menteur ; il empoisonne le silence d’un être, son inconscient même. Il existe aussi des non-dits qui ne sont pas menteurs au sens où nous l’entendons. On les reconnaît à ceci que la résistance opposée à leur découverte est beaucoup moins grande. Une personne peut découvrir à travers sa vie fantasmatique une chose qui n’aurait pas été dite au cours de la génération, elle n’aura pas de difficulté à la reconnaître quand elle surgira. Les difficultés névrotiques ou psychotiques naissent là où le non-dit a été le fruit d’un mensonge touchant à l’origine, à la génération.

Au Jardin couvert, les enfants respectent des règles qui renvoient aux interdits, et l’interdit de l’inceste est au coeur du « jardin oedipien », l’origine de toute loi même si les interdits liés à la vie en société le perdent de vue. Quel lien établissez-vous entre structure psychique de la personne et corps social ?

 

Faire sauter l’interdit de l’inceste, c’est détruire le rapport à la parole originaire et, par là, ôter tout sens à la génération et à la filiation. On fait sauter l’interdit et on multi­plie les limites. Une mère dit : « Chez moi, j’ai enlevé tous les objets qui étaient à portée de la main et j’ai mis des clés partout ». Elle remplace l’inter-dit par une limite matérielle, par une barrière. Mais cela s’appelle le dressage. C’est le contraire de ce que je nomme la limite vivante. La limite vivante, c’est l’interdit qui fait que nous parlons.

Tout interdit est corrélatif d’une promesse. La promesse, pour celui qui reçoit l’interdit, est de s’identifier à celui-là même qui interdit, c’est-à-dire à ce qui parle en lui comme à celui qui lui parle. Il s’agit là de l’identification symbolique. Un enfant qui transgresse toutes les limites est souvent un être en proie à l’angoisse et qui cherche, par la provocation, à ce que l’interdit lui soit signifié. Voici ce que clame Jérôme à propos, de la ligne verte tracée sur le sol qui empêche les vélos de rouler sur les petits « va dire à Denis que je traverse la limite, comme cela il vient parler avec nous ». On ne peut pas s’interdire à soi-même, c’est impossible, on se dédouble. Les enfants qui ne sont soumis à aucun interdit édifient en eux des limites effroyables qui témoignent du perfectionnisme le plus terrible et de la férocité de ce que Freud appelle le Surmoi.

Dans ce que je viens de dire, où sommes-nous ? Seulement dans la structure psychique ou déjà, dans le corps social ?

Le lien entre la structure psychique – individuelle – et la structure sociale, c’est le corps, lieu du sujet de droit. Sans ce corps de droit, Si j’ose dire, il n’existe ni individu ni société. L’unité du corps ne se réalise qu’à partir de la différence des membres. Pas de corps individuel sans société, c’est-à-dire sans rencontre et donc sans différence et, de la même façon, pas de corps social sans individu, sans sujet séparé.

Le corps social parle « en nous » et le corps individuel parle aussi « en nous ». On ne peut penser l’homme que dans le rapport des deux. Laisser se poser la question de l’homme, c’est interroger ce qui parle en nous et qui révèle l’Autre du désir. Nous désirons l’impossible, ce qui nous déloge toujours du « moi ». Pour ne pas être délogés, nous appelons l’impossible insupportable. Et ça, c’est le mensonge. Alors que faire ? Si l’impossible devient l’insupportable, il n’y a plus de désir. Et partant, plus de corps individuel et plus de corps social.

Propos recueillis par Lise Mingasson


Se tenir debout et marcher. Denis Vasse et les accueillants du Jardin Couvert, Paris Gallimard (à paraître, octobre 1995)

Inceste et Jalousie, la question de l’homme, Paris, Seuil, 1995.

Répondre de la parole dans la chair

Répondre de la parole dans la chair.

ou

Que votre parole soit : « Oui ? oui », « Non ? non ».

Denis Vasse


Que votre parole soit : « Oui ? oui », « Non ? non » :

ce qu’on dit de plus vient du Mauvais.

Mt 5, 37

L’inquiétude de nombre de nos contemporains à la recherche d’une spiritualité qui fonderait une vie trop pauvre de sens invite ceux qui appartiennent à l’Église à s’interroger à leur tour, dans le désir de se laisser mettre en question par cette quête. Ceci au double sens de vérifier leur aptitude à « répondre de leur espérance » et à en éprouver l’assise.

D’où l’intérêt d’interroger Denis Vasse dans cette perspective. A travers ses ouvrages traitant de la psychanalyse(1) se dégage de plus en plus vigoureusement une anthropologie dont l’élément fondamental consiste non seulement à définir – à la suite de Lacan – l’être humain comme un être de parole, un « parlêtre », mais à affirmer que la parole permet de donner voix à ce qui parle en chacun de nous et qui est de l’ordre de la Vérité, et à décrire ce qui y fait obstacle.

Par là, il nous incite à une réflexion sur la parole : sur ses gauchissements en chacun de nous et sur la parole de la foi.

F.M. Commençons par ce que spontanément nous considérons comme notre assise, c’est à dire notre identité et notre histoire…

Le travail de la parole, en moi et dans tous ceux qu’il m’a été donné d’écouter, dans le champ spirituel comme dans le champ psychanalytique, a fini par m’enseigner que la vérité de l’homme n’est pas l’histoire de l’homme. Même lorsqu’elle est exacte et s’appuie  sur des événements qui ont eu lieu, l’histoire  que l’homme se fait de lui-même est toujours une interprétation de ce qui lui est arrivé. En racontant son histoire, l’homme s’identifie à celui qu’il raconte. Freud l’a bien saisi. Il parle du « roman familial » qui compte des événements à travers lesquels nous sommes passés et qui constituent les repères imaginaires de notre histoire, d’une histoire  toujours en devenir et qui n’est pas réductible  à la représentation, même fidèle, que nous nous en faisons. Ce que Freud appelle fixation, c’est justement l’impossibilité  de se laisser déprendre de la manière dont, à un moment donné, nous nous imaginons. Nous prenons une image de nous pour notre identité. Cette prétendue conformité à ce que nous pensons de nous peut s’enliser dans l’obstination et devenir mensonge. L’image que nous faisons parler, la figure à laquelle nous prêtons notre discours se tient devant et à la place de la Vérité qui parle. Il s’agit là de l’image que l’homme a de lui-même, du moi qui le représente et non de lui en tant que sujet parlant et désirant, ouvert au réel. L’identité véritable de l’homme est celle d’un être de parole, celle d’un parlêtre(2). Il est sujet de répondre de la Parole de l’Autre en lui.  Il se conçoit dans la dimension de l’esprit à travers les effets symboliques dans lesquels il se reconnaît comme un être avec. Cette identité avec l’autre dans la différence réfère tous les hommes à la parole originaire,  à l’Autre. Lorsque cette dimension manque, la violence apparaît qui le réduit à une image ou à un discours, à un objet. Telle est l’identification imaginaire. L’identification symbolique, elle, se laisse entendre dans la chute de l’image ou dans la scansion(3) de l’imaginaire par la parole, là où l’homme est appelé par son nom. Dans l’origine.  Dans l’Esprit.

La vérité de l’homme ne réside pas dans ce que produit l’homme, mais dans ce qui le spécifie dès l’origine, inconsciemment. La vérité de l’homme est dans le fait qu’il parle, quand bien même il ne sait pas ce qu’il dit. Quand l’homme dit ce qu’il sait, il ne fait que mi-dire la vérité. Il ne la dit pas toute. Le roman familial ou national ou mondial, nos « histoires » ne sont  jamais que des demi-mensonges. A ne pas vouloir en démordre, il deviennent des mensonges entiers. Dire la vérité est une fin, c’est la fin de l’homme en tant que dès le commencement il parle et que c’est en parlant qu’il rend compte de ce qu’il est, de son origine. L’homme ne peut s’entendre que dans celui qui l’écoute et qui répond de ce qui parle en lui quand il écoute.

L’interprétation à la lumière de l’esprit auquel l’homme s’identifie  lorsqu’il passe d’image en image en répondant à ce qui parle en lui en vérité… le conduit à la lumière de l’origine… »afin que soit manifesté que ses oeuvres sont faites en Dieu. »(Jn 3, 21) Pour être vraie, l’image doit nécessairement être interprétée à la lumière de ce qui parle. L’interprétation n’est vraie que si l’esprit qui la produit, qui la porte, qui la sous-tend actualise la vérité qui parle en celui dont elle touche les sens.

Réduite à son contenu, l’interprétation  enferme l’homme dans l’image. Il aurait à devenir semblable à ce qu’il imagine ou qu’un autre imagine de lui, à ce qu’il « sent » ou à ce qu’il a « le sentiment d’être »… ou de ne pas être, d’ailleurs… Formée qu’elle est par les sens, l’identification imaginaire ressortit toujours à ce que l’homme n’est pas : l’objet d’un sens ou des sens dont la satisfaction pulsionnelle rendrait compte comme de ce qui est visé par le désir.

Tant que l’homme est prisonnier de cette jouissance-là – la satisfaction pulsionnelle -, il est plus près de l’animal (pur objet matériel) ou de l’ange (pur objet spirituel) que de l’homme. Et si, dès avant la naissance, aucun autre, aucune voix ne le déloge de là, il ne se sentira exister que dans le miroir de ses sensations, qu’elles soient charnelles ou oniriques… et livré à leur sempiternelle répétition. Enfant loup… ou Lucifer, le désir est perverti – et il l’est toujours peu ou prou – en plaisir de se satisfaire soi-même dans l’objectivation de la sensation. Le surgissement du sujet est interdit par la bascule infernale de la fusion en opposition ou de l’opposition en fusion : il ne vit que d’être « contre », sans trouver l’issue à son enfermement, l’issue du désir qui ouvre au Réel quand l’homme parle vraiment c’est-à-dire qu’il reconnaît l’autre sans le réduire à un objet de satisfaction. Alors il reconnaît en l’autre ce qu’il est : sujet référé à la Parole originaire, aussi radicalement autre que l’autre : Autre, parlêtre. La vérité n’est pas de l’ordre de l’exactitude des observations ou de l’enregistrement des événements qui nous arrivent et qui font notre histoire, elle est de l’ordre de ce qui parle en l’homme quand il répond de ce qui lui arrive, la parole. Avec la vérité, il s’agit de répondre de ce qui parle en nous et entre nous de génération en génération.

Il semble que c’est simple. Et cependant, il est vrai que tout se complique lorsque nous sommes pris au miroir de nos sensations ou de notre pensée, miroir que nous prenons pour notre carte d’identité. Comme si nous étions faits à l’image de nous-mêmes et non selon la parole. Comme si le désir de l’homme n’était pas le désir de l’Autre. C’est dans cette perversion du désir : « comme si…ne pas » que réside le mensonge inconscient qui, détournant le désir de notre origine et du Réel de la vérité, nous laisse errer dans la multiplicité de l’apparence et des moments.


F.M. La raison pour laquelle nous nous identifions souvent à l’image que nous nous faisons de nous-mêmes, c’est que nous pouvons affirmer que matériellement, c’est bien ainsi que notre histoire s’est déroulée.

A la lumière de ce que nous avons essayé de dire, on perçoit que le problème ou la question de la matérialité, la question de la matière, rejoint le problème et la question de l’imaginaire. Ce que nous appelons la réalité matérielle, nous n’y avons accès que dans la manière dont nous l’imaginons, que par la médiation de ce qui est, pour le psychanalyste, l’objet : une réalité, certes, mais qui n’est pas le Réel. Le Réel est invisible. Il est ce qui, dans l’objet, ne se voit pas. Il est à chercher du côté de ce qui s’entend dans ce que nous voyons. Écouter, c’est être délivré de ce que l’on sait par soi-même des choses et des êtres. Écouter vraiment, après tout, c’est croire que « ça parle ». Ce n’est pas chercher la confirmation de son propre savoir, c’est plutôt être délogé du statut que donne le fait d’être un objet de la connaissance pour consentir à être identifié en tant que sujet dans la reconnaissance.

Certes, beaucoup ne  vivent pas ainsi. Et cela ne les empêche pas de faire de grandes carrières dans le monde, et même d’être objectivement des stars, des étoiles. Cette objectivité est une réalité imaginaire.

Nous commençons tous ainsi par nous identifier à ce qui brille, en particulier aux yeux de notre mère séduite par notre corps. La première image que nous avons de nous-mêmes est celle de la mère. Dans l’immédiateté de la projection, l’enfant est moi-ma-mère, comme disait Françoise Dolto. Et si personne ne médiatise pour lui la parole qui le fait homme parmi d’autres et dans laquelle il s’incarne, jamais il ne découvrira le chemin intérieur qui le conduit à la lumière de la vérité. Lorsqu’il n’y a personne pour dénouer en l’homme la confusion jalouse, le lit de l’orgueil est fait. L’homme y fait tout en lui-même et par lui-même. Il veut tout posséder là même où il est possédé par son image. Il est à l’image de lui-même, sans autre. Il se prend pour l’origine. Une origine qui ne parle pas. Une origine équivalente à un trou dans lequel le mensonge laisse tomber  : c’est la bouche du diable. Nous sommes jaloux de la Parole Originaire. C’est dans la jalousie qu’il faut chercher le ressort du fantasme ou du sentiment de toute puissance qui nous enferme dans le vide d’un moi sans autre.

F.M. Mais alors quelle serait la démarche de la foi ?

La foi consiste à répondre de la parole qui nous spécifie comme homme  : elle nous divise. Appartenant à l’espèce des parlêtres – l’homme est un être selon la parole – alors qu’il se prend, nous l’avons vu, pour un apparêtre – un être selon l’apparence -, l’homme est objet et/ou sujet, moi conscient et/ou sujet inconscient. C’est bien parce que nous sommes divisés par la parole et que nous répondons d’elle, qu’il nous est interdit de nous identifier à l’objet de la sensation, du sentiment ou de la connaissance. Nous cherchons alors notre identité dans l’autre, là où, d’être Autre, il s’indique en nous par ce qui nous manque. L’identité  dans la différence – le sujet – se réalise là où l’Autre – la Parole originaire – déloge l’homme de son moi et le convoque à répondre du désir qui naît en lui de ce que « ça parle »… alors même qu’il est aux prises avec ses pulsions et la nécessité obsessionnelle  de les satisfaire.

La parole nous divise et nous naissons de la frontière subjective où viennent s’articuler savoir et vérité. La voix entendue nous bouleverse quand elle nous invite à demeurer dans la parole qu’elle éveille en nous et nous devenons, à la suivre, ce que nous sommes dès l’origine  : être du désir de l’Autre. Elle nous délivre de l’identification imaginaire à l’objet de la connaissance ou de la volonté propre. Elle nous autorise à suivre le chemin de l’identification  symbolique  à l’Autre de la reconnaissance, à ce qui parle en l’autre et en moi. Ce bouleversement en forme de conversion est rencontre. Il ne consiste pas à vouloir savoir l’autre pour le connaître à l’image de moi. Il est passage de la volonté propre au désir de l’Autre. Il ne trouve pas sa fin dans l’organisation rationnelle ou rationalisante des connaissances, mais dans la liberté de consentir ou de refuser la rencontre qui me constitue dans la vérité du désir, de dire oui ou non (4), de répondre de ce qui parle en nous. Dans ce passage s’indique  à la fois l’origine  et la fin du chemin intérieur de l’homme, du chemin qui l’ouvre au Réel.

La torsion perverse, celle qui  entraîne l’homme vers le dédoublement en annulant la division d’où naît le sujet dans son rapport à l’Autre, s’inscrit dans le doute qui est la manière, sous prétexte d’ouverture ou de discrétion, de ne pas désirer, voir de nier le désir. Il ne refuse pas, mais il ne consent pas. Il ne dit ni « oui » ni « non ». Il ne veut pas répondre de ce qui parle en nous. Douter, ce n’est ni obéir, ni désobéir. C’est refuser de vivre en homme. C’est attendre sans consentir à se reconnaître dans l’autre comme différent. C’est ne pas croire au don (originaire) de la vie. C’est vouloir ne pas vouloir y répondre sous prétexte que ce que promet la parole est faux ou illusoire. Répondre d’elle  serait se laisser avoir.

Seule une parole d’amour, en effet, – qu’elle soit d’un père, d’une mère ou d’un enfant -autorise l’obéissance. A ce titre seulement, elle est originaire. Car elle est promesse de vie. Elle réfère la croissance de chacun à un désir qui tient sa promesse.

F.M. Et lorsque ça n’a pas été le cas ?

Cela fait les névrosés et les psychotiques  que nous sommes… Nous jouissons  contre la vie de ne plus pouvoir sortir de notre orgueil désespéré. Nous refusons l’espérance, incluse  pourtant en nous, de rencontrer quelqu’un  qui, contre toute vraisemblance, nous ouvre à une parole vraie et témoigne d’un amour dont nous ne pouvons plus douter sauf à refuser d’y répondre sous l’apparence de l’ouverture qui profère des « je ne sais pas », des « peut-être », des « j’ai le sentiment de », des « presque », autant de modalisateurs dont l’Évangile dit qu’ils sont du malin parce qu’ils ne sont ni « oui-oui » « ni non-non »(Mt 5, 37) !

Le « oui, mais », le « oui et non » sont les indices assurés d’une parole qui n’est pas vraie ou, si l’on veut, d’une haine qui ne saurait répondre en vérité ni oui ni non. Et il n’y a qu’une manière de sortir de ce doute corrosif qui fait passer à côté de la vie, c’est de discerner dans ce doute, la confusion qui nous enferme en nous-mêmes, là où nous nous sommes réfugiés, par peur et/ou par orgueil, dans un refus de l’origine afin de ne pas être trouvé, un parmi d’autres, dans la lumière de la différence.

Les êtres pour lesquels ce processus réussit – si j’ose dire – sont coincés, comme ils le disent. Ils sont des « morts-vivants ». Ils sont vides, la vie ne les intéresse pas : ils ne savent pas ce qu’est le sentiment d’aimer et/ou d’être aimés et pourtant ils vivent, ce qui est paradoxal et contradictoire. Pour eux, tout se passe comme si l’image, le sentiment, la connaissance n’avaient pas joué leur rôle de médiation. Ce rôle qui veut que, quand l’image disparaît, ce qui parle en celui qui la regarde résonne en lui, il passe du visible à l’invisible, de la connaissance de l’autre à la reconnaissance de l’Autre en lui et en l’autre. Cette entrée dans la parole – conversion, avons-nous dit – est autorisée, dès le commencement de la vie, par un médiateur qui apprend à la mère comme à l’enfant, à dire en vérité « oui » ou « non ». Cette fonction essentiellement paternelle évite à la mère et à l’enfant de se réfugier dans le doute. Cette fonction témoigne que la parole est promesse de vie et vie elle-même dès l’origine. Lorsque cette porte est verrouillée à double tour(5) par le doute ou la dérision, le psychotique n’entre pas dans l’histoire  qui est la nôtre : il a peur, il reste au seuil, il est « moi tout seul ». Il ne veut pas risquer d’en répondre par peur de mourir, par peur d’être différencié, en définitive par orgueil. Dans la puissance d’une vitalité narcissique.

Souvent lorsque les psychotiques peuvent rencontrer, au cours de leur histoire, un témoin de la parole, ça leur suffit. Et, comme il leur arrive de le dire, celui-là est leur père et leur mère, en ce sens que, entre eux, ça parle en vérité, ça parle de l’origine. A qui ne craint plus de l’entendre, la médiation de la parole indique l’origine  dans l’alliance  : l’amour dont son corps désirant témoigne. L’accomplissement de la relation à Dieu qui fonde l’Homme passe par la médiation de ce qui spécifie l’homme : la parole.

F.M. Que dire de la prière, qui se veut parole vraie, la plus vraie, même…?

Il me semble que la découverte que j’ai faite du refus en moi, d’abord dans l’ordre spirituel – refus de l’ouverture à l’Esprit qui se manifeste dans la prière – m’a introduit à la compréhension du mouvement du désir qui trouve son origine en Dieu. Nous le percevons d’abord dans la résistance qui en nous s’y oppose. Consentir au désir s’accompagne toujours de l’effondrement de nos remparts et de notre système défensif. Je découvrais que la résistance orgueilleuse  était la marque du désir refusé. S’il n’y avait pas cette ouverture primordiale du désir contre laquelle la colère du bébé le contracte parfois avec une telle force (ou que l’image du moi occulte avec une telle obstination), le refus perdrait sa force et son sens. Quand ce refus a la force inversée du désir, en effet, il se donne comme l’origine même : il nous fait croire que nous sommes bâtis sur nos propres défenses et non sur le don de la vie qui nous fonde, au plus intime, en tant que sujet qui dit « oui » ou « non ». Le refus de la parole – le mutisme – est la marque souvent inconsciente de la résistance à consentir ou à se reconnaître comme désirant : c’est la manière de ne pas répondre de et à ce qui parle en nous. Il s’entend là où le mutisme se dissimule lorsque nous disons oui et non à la fois.

Tant qu’on ne découvre pas cela, nous allons toujours  chercher ailleurs que là où elle s’indique  par notre refus, la vie promise dans l’acte même de la parole. Nous croyons qu’il suffit de changer de place, de métier, de partenaire ou de monde pour en découvrir le chemin. Mais en faisant autre chose, nous nous trompons à nouveau. Là où nous nous défendons contre le désir nous croyons consentir au désir de la vie. Or se défendre ne fait pas vivre. Consentir à vivre, c’est découvrir ce contre quoi nous nous défendons pour rester nous-mêmes : l’Autre du désir. Et nous ne le découvrons que toujours déjà barré de notre volonté propre. Pour découvrir que ça parle en nous, il est nécessaire de découvrir où ça refuse.

F.M. Vous indiquez éventuellement ici la place du directeur spirituel…

De lui et d’autres. Tous ceux qui contribuent au témoignage en vérité de notre devenir d’homme nous dirigent vers et dans l’esprit qui anime notre chair : ils nous donnent corps. La place de directeur spirituel est une place très difficile à tenir. Elle est intenable. Il faudrait plutôt dire que nous y sommes tenus. Elle ne consiste pas à donner des instructions ou à moraliser. Il ne s’agit pas de montrer à quelqu’un ses péchés pour qu’éventuellement, il en vienne à bout. Ce n’est pas parce qu’on est contre le mensonge qu’on fait la vérité. La direction spirituelle est plutôt faite d’un consentement à être le témoin du coeur de l’homme, à pouvoir entendre Dieu là où il ne cesse de revenir, c’est-à-dire là où il y a refus de l’incarnation dans la perversion du don. S’écouter à la lumière de ce qui parle dans la chair en nous et entre nous, c’est boire à la source qui est en nous. Refuser d’entendre, c’est faire mentir la parole  en déniant le corps et le désir.

Répondre de la parole, c’est consentir à la présence d’un Autre, présence réelle qui fait mourir à la vanité du moi-même et naître à la vérité du sujet, dans l’ouverture au réel.

Là, l’Amour se donne à discerner dans ses fruits. Il est de l’esprit de Dieu si la parole et la vie se donnent en vérité et qu’il fait vivre jusqu’à la mort et au-delà ; il est de l’esprit Mauvais s’il vit en disant non à la vie, s’il fait semblant de se donner, s’il ment et fait mourir dans le feu de la jalousie.

Vérité et/ou mensonge sont à discerner dans le champ d’une différence active : qu’elle réponde de la vie, et là se révèle la Parole en tant qu’elle est l’origine (Dieu d’Amour), ou qu’elle la nie, et là elle se nie elle-même comme origine (Enfer).

F.M. Le travail de l’analyste consisterait en fait à permettre que la parole passe à nouveau là où elle n’était plus entendue …

Le travail de l’analyste consiste à être là et à tenir.

L’impressionnant est que tout dysfonctionnement de la structure, tout symptôme peut s’entendre comme un point de refus de la parole, l’effet d’un mensonge mis à la place de la parole originaire. Un tel mensonge s’oppose au désir ou le pervertit. Il laisse entendre que ce qui parle n’est pas la vérité, que ce n’est pas la vérité qui parle dans la création et dans le don de la vie, que notre vie n’est pas réelle mais imaginaire. Le mensonge originel susurre à l’oreille  des vivants que la vie n’est pas réellement donnée puisqu’ils meurent. Le menteur ne veut pas que la vie soit vraie, il ne veut pas la recevoir d’un autre : en refusant de parler, il dénie la vérité de la parole, en refusant de mourir à lui-même pour que l’autre vive en lui et avec lui, il tue la vie dans la rencontre. Mentir, c’est faire avec la parole, le contraire de ce qu’elle fait en vérité quand elle symbolise le désir qui fonde dès l’origine  en elle le désirant et le désiré. En tant qu’être de désir, l’homme naît de sa différence même qui est l’unité de l’Esprit : le Corps qui répond à un nom dans l’union des membres.

Écouter quelqu’un en vérité, c’est dénouer la torsion – ou du moins ne pas en répondre comme d’une parole vraie – en interprétant l’ambiguïté meurtrière qui confond la toute puissance de la pensée  et le désir de l’Autre.

Cette écoute n’a aucune prétention à la manipulation – psychologique  ou morale – elle témoigne que sur le chemin où ça vit en vérité, ça parle en et de nous sans chercher à perdre le vivant en le faisant sortir du chemin, à le tuer en lui ôtant la vie, à le tromper en faisant mentir l’origine. Quand celui qui écoute n’entend plus ça dans celui qui le cherche, c’est que celui qui le cherche est son ennemi absolu qui « veut lui faire tout ce qu’il veut », qui veut sa vie parce qu’il ne veut pas croire en la vérité du don et au chemin qui y conduit. Il se nourrit du mensonge, non de la parole. Dès le commencement, il ne veut pas faire la vérité du désir. Dès le commencement, il la refuse : « Trempant alors la bouchée, Jésus la donne à Judas, fils de Simon Iscariote. Après la bouchée, alors Satan entra en lui. Jésus lui dit donc : « Ce que tu fais, fais le vite »(Jn 13, 26-27).

Le travail du directeur spirituel se fait à la lumière de l’Esprit de Dieu révélé en la mort et la résurrection de l’Homme Jésus, alors que le travail de l’analyste consiste à conduire à la lumière de la raison(6) et de la vérité qui parle en nous. Il n’y a pas antinomie entre les deux. Mais si l’analysant consulte l’analyste parce qu’il souffre de ne pas pouvoir vivre en homme, l’homme qui souffre de ne pas vivre dans l’Amour va voir un « père spirituel » pour chercher le Dieu de la vie qui se révèle dans la vie reçue et/ou donnée dont témoigne le désir de l’homme, celui qui ne se dit que en nous autres, dans l’unité de l’esprit.

Dans l’analyse, le travail de l’interprétation est référé à un supposé savoir de l’analyste qui soutient avec rigueur l’association des idées jusqu’en ce point où se révèle à l’analysant ce qu’il savait sans le savoir depuis toujours. Mais cette révélation, il ne la doit pas au savoir de l’analyste, justement, mais à la vérité qui parle. Le transfert analytique et le temps qu’il demande est le chemin qu’il faut parcourir pour que viennent au jour toutes les résistances à la révélation du désir jusqu’à ce que soit autorisée l’interprétation des résistances dans le médium de la parole et que, par là, soit déverrouillé le redoublement de l’imaginaire.

Dans l’accompagnement spirituel, l’interprétation (il y a toujours, dans la parole adressée à quelqu’un une dimension d’interprétation) a lieu à la lumière de la Révélation de ce qu’est l’homme dans l’Église, fils de Dieu dans l’Esprit, frère de Jésus dans la chair.

Parler ainsi, c’est dire que l’interprétation se fait au nom de Jésus Christ et que c’est sur ce contrat-là qu’est fondée la rencontre. C’est aussi bien ouvrir les Écritures à la lumière de la tradition apostolique qui les lit là où elles s’accomplissent, en lui en tant qu’homme. Puisque Jésus ne parle de lui qu’en citant les Écritures qui, du début jusqu’à la fin, ne parlent que de lui.

F.M. Se tenir à cet endroit-là pourrait être pervers et manipulateur…

La perversion… elle est majeure dans l’Église chaque fois que le Menteur y manipule la vérité du désir et se sert de Dieu pour séduire, pour détourner quelqu’un de son chemin.

Dans les sectes, ce qu’il y a de plus dangereux vient de là : une manière de faire la vérité en faisant semblant. Mais la vraisemblance  ne conduit pas à la lumière afin que soit manifesté que les oeuvres de l’homme sont faites en Dieu. C’est-à-dire pour tous. Le désir de Dieu est alors confisqué par la volonté de puissance du gourou. On peut se servir de l’idée de Dieu – quand elle n’est pas référée à l’accomplissement des Écritures et à l’incarnation de Jésus Christ qui est le chemin, la vérité et la vie de Dieu – pour transformer quelqu’un en son propre disciple, faire une école ou une secte. La vraisemblance et la brillance  peuvent devenir le pire obstacle à la révélation de la vérité.

Les pervers savent ce qu’ils devraient vivre, mais ils sont détournés du chemin de l’incarnation.  Pour eux la vérité est dans la tête, non dans le corps. Ils jouissent de savoir et de connaître tous les secrets de la jouissance. Mais, parallèlement, ils n’ont aucune compassion ni pour les autres, ni pour eux-mêmes. Leur passion de savoir tue.

La compassion prend aussi son sens le plus clair dans l’Église. Elle se révèle en Jésus Christ présent dans un corps. Du péché, c’est-à-dire du refus de reconnaître dans le vivant, la vie de Dieu, Jésus souffre à en mourir. Pour nous aussi, la compassion, c’est souffrir du péché de quelqu’un, du refus qui est en lui – comme en moi – de vivre de la vie de Dieu qui est don. Sous prétexte que je vais mourir, c’est comme s’il n’était pas vrai que je suis , ici et maintenant, vivant.

F.M. Où commence la foi ?

Croire que vous pouvez m’écouter quand je parle, c’est déjà une position de foi. Et croire que je peux vous répondre quand vous me demandez de parler, c’est une position de foi : je crois que vous pouvez m’entendre. Pas absolument, bien sûr. Mais c’est déjà le chemin qui conduit à l’infini du désir dans la singularité  de ce que vous êtes et de ce que je suis. Ces deux positions ressortissent à une seule foi. La confiance n’est pas tout à fait la foi, mais les gens en qui nous faisons l’apprentissage de la confiance nous y conduisent nécessairement. Ils ne mentent pas dès le commencement. Si la parole qu’ils nous adressent ne vient pas de l’intention droite, ils font mentir la promesse. Ce sont des faux-témoins. Celui qui fait mentir la vérité est comme le diable. Il est l’ennemi du genre humain.

La foi, c’est croire que la parole dont nous vivons est le chemin qui nous conduit à la vérité de la promesse de vie contenue elle-même dans le fait qu’y naître, c’est avoir été appelé.

Cette espérance vient de ce que la Parole de vérité nous touche à l’intime, qu’elle nous parle. On l’appelle la parole de Dieu.

F.M. Il y en a qui ne la voient ni ne l’entendent à cet endroit -là…

Qu’est-ce que ça peut faire? S’ils ne savent pas qu’ils croient et qu’ils continuent à se laisser toucher là, s’ils sont fidèles à répondre  de et à cet endroit-là, s’ils le reconnaissent chez ceux auxquels ils parlent, ça ne fait rien, ils ne savent pas qu’ils ont la foi, mais ils sont dedans. Ils répondent de la vérité qui parle en eux.

Lorsque vous rencontrez quelqu’un, sur le divan ou ailleurs parfois, vous êtes le témoin du rapport qu’il entretient avec la parole, à travers la manière dont le langage fonctionne en lui et l’ouvre au réel ou le distrait de ce qui le fait vivre. Ce travail n’est jamais terminé et il est toujours nouveau. Conduire une cure, c’est se laisser guider par ça. On peut passer de longues années sur un divan pour… éviter de faire l’expérience de la vérité. Certains payent même très cher pour cela.

De la même façon, il peut se faire que rien ne se passe pour quelqu’un qui fait sa communion et fréquente les sacrements. Il peut y avoir une espèce de ronron dans la direction spirituelle. On peut ainsi passer toute sa vie à croire qu’on est un bon chrétien.

F.M. C’est donc l’obéissance à l’esprit qui nous sauve…

En sachant que l’Esprit de Dieu n’est pas réservé aux chrétiens… Être chrétien, c’est devenir un homme en vérité à la suite du Christ. Est chrétien celui qui devient homme. Il ne sait pas toujours que c’est en Jésus Christ que cela se passe. Mais là n’est pas notre affaire.

Denis Vasse s.j.

(Parcours proposé par Françoise Muckensturm)


(1) Notamment : « Le temps du désir« (1969), « Un parmi d’autres« (1978), « Inceste et jalousie« (1995); mais aussi « L’Autre du désir et le Dieu de la foi, lire aujourd’hui Thérèse d’Avila« (1991), au Seuil. « Se tenir debout et marcher« (1995) chez Gallimard.

(2) Elle tient de son rapport paradoxal à une altérité essentielle, au grand Autre.

« Il n’y a pas d’image d’identité, (de) réflexivité, mais rapport d’altérité foncière.

Il y a deux autres à distinguer, au moins deux – un Autre avec un A majuscule, et un autre avec un petit a, qui est le moi. L’Autre, c’est de lui qu’il s’agit dans la fonction de la parole ». Jacques Lacan, Le séminaire, livre II. p. 276

Cette « altérité foncière », c’est l’Autre. L’homme est uni à l’autre dans lequel il se reconnaît comme « un parmi d’autres » par le lien d’une Parole tierce et originaire, celle d’une altérité radicale, celle d’un Autre – qui, lui, n’est relatif à rien ou n’a pas d’autre, n’entre pas dans la proximité que pourtant il fonde. Il est et n’est pas le sujet, mais cela même qui lui permet de l’être…au même titre que l’autre. Il est, comme dit Lacan, le trésor des signifiants.

(3) Manière de ponctuer, d’interrompre, de marquer le rythme et les silences, de souligner… qui fait qu’un langage nous parle par la voix de quelqu’un.

(4) Dante, La divine comédie, L’enfer, chant III. Che fece… Il gran rifiuto

Pour certains d’entre nous, il vient, ce jour implacable

Où il nous faut choisir de dire

Le grand OUI, ou le grand NON.

Celui qui le tient prêt en soi, ce OUI,

Le manifestera tout de suite.

Les routes de sa vie s’ouvriront aussitôt

et l’estime des autres accompagnera ses pas.

Mais cet autre qui refuse,

Nul n’osera dire qu’il ment;

Il affirmerait NON plus fort

Si on l’interrogeait à nouveau.

C’est son droit – et pourtant cette petite différence,

Un NON pour un OUI, oppresse toute sa vie

et l’enlise.

(5) Le double tour est à entendre comme un tour donné du côté du témoin qui n’est pas là ou qui fonctionne comme faux témoin, menteur, et un tour donné du côté de l’enfant qui veut ne rien savoir plutôt que de risquer sa vie. A la place d’un lien de parole dans la foi, un faux témoignage qui ne lève pas le doute.

(6) La raison, ici, est à prendre au sens philosophique du terme : « homme raisonnable », qui n’a rien à voir avec « la rationalisation » ou « les motivations » avec lesquelles on la confond aujourd’hui.

Nommer un père, c’est nommer sa relation avec la mère

LA CROIX

Spécial Noël

Paru le: samedi 21/12/1998

L’année du Père. « Nommer un père, c’est nommer sa relation avec la mère » Tout homme est le fruit d’une alliance. C’est ainsi que Dieu est Père en ayant épousé l’humanité. ENTRETIEN : P. Denis Vasse. Jésuite, psychanalyste.

MONROE Laurence

– Comment l’expérience humaine de la filiation aide-t-elle à entrevoir ce qu’est le don de Dieu ?

– Dans la question même du père existe une référence à la foi. « Toute paternité vient de Dieu », dit saint Paul. De fait, nous n’avons accès au père que par la mère. Si la mère ment, ou cache le nom du père, cet enfant-là aura à laisser travailler en lui la question de la vérité et du mensonge. Car si un enfant pouvait ne pas avoir de père, il ne ferait pas partie de la génération humaine. Et là, la parole de la mère est fondamentale. La parole fonde la relation entre un « je » et un « tu ». Elle est trinitaire. Nommer un père, c’est nommer sa relation avec la mère. Le « père » et la « mère » n’existent que dans leur relation l’un par rapport à l’autre. C’est-à-dire dans l’alliance. Ainsi, ce qui éclaire la relation de l’homme à Dieu n’est pas la relation du fils au père mais bien de l’enfant aux parents. Cela n’a pas de sens de parler du père sans en référer à la mère. Un père, en dehors de l’alliance, est un homme, pas un père. Le Dieu Père est celui qui a épousé l’humanité pour engendrer les hommes. N’a-t-il pas fallu que Jésus ait un père et une mère ? Joseph est le père dans l’alliance. Il a aimé l’amour en Marie. Ce qui unit Joseph et Marie, c’est l’amour même de Dieu pour les hommes.

– Comment se pose au psychanalyste que vous êtes la « question du père » ?

– Toute personne pose la question : « Comment vivre sans amour ? » Nos patients posent négativement la question de Dieu parce qu’ils sont en manque d’amour et ce manque renvoie à la question de l’origine. Parler de l’origine est une manière de parler de ce qui est notre source, de ce qui nous fait vivre. On se pose la question quand on est en manque. En manque de cette présence sans laquelle nous ne sommes pas présents les uns aux autres. Il n’y a pas plusieurs amours. L’amour du prochain c’est l’amour de Dieu. C’est la même source, la même vie qui se donne. La

fraternité n’a pas moins de poids que la paternité.

– N’y a-t-il pas danger à trop vite superposer paternité humaine et paternité divine ?

– Dès qu’on parle de paternité, on soulève la question de la Révélation. Edith Stein dit que la vérité est recherche de Dieu. L’humanité prétend se suffire à elle-même et accéder à la vérité par le savoir… C’est aussi mensonger qu’un individu qui prétendrait être sa propre origine, se voudrait tout-puissant sur sa vie. C’est cela la névrose : le « moi tout seul ».

– L’humanité sans Dieu serait névrosée, comme l’homme à qui l’on cache l’existence

de son père ?

– Le « Moi tout seul » est celui qui refuse d’être fils. Il est moi. Il est tout. Il est seul. Il n’a besoin de personne. Il ne reconnaît pas son manque. Il ne reconnaît pas l’autre. Aujourd’hui, on ne pose plus la question du père, ni de la différence sexuelle. Dès lors, la question de l’origine ne se pose plus. Le même produit le même. L’humanité n’est plus épouse. L’homme se prend pour le vivant et s’imagine que c’est lui qui fait vivre. Il y a un orgueil formidable à ne plus se référer à la vie comme à un autre. Jésus-Christ est l’autre par excellence. Par lui seul, nous avons accès au Père. Sans lui, nous n’avons pas non plus accès à la Mère, l’humanité. Jésus est appelé « Fils de l’homme ». Il est « Fils de David »… Pourquoi ? David est justement le roi choisi par Dieu parce qu’il demande pardon.

– Rencontrez-vous des patients révoltés contre Dieu parce que blessés dans leur relation au père ?

–       Je ne crois pas que notre relation au père pollue notre relation à Dieu. Mais elle révèle la relation de l’homme à l’amour et cette relation est par nature blessée, imparfaite. Or, comme le pardon est la source de l’amour entre un homme et une femme, la croix, ce don sans condition, est le lieu où Dieu se révèle comme Père. Par son Fils, nous devenons fils adoptifs. Adoptés par le désir de Dieu.

Recueilli par Laurence MONROE.

LIRE AUSSI

De Denis Vasse : Le Temps du désir, réédition 1997, Seuil, coll. « Points Seuil », 184 p., 43 F et Inceste et jalousie, la question de l’homme, (1995), 312 p., 139 F.

« Il n’y a pas plusieurs amours. L’amour du prochain c’est l’amour de Dieu. C’est la même source, la même vie qui se donne ».

“Etre chrétien, c’est consentir à ce qu’est l’homme”

La CROIX

Paru le: mercredi 21/04/1999

Etre chrétien, c’est consentir à ce qu’est l’homme.

Pour Denis Vasse, jésuite et psychanalyste, devenir un homme c’est être aux prises avec la vérité qui parle en soi. Pour lui, le langage de la psychanalyse, et notamment celui de Jacques Lacan, s’est présenté comme une possibilité de parler de l’homme dans un langage qui échappait aux perversions du discours religieux.

Rencontre.

BOUTHORS Jean-François

– Qu’est-ce que c’est qu’être psychanalyste ?

– Eh bien, quelqu’un vient vous voir parce qu’il souffre et vous demande de l’écouter. Vous pouvez être le témoin de ce qui se passe en lui, l’écouter en pointant les endroits où la parole est coincée, où elle ne l’informe plus en tant que sujet qui parle, que « parlêtre ». Le propre du psychanalyste, c’est d’interpréter, à la lumière de la parole qui se dit en chacun de nous, et en particulier dans l’analysant, ce qui coince en lui et fait symptôme, y compris sous une forme somatique. Alors cela peut ouvrir une question sur le sens de la vie. Vous êtes le témoin qui l’autorise. Vous êtes à l’endroit où vous autorisez quelqu’un à s’autoriser lui-même à vivre. Ce

n’est pas loin de la question de Dieu.

– C’est-à-dire ?

– Pour moi, être chrétien et interpréter le monde à la lumière de la révélation de Jésus-Christ, c’est consentir à ce qu’est l’homme. On devient chrétien dans la mesure où l’on devient un homme en vérité, c’est-à-dire en étant aux prises avec la vérité qui parle en soi. C’est devenir un homme selon Dieu, selon ce qui se révèle dans le vivant et qui est la vie.

– Dans vos livres revient en permanence cette expression du « désir de l’Autre »…

– C’est une phrase de Jacques Lacan. Il écrit l’Autre, avec un grand A. Cet Autre n’est pas représentable, pas imaginable. Il est situé au-delà du principe de plaisir. C’est le lieu de la parole. Il n’y a pas de sujet sans Autre, il n’y a pas de parole sans altérité. Pour moi, la terminologie lacanienne a été une source inouïe, en matière de réflexion théologique. Cela m’a offert la possibilité de parler de l’homme dans un discours qui n’est pas immédiatement religieux.

– Quel avantage ?

– Le discours religieux risque de devenir très vite moral, normatif. Si vous dites à un enfant que telle chose est un péché, il va le cacher ou faire en sorte de ne pas pécher. Mais faire en sorte qu’on ne pèche pas, pour l’homme, c’est de l’imaginaire pur et simple. Ça n’existe pas et cela met progressivement les êtres dans une dissociation intérieure, jusqu’au jour où ils jettent le bébé – la religion – avec l’eau du bain ! Ou alors ce discours religieux tourne les gens vers eux-mêmes, au lieu de les ouvrir à la question de ce qui fait vivre. Il s’agit pour eux de se conduire dans l’existence de manière aimable. Si c’est ça, la condition de la foi, nous sommes perdus !

– Vous parlez de péché, c’est quoi ?

– Le péché, Dieu s’en moque, sinon du fait que cela nous perd. Le péché, c’est toujours la question de l’orgueil, le fantasme de la toute-puissance, dont Freud lui-même a parlé avec des mots qui n’impliquent pas immédiatement Dieu. C’est à partir de ce fantasme de la toute-puissance que l’on reconnaît que l’on veut prendre la place de Dieu. Aujourd’hui, pour beaucoup de gens, être soi-même, c’est bien fonctionner sous tous rapports. Etre aimable, autosuffisant, autonome… C’est à ce titre que, d’une certaine manière, on voudrait supprimer tous les handicapés, euthanasier les vieillards. Parce qu’on ne voit pas quel sens ça a !

– L’Eglise elle-même semble avoir du mal à parler aujourd’hui de la souffrance, en raison du dolorisme de certains discours passés.

– Comme elle a du mal à parler de la vie. Mais ce que m’a appris la psychanalyse, c’est que tous les êtres qui ont évité de souffrir – et cela peut être extrêmement précoce, ça peut prendre un bébé au berceau – finissent par éviter la vie, par en être à côté. Dans le monde qui est le nôtre, vivre, c’est nécessairement souffrir. Non pas que souffrir fasse vivre, mais parce que si nous sommes vivants en ce monde, les forces de ce monde vont attaquer cette vie. Qui n’en fait l’expérience ? Et d’une certaine manière on peut même dire que s’il n’y avait pas la souffrance, nous ne saurions pas ce qu’est le mal et que, sans elle, c’est l’univers pervers qui se réaliserait.

Par ailleurs, si vivre c’est vivre avec, pour l’homme, vous voyez bien que l’altérité, à laquelle le cœur de ce que nous sommes est convoqué, nous appelle à une espèce de souffrance. Etre constitué dans la parole dans un rapport à l’autre, c’est pour le narcisse que je suis souffrir de ne pas réduire l’autre à ce que je suis. A quoi reconnaissez-vous quelqu’un qui n’a jamais aimé, sinon au fait qu’il se débine chaque fois qu’il faut souffrir ? Mais on nous dit aujourd’hui que la vérité est de l’ordre de la sensation, que si je n’ai plus la sensation de vous aimer, c’est que je ne vous aime plus. C’est la négation même de l’amour. Non ?

– Vous dites que l’Eglise a du mal à parler de la vie. Elle a aussi eu peur de la psychanalyse…

– Bien sûr, mais ce que nous dit Freud c’est que le sexe est le lieu de la différence, le lieu à partir duquel se pose la question véritable de la parole dans l’unité de ce qu’est l’homme. « Homme et femme, il les créa », proclame la Genèse. Et ils vont devenir un dans le mariage ! Il n’y a pas de conceptualisation de l’homme en dehors du rapport homme-femme, c’est-à-dire de la différence sexuelle. Ce n’est pas moi qui l’affirme, c’est la Bible. Le lieu même de la différence va devenir le lieu de l’unité !

– Si l’Eglise a peur de la vie, le cinéma lui – en tout cas certains cinéastes – ambitionne de tout montrer, pensant montrer l’intime de l’intime.

– C’est faire comme si l’intime de l’intime était montrable, c’est un mensonge. Il y a une confusion entre le discours et la représentation, d’une part, et la parole d’autre part. La parole, c’est ce qui surgit dans le silence. L’intime de l’intime, c’est que qui est l’Autre pour nous. C’est ce qui n’est pas imaginable, ce qui n’est pas représentable. Quel que soit votre discours, nous n’arriverez jamais à dire ce qui parle.

– Dans votre dernier livre, un mot revient souvent, celui d’obéissance…

– Obéir, ce n’est pas être soumis à un discours, c’est être l’incarnation de la parole en la mettant en pratique. Je définis le corps comme la chair touchée par la parole. Il n’y a qu’une chose qui parle dans le monde – qu’on ne nous raconte pas d’histoires !

– c’est le corps de l’homme. Si l’esprit parle, c’est parce qu’il devient corps. C’est ce sur quoi nous sommes fondés ! C’est ce à partir de quoi nous pouvons prétendre que Dieu a un corps, sinon il ne parlerait pas. Mais parler, cela ne se réduit pas à un discours qui existe en lui-même. Nous parlons lorsque nous nous parlons.

Recueilli par Jean-François BOUTHORS

BIOGRAPHIE

En compagnie de Jésus et des hommes. Né en 1933 dans le village d’Aïn Bessem, d’une mère institutrice et d’un père paysan, à la foi du charbonnier, Denis Vasse prendra le parti d’une Algérie libre, lorsque éclatera la guerre, ce qui lui vaudra de très sérieux ennuis avec l’armée française, alors qu’il fait sa médecine à Alger. Il y fera pourtant son service comme médecin militaire, après deux ans de noviciat chez les jésuites à Aix-en-Provence (entre 1958 et 1960). A partir de 1964, alors qu’il étudie la philosophie à Paris, il commence une psychanalyse qui le conduira à devenir membre de l’Ecole freudienne fondée par Lacan (il en sera même le vice-président de 1974 à 1980). C’est à cette époque et dans ce cadre qu’il rencontre Françoise Dolto qui lui dit : « Vous êtes tellement marqué du signe de Dieu que j’oublie toujours votre nom. » Ils se lieront d’amitié, et Denis Vasse accompagnera, plus tard, Françoise Dolto pendant sa maladie. Peu avant de mourir, elle dira : « Dites à Denis que je ne peux plus l’attendre. » En 1967, il est à Lyon dans la Compagnie de Jésus. Il ouvre un cabinet de psychanalyste à Villeurbanne. Quelques années plus tard, en 1984, il sera associé à la création du Jardin couvert, une structure pour enfants qui travaille dans la ligne de Françoise Dolto.

Aujourd’hui, Denis Vasse partage son temps entre les personnes qu’il suit en analyse, le Jardin couvert, des sessions et séminaires qu’il anime et l’écriture de ses livres, Un parmi d’autres, Le Temps du désir, L’ombilic et la voix… sans oublier une tâche, toute ignacienne, d’accompagnement spirituel.

Naître pour la mort – Naître à la vie

Naître pour la mort – Naître à la vie ( du 27 juin au 1° juillet 2005 )

Denis VASSE – Interview à la radio suisse romande – Espace 2 – A vue d’esprit

Première émission : La vie ne peut que se donner

La vie ne peut que se donner, se recevoir, se partager, mais en aucun cas elle ne se possède. Cette semaine, nous vous entraînons dans une réflexion profonde, à la frontière entre philosophie, théologie et psychanalyse. Nous vous entraînons surtout à la découverte d’un penseur, le jésuite et psychanalyste Denis Vasse.

Denis Vasse est connu pour avoir éclairé d’une façon originale, en partant de son travail de psychanalyste, des questions spirituelles, théologiques, philosophiques fondamentales. Parmi elles, le rapport à la vie, à l’altérité, à la parole, à la chair également. Sa réflexion s’enracine dans des récits d’hommes et de femmes, d’enfants aussi qui n’arrivent pas à entrer dans la vie, qui refusent l’autre, le réel, qui s’imaginent que la vie ne leur a pas vraiment été donnée, qu’elle ne leur a été donnée que pour mieux être reprise plus tard et que l’amour que, soit disant, on leur porte, n’est qu’une manière de les empêcher d’être eux-mêmes. Ils font écho à tout ce qui, en nous, refuse d’entrer dans la vie pleinement. C’est à une écoute exigeante que nous vous invitons, autour de thèmes tellement centraux que l’on ne peut que progressivement y entrer. Des thèmes autour desquels nous tournerons, nous reviendrons durant toute cette semaine, comme face à un tableau, qui progressivement se dévoile et qui communique au-delà des mots.

Je pense qu’il n’y a qu’une structure humaine. Nous ne la comprenons, nous ne la touchons que par le biais de la pathologie. D’une certaine manière, c’est pareil dans l’ordre de la vie spirituelle. La possibilité que nous avons de découvrir en nous la parole véritable, c’est-à-dire le fait que ça parle en nous, c’est quand même la découverte du péché. C’est cela même qui s’oppose à ce que nous puissions dire, parler, consentir à ce qui se révèle en nous, c’est cela même qui nous fait éprouver, justement, la force de ce qui se révèle, autrement dit la vie. Et tout homme naît parlant. C’est par ce que nous sommes parlants que nous apprenons à parler. C’est parce que nous sommes constitués, intimement, dans notre chair, par la parole que nous apprenons à parler. Mais, apprendre à parler, c’est justement découvrir ce que c’est que vivre, ce que c’est que la vie qui se révèle en nous.

Denis Vasse, selon vous il y a vraiment une structure commune. Est-ce ce que, à la base de cette structure, il y a justement un consentement, qu’on donne ou qu’on ne donne pas, à la vie qu’on a reçue et qu’on n’a pas demandé ?

Voilà : la vie qu’on a reçue et qu’on n’a pas demandé, c’est le langage du névrosé. Et oui, c’est le langage de tous, d’une certaine manière. Dans l’ordre de la conscience, on pense comme ça. Mais, vous voyez bien que c’est là un vrai problème qu’il faut bien entendre, c’est que la vie est ce qui se donne. Or, nous sommes vivants quand nous disons que nous n’avons pas demandé la vie. Autrement dit, nous pensons avec une force formidable que la vie ne nous a pas été donnée, qu’on ne l’a pas demandée, dans l’acte même où nous sommes vivants. Et justement, le fait de dire non – nous y arrivons -, c’est la manière de ne pas consentir, avant même la conscience de la parole, à la vie qui se donne. La vie ne peut que se donner.

Vous dites « ce non peut-être dit avant l’accès à la parole » ça veut dire que ce non peut-être dit chez un très petit enfant.

Oui, très petit, très petit. Il peut être pas dit, mais actué dans ses muscles eux-mêmes. Par exemple, l’anorexie, ça commence très tôt. Ce n’est pas qu’il ou elle n’a pas dit non. C’est qu’il dit non de tout son être. C’est comme s’il refusait, avec l’énergie même de la vie qui se donne, qu’elle se donne. On va parler en ne pas parlant. Par exemple, les autistes, les gens qui ne peuvent pas et ne veulent pas parler (parce que les deux sont vrais), eh bien, vous voyez bien que vous mettez un autiste dans une société quelconque, ça fait un bruit formidable. Non seulement un bruit, mais souvent ce sont des psychotiques, et par conséquent des gens qui vont tenir une place extraordinaire.  En général, ils montent sur les épaules, il tirent les cheveux de leur mère, etc.. Donc il y a quelque chose qui…, une parole qui ne se veut pas. Qui ne se révèle pas. C’est-à-dire que toute vie se révèle. Et elle se révèle par les mouvements, par le corps quelle est et qu’elle habite. Mais aussi, si elle se révèle, au sens rigoureux du terme, c’est qu’elle parle. Comme l’a dit Lacan : « ça parle ». Donc, c’est ce « ça parle » qui devient le sujet parlant. Ne pas parler, c’est refuser de se révéler, c’est-à-dire c’est refuser d’être. Parce qu’il y a souvent une peur de la vie, ou que la vie se présente, dès tout petit ou dès avant la naissance, et à la naissance en particulier, comme quelque chose dans quoi on ne peut pas entrer. « J’ai peur ! ». Et dans cette mesure-là, ne pas vivre, dire non à cette vie qu’il ne veut pas, c’est cela vivre, pour celui qui est un cette problématique là.

Denis Vasse, pour, peut-être, qu’on puisse avoir un visage sur ce que vous nous dites, vous avez publié récemment un livre qui s’appelle « La grande menace », où vous parcourez les deux ans de psychanalyse que vous avez vécue avec le petit Christian, je crois qu’il avait entre quatre et six ans, et qui justement, à un moment de la psychanalyse, va, avec ses mots à lui, parvenir à dire, en fait, que la vie, il l’a reçue, c’est certain, mais il l’a vécue comme un rejet plutôt, comme le fait d’être éjecté. Est-ce que vous pouvez nous raconter cela ?

C’est un petit garçon, qui a quatre ans et demi quand il vient me voir. Je parle avec ses parents, je les interroge sur ce qui est arrivé, j’apprends un certain nombre de choses, qui sont de l’ordre de ce qu’on dit comme ça ultérieurement, mais qui peuvent être vécues, sans en avoir conscience, par un enfant dans le ventre de sa mère ou par un enfant qui naît. C’est une femme, dont elle-même raconte un certain nombre de circonstances gravissimes, où, je ne sais plus trop bien, c’est son père qui tapait dans le ventre de sa mère au moment où elle est née. Et cet enfant, qui est le deuxième d’ailleurs (il vient après une petite fille), c’est un petit enfant qui ne joue pas en récréation, qui ne parle pas chez lui, ou, quand il parle, il attrape des colères. En général des colères qui se réalisent sous le lit de sa propre grande sœur, qui a pas tout à fait deux ans de plus que lui. Toutes les mères savent ce qu’est la colère d’un enfant. C’est quoi ? C’est quelque chose qui se ferme à tout, avec une violence ! Le monde entier ne peut rien contre un enfant qui dit non !

Denis Vasse, pour reprendre une expression que vous avez utilisée tout à l’heure, vous avez dit « ça parle en nous », ça parle, mais encore faut-il qu’on le laisse parler…

Non, je crois que de toute façon ça parle. Mais c’est ça qui est refusé. Nous sommes une parole vivante.

Quand vous dites « ça parle » il faut bien l’entendre au sens large du terme. Ce n’est pas simplement des mots, mais c’est un regard, c’est un geste, c’est une capacité relationnelle avec des objets, des personnes…

Freud lui-même dira que à la place du « ça » surgira, viendra le « je », le sujet. Le « ça parle », c’est une manière de parler, mais comme un acte qui ne dit rien, parce que le « ça » ne parle pas. Pourquoi ? Parce que si j’étais un « ça » qui parle, je vous dirais n’importe quoi. Je serais même dans une espèce de refus de vous considérer comme sujet, et donc de vous adresser la parole. Qu’est-ce qui fait la difficulté de travailler avec un enfant psychotique ? C’est que, vous pouvez lui raconter ce que vous voudrez, c’est comme si vous ne lui parliez pas. Quand je décris Christian, je dis que pendant seize séances, il n’a pas ouvert la bouche. Ou bien il était couché sur ses bras, sur la table, ou bien il émettait des sons de pet avec sa bouche. Donc, je n’avais plus qu’une ressource, désespérée, désespérante, c’est d’entendre que ça ne parlait pas. Et que c’est bien dans la mesure où j’entendais que son attitude inconsciente était que ça ne parle pas, qu’au moins ça signifiait, entre lui et moi, que ça ne parlait pas. Parce que le bébé, il ne sait pas qu’il ne parle pas, et ne sait pas qu’il parle non plus. Et c’est pourquoi, la première manifestation de quelqu’un, pathologiquement, qui ne veut pas entrer dans la vie de la parole, c’est justement se taire. C’est ce qui encombre la bouderie dans nos familles.

Et vous dites, dans ce refus de tout communiquer, d’être en relation, finalement, c’est presque sa manière à lui, à l’enfant, de manifester son identité. Finalement, il est un « non » !

Il est une non existence. C’est ce que dit Françoise Dolto. Donc, vous pouvez le solliciter : « mais fais ceci, mais fais cela », vous pouvez les dresser à parler, mais ça ne change rien. Moi, il m’est arrivé de dire à de petits : « tu me tues ». Par ce que, vous voyez bien que ne pas parler, c’est littéralement refuser l’altérité, c’est tuer l’autre. Et regardez comment une femme qui en veut, même si elle ne le sait pas encore, qui en veut à son mari, ou qui est complètement prise par, justement, une impossibilité où son mari est de lui parler, est capable de ne pas faire exister ce qu’il dit ou ce qu’il désire. Et que c’est la violence la plus grande de la femme.

Est-ce qu’il y aune forme de vengeance là-dedans ? Une vengeance contre la vie.

Une vengeance, que j’ai appelé essentielle, qui est la vengeance de la vie.

Je vous cite. Vous dites : « il y a une forme de vengeance contre cette vie, une vie qu’on va posséder pour soi-même, et puis, finalement, ce fantasme qui va devenir un roman de vie qu’on va prendre pour la vérité, qui est finalement un mensonge.

Oui, c’est un mensonge. C’est un mensonge, pourquoi ? Parce que nous en arrivons à dire que la vie ne nous a pas été donnée, là même où nous la refusons. C’est quoi ça ?

Si je prenais une image : c’est comme si on avait une source d’eau qui coule. On construit un barrage et on me dit : « non, chez moi il n’y a pas d’eau ! »

Avec la difficulté que vous objectivez. Tandis que… C’est toute la question de la perversion humaine. C’est à dire, encore une fois, je reprends ce que je dis, cette possibilité de croire, probablement un fantasme, de croire que la vie ne nous a pas été donnée, là même nous la refusons. On ne peut pas mieux définir la perversion.

Si je vous ai bien compris : par ce que là où nous la refusons, c’est bien qu’elle est donnée !

Oui. Exactement.

Denis Vasse, vous dites : « ce non, il n’est pas premier ».

Non, il ne peut pas y avoir de « non » sans « oui ». Il n’y a ni non, ni oui. Donc, nous sommes dans la source du langage, mais pas du langage qui engage, en disant oui ou en disant non. Parler à quelqu’un, c’est lui dire oui ou non, c’est à dire s’engager dans la reconnaissance avec lui. C’est consentir à recevoir de lui et à lui donner quelque chose. C’est dire oui. Dire non, alors c’est comme ça que le langage devient complètement  neutre et que toute notre époque moderne, avec la science du langage qu’elle a, fait que nous communiquons comme jamais encore nous n’avons communiqué, et pourtant nous ne parlons plus.

Deuxième émission : Le refus primordial


On peut construire une vie sur le déni de sa naissance, en affirmant que la vie ne nous a pas été donnée, et que c’est la mort qui nous a été donnée. Bonsoir et bienvenue dans ce deuxième volet de notre série intitulée : « Naître pour la mort, naître à la vie », série que nous passons en compagnie de Denis Vasse, psychanalyste, jésuite.

Denis Vasse est l’auteur de plusieurs ouvrages qui ont influencé la théologie. Théologie existentielle, qui cherche à repenser la foi à partir à partir du vécu des hommes. Car, précisément, Denis Vasse a construit sa pensée à partir des confidences de son cabinet de psychanalyste. Et il a en est arrivé à exprimer avec des nouveaux mots, des affirmations théologiques aussi fondamentales que, par exemple, le péché originel. Pour lui, il y a quelque chose de commun entre le récit de la Genèse et ces hommes et ces femmes qui, sur le divan, affirment que la vie ne leur a pas été donnée, qu’on les a trompés, et que c’est la mort qu’on leur a donnée. Un refus de la vie, qui se traduit en refus de l’autre, de la réalité et qui conduit ces personnes à vivre dans leur bulle. Bulle dans laquelle nous vivons tous, par moments, dans nos vies, soyons honnêtes ! Alors, la faute aux autres, aux parents, à Dieu, ou à un « non » à la vie qui se dit en nous… inconsciemment ?

Quand on dit que la vie ne nous a pas été donnée, vous voyez bien que, au lieu de découvrir, ou de laisser se découvrir ce qui dit non à la vie en nous, nous allons accuser l’autre de ne pas nous donner la vie.

C’est la faute à l’autre !

Nous allons accuser l’autre. Autrement dit, c’est la dimension paranoïaque de l’humanité qui accuse l’autre de ce qui l’agit.

Mais en même temps, c’est peut-être la faute aussi à l’autre, si on a une mère… On évoquait, hier, des mères qui ont elles-mêmes vécu des choses assez douloureuses, qui n’ont pas su accueillir un enfant… Si on est dans des circonstances de guerre, ou pénibles… Tout dépend du milieu dans lequel on vit, dans lequel on arrive… Ça va être plus ou moins facile…

Ce que vous dites que est juste. Ce que je crois, c’est que une psychanalyse, même d’adulte, qui croirait quelle est arrivée à son terme parce qu’elle est entièrement explicable par ce que les autres lui ont fait, serait une tromperie majeure. Serait un mensonge majeur.

Est-ce que ça veut dire, Denis Vasse, que la liberté est un leurre, d’une certaine manière ?

La liberté, ce n’est pas le choix secondaire, comme aller voter, etc…. Bien sûr, c’est ça… Mais la liberté fondamentale, ce n’est pas ça ! C’est un consentement, que nous ignorons, à la vie qui nous inscrit dans l’existence, et dans l’être, et dans la vie, justement dans la rencontre avec quelqu’un d’autre. Le déni de la vie va être aussi une manière de ne rencontrer personne.

Ce déni de la vie, il peut exister chez des adultes qui sont, par ailleurs, totalement inconscients de ça. Enfin, ce n’est pas du tout… Et pourtant, il y a ce nœud fondamental qui est là, quoi !

Bien sûr, bien sûr ! Et même qui est le nœud le pire. Vous pouvez construire une vie sur le déni de votre naissance. Ce sont ces gens-là qui vivent soit dans la tête (ils peuvent être même de brillants intellectuels), soit dans l’imaginaire. « Il est dans sa bulle », comme on dit.

Et ça a quelles conséquences, dans la vie concrète ?

Eh bien, ça a qu’ils ne sont plus incarnés. Ça a qu’ils ne vivent plus dans la chair. Il n’y a pour l’homme de possibilité que de vivre dans la chair. Et, dès qu’il déserte sa chair, eh bien, il a un corps imaginaire, un corps en images. Et donc il va construire… On peut faire des profils de carrière et des beautés réalisées comme ça… Le monde moderne est très fort pour ça… C’est-à-dire, vous allez passer votre vie à habiter une image. Mais vous voyez bien que c’est la catastrophe ! Habiter une image, c’est se mettre dans un endroit où on ne rencontre personne. C’est comme le lieu de la… l’objectivation de notre volonté propre. Alors que parler, c’est constamment poser quelqu’un dans l’existence, et recevoir de lui.

Et donc, celui qui est dans son imaginaire, dans son cerveau, dans sa tête, d’une certaine manière, il n’a pas la vie en lui, il n’est pas un vivant parmi les vivants.

Il n’est pas vivant. Et c’est ce qui vous disent d’ailleurs. Un jour, il y a un garçon, 18 ans après, qui m’a dit : « Moi, je suis comme une éponge sur le bord d’une baignoire. Ma mère ne m’a donné que la vie. » Ça voulait dire : ne m’a pas donné de nom. Et il disait : « Le nom, c’est comme un chapeau sur la tête. » Donc, vous voyez bien que quelqu’un qui se bâtit comme Gretta Gargo, au lieu de se bâtir dans l’altérité, dans un rapport vivant, qui exige un tiers d’ailleurs, eh bien, au lieu de se bâtir dans un rapport de vie et de chair, et que vous vous bâtissez sur l’image ou sur les canons de la beauté, le jour où vous ne pouvez plus vous regarder dans une glace, c’est catastrophique ! Vous n’avez plus qu’à vous enfermer ! Vous disparaissez avec votre image. C’est l’histoire de Dorian Gray, etc.

On n’est plus qu’une façade. Avec, derrière, un gouffre…

… (Inaudible. Rien ?). Et alors, forcément, vous voyez bien comment cette découverte-là, c’est quoi ? C’est ce qui se passe déjà dans l’enfant qui pleure. Comme c’est impossible, parce qu’il n’a pas de critères, parce qu’il est en colère, parce qu’il est hors de lui, qu’est-ce qu’il fait ? Il va dans les bras de sa mère. Qu’est-ce qui le fait aller dans les bras de sa mère ? C’est la vie ! Il va dans les bras de sa mère, et si sa mère n’est pas trop malade, elle va dire « mon chéri, qu’est-ce que tu as ? », et puis elle va lui dire « tartanpion, etc…. ». C’est à dire, là où lui va exprimer que tout est absent de lui, dans un espèce de désespoir, c’est littéralement sa mère qui le maintient dans la vie. Mais, supposez que cette femme souffre elle-même d’avoir été ainsi rejetée, sans qu’elle le sache, elle ne va pas pouvoir lui parler. Moi, je connais des femmes qui se sont débrouillées, découvrant ça en elles de manière épouvantable, qui se sont débrouillées pour aller confier à un organisme ou à quelqu’un leurs enfants, sachant qu’elles ne pouvaient pas avoir de rapport constitutif avec elles, pour pouvoir se suicider.

Quand on entend ça, Denis Vasse, est-ce que, justement, il y a une telle peur de la parole qui pourrait toucher, de l’Autre, où il pourrait y avoir un lieu de rencontre, finalement, que, du coup, toute rencontre est totalement menaçante ?

Voilà ! Toute rencontre est totalement menaçante !

La rencontre, c’est la mort.

La rencontre, c’est la mort ! C’est la mort dans la mesure où je n’en veux pas. Puisqu’elle se présente comme ce qui tue. C’est une rencontre duelle. C’est une rencontre… C’est comme si c’était l’autre qui était la vie toute entière, et que pour être vivant moi-même, je devrais être comme lui. Mais c’est la mort ! C’est bien ça qui existe dans le rapport duel entre mère et enfant, et où, pour vivre, l’enfant doit devenir la vie de la mère. C’est-à-dire, c’est comme si j’avais Dieu en face de moi… !

Il doit fusionner, il ne doit plus exister. Il n’a plus le choix quoi !

Il doit fusionner ou être complètement séparé, ou être abandonné. Tous les êtres qui ont eu le risque, dans leur existence, de fusionner comme un objet avec père ou mère, justement, vont se retrouver dans l’abandon. Mais, vous envoyez bien qu’on ne peut pas plus vivre de fusionner que d’être abandonné. Dans l’abandon, souvent, on élabore le roman de devenir indépendant ou autonome, n’est-ce pas… Mais ça n’existe pas ! On ne peut devenir autonome, dans une rencontre, où ni l’un ni l’autre des termes n’absorbe ou n’évacue l’autre, c’est-à-dire une rencontre qui a lieu finalement par la médiation d’un tiers.

En ce sens-là, on pourrait dire, d’une certaine manière, on est tous à la fois habités par la peur qu’on nous aime, au point de nous détruire, par la peur également de donner. En même temps, on a envie de donner, mais on a peur de se perdre. On est tout le temps un peu pris dans cette ambiguïté-là.

On a peur… On a peur de ce qu’on appelle l’amour. Pour autant que l’amour n’a pas d’autre possibilité de vous dévorer. Aimer, c’est aimer comme on mange ! Et d’ailleurs, c’est courant : on en mangerait ! J’ai entendu… Quand j’étais gosse, je me souviens d’une tante, qui soignait une de mes cousines d’ailleurs, et qui, au cours de la toilette, lui disait : « Ah ! Que c’est bon ! On en mangerait ! ». J’étais effrayé !

Comment qu’on n’a pas… Parce qu’il faut bien, quelque part, faire cette expérience qu’il existe un amour qui nous laisse être nous-même, qui, au contraire est content qu’on soit différent, qu’on soit autre. Si on n’a pas c’est l’expérience-là, comment est-ce ce qu’on peut y accéder ?

On n’y accède pas. C’est qu’on a fait l’expérience d’un amour mensonger. C’est-à-dire d’un amour qui dévore et qui laisse tomber. D’une vie qui se donne et qui se reprend. On a là le fantasme fondamental qui fait qu’on refuse Dieu.

D’ailleurs, vous citez dans votre livre « la dérision et la joie », vous faites allusion à Genèse 3, au serpent. Vous dites : le pervers, ou celui qui n’a pas fait l’expérience d’un amour qui peut nous laisser être nous-même, finalement, eh bien il ne croit pas au don de la vie en vérité. C’est un mensonge ! Et on le comprend. Et de fait, il expérimente ça et vous dites : il est comme le serpent de la Genèse qui dit « vous serez vivants si vous ne mourrez pas, Dieu est un jaloux, en fait il ne veut pas vous donner la vie ».

C’est ça ! C’est exactement ça ! C’est lui qui ment, ce n’est pas moi ! C’est bien ce que vous disiez tout à l’heure, sous la même forme. Vous disiez : « Mais enfin, si une femme a eu tellement de malheurs, etc., qu’elle ne peut pas parler, alors voilà, tout état de cause de lui… » Mais, justement, cela correspond au fantasme fondamental qui nous habite originellement (pas originairement, mais originellement), c’est-à-dire ce fantasme que la vie est un objet qu’on nous a donné et qu’on peut le reprendre.

Sans cela, il aurait presque mieux valu qu’on ne nous la donne pas.

Exactement !

Denis Vasse, comment est-ce qu’on peut, par ce que vous faites un tableau qui paraît sans espoir, est-ce qu’on peut désamorcer ça ?

C’est sans espoir.

On ne désamorce jamais ça ?

Ce qui peut désamorcer cela, c’est… s’il est vrai que le désir de l’homme est le désir de l’Autre, c’est un Autre, dont nous dépendons dans la mesure où ce qui nous fait vivre de désir, c’est bien l’altérité, ce que nous cherchons et non pas ce que nous projetons, c’est ce que nous découvrons dans la mesure où nous cherchons, et ce n’est pas forcément ce que nous cherchions. Donc le « désamorcement » de là apparaît toujours comme, justement, le don d’une vie qui n’est pas ça, vous comprenez ? Qui n’est pas ça et en tous les cas qui ne se construit pas ce moment-là. Qui dit que la vie, la vie donnée, c’est la vie. Et à quoi on reconnaît la vie donnée ? Ce n’est pas parce qu’on la garde. C’est parce qu’elle se donne en nous de la même façon.

Je la partage. Je l’ai reçue gratuitement, je ne l’ai pas volée, on ne va pas me la reprendre.

Voilà. C’est les phobiques qui croient qu’ils ont volé la vie. C’est pour ça qu’ils ne parlent pas. Parce que si je parle, on va croire que je l’ai volée. Si je parle de la vie, on va croire… Et vous voyez bien que c’est là où ils sont persuadés par eux-mêmes, c’est-à-dire dans le dédoublement d’eux-mêmes, justement, qu’ils l’ont volée. Qu’ils ne devraient pas l’avoir.

Et c’est complètement fou hein ?

C’est la folie. Mais, vous voyez bien, que c’est très important de percevoir cette radicalité-là pour découvrir à quel point ce qui désamorce cette chose-là, c’est le salut.

Qu’est-ce que vous mettez derrière ce mot : le salut ?

Être sauvé de cette perspective-là.

Et ça, ça pourra se faire grâce à la rencontre avec quelqu’un d’autre, une altérité quelconque.

C’est la rencontre avec quelqu’un qui témoigne que la vie qui n’est pas perverse, c’est-à-dire qui se donne sans se reprendre, c’est vrai. C’est la vérité que la vie est vraie dans cette mesure-là et que si nous faisons l’expérience d’une vie vraie, quelle qu’elle soit dans sa modalité, c’est cela, justement, le pardon, c’est-à-dire que nous est redonnée, justement, une vie que nous avions perdue.

Troisième émissionLa parole


Si l’on peut se parler les uns aux autres, c’est parce que nous avons une origine commune. Là, on parle d’une parole avec un « grand P », une parole dont on peut avoir peur, une parole que l’on peut refuser aussi. Nous sommes en compagnie, toute cette semaine, de Denis Vasse, jésuite et psychanalyste.

Denis Vasse est connu pour avoir éclairé d’une façon originale, en partant de son travail de psychanalyste, des questions spirituelles, théologiques, philosophiques, fondamentales. Parmi elles le rapport à la vie,  à l’altérité et à la parole, notre thème ce soir. Il a travaillé ces thèmes à partir des confidences de ses patients. Parmi eux, un petit garçon, Christian, qui est venu le voir lorsqu’il avait quatre ans, un petit garçon qui parlait peu, qui refusait de communiquer au point même de dessiner avec un crayon blanc sur une feuille blanche. Denis Vasse vient de publier l’ouvrage qui relate les deux ans de cette psychanalyse, à travers les dessins de Christian et les dialogues entre le psychanalyste et l’enfant. Ça s’intitule « La Grande Menace » et s’est paru aux éditions du Seuil.

Il est constitutif de la vérité de parler, c’est-à-dire de se révéler.

Denis Vasse, le terme de « parole », « parler », c’est un terme qui revient souvent quand on vous écoute, quand on vous lit. Moi, j’aimerais que vous précisiez : qu’est-ce que vous dites par « parole », quand vous l’écrivez avec un « grand P » ?

Quand je l’écris avec un « grand P », je la mets en place d’origine. C’est-à-dire… Il n’y a pas de parole en dehors de l’acte de parler. Donc la parole est l’acte dans lequel se révèlent et le sujet qui parle et celui auquel il parle. S’il y a parole entre nous, ce n’est pas parce qu’il y a une parole qui serait la mienne, et qui serait tellement forte que vous seriez obligée de m’écouter. Non, du tout ! Il y a là quelque chose qui est de l’ordre de l’unité de ce qui nous fait vivre ou parler. De ce qui fait que nous nous révélons dans la vie.

Est-ce qu’on peut dire que pour qu’il y ait parole, il faut d’abord qu’il y ait deux sujets ? Et deux sujets capables d’entrer en relation avec l’autre.

Non, non ! Il ne faut pas qu’il y ait d’abord deux sujets. Il faut qu’il y ait une origine, qui soit l’origine de vous et de moi. Nous ne sommes pas les mêmes, nous n’avons qu’une seule origine et cette origine n’est ni vous ni moi. Elle est ce qui nous fonde dans l’alliance même où nous sommes, quand nous nous parlons. C’est là que dit la Genèse au début : c’est dans la reconnaissance de la femme par l’homme, comme étant « la chair de sa chair ». D’une certaine manière, il dit qu’il est de sa chair, qu’il est né d’elle. Il est né d’elle, mais, vous voyez bien, et c’est ça la force du texte, la femme, elle a été prise dans la chair d’Adam, dans la côte d’Adam, et elle a été présentée par Dieu, c’est-à-dire par celui qui a créé Adam, et c’est elle qu’il lui donne comme femme. À ce moment-là, la différence entre l’homme et la femme, c’est l’unité d’une différence. C’est dans cette différence que nous sommes un. Et un de Dieu.

Je vais essayer de redire ça avec mes mots. Vous allez me corriger. Est-ce qu’on pourrait dire qu’il y a un lieu, une manière d’être, comme celle que vous venez de nous décrire, où on se reconnaît. On va utiliser le terme public de « frère », de « sœur », etc. On se reconnaît une même origine, on se reconnaît un lien, il y a une généalogie. On n’est pas (pour le coup, on parlait les autres jours de « bulle ») on n’est pas une bulle qui est venue là toute seule, etc. On est dans une unité et en même temps cette unité n’est pas de l’ordre de la fusion. C’est une unité qui respecte notre différence. Alors que, quand on est dans le monde « du pervers », c’est tout des bulles, l’une à côté de l’autre, ou si c’est une unité, il n’y a plus personne.

C’est une unité imaginaire ! C’est une unité imaginaire, c’est-à-dire une plus grosse bulle que les autres. Mais quand vous avez dit « cette union… », vous voyez bien que l’union dans la différence c’est quoi ? C’est la communion ! Et nous n’avons pas d’autre… L’homme n’a pas, je vous assure que c’est vrai, n’a pas d’autre perspective d’unité que celle de la communion. C’est dans la mesure où il communie, qu’il est à la fois lui-même, souverainement lui-même, et qu’il est souverainement en communion avec toutes les unités qu’il rencontre.

Denis Vasse, quelle parole, au sens large du terme (on n’est pas en train, ici, de parler uniquement de mots, on sent qu’on est bien plus profond que ça), quelle parole va permettre au petit d’homme d’entrer dans cette communion  ?

Son nom. C’est pour ça qu’il est baptisé. Le réel de notre corps, ce n’est pas l’image que nous en avons. C’est notre nom. Nous n’avons pas d’autre possibilité d’atteindre quelqu’un dans la chair qu’en le nommant. Et ça, jusqu’à la fin de notre vie. Et c’est ça le paradoxe : c’est que le nom est la personne, est la chair personnalisée de quelqu’un.

Alors qu’on est du côté de la névrose ou de la psychose, on va avoir l’impression que le nom est, en fait, une étiquette. Mais que c’est quelque chose de différent de nous.

Oui, oui ! Tout à fait ! Bien sûr !

Vous parlez beaucoup aussi, quand vous citez des exemples de psychanalyse, de cette peur de la parole, de cette fermeture à la parole.

C’est la résistance. C’est la découverte majeure de Freud. Freud découvre que l’homme résiste à la parole, qui est parole de vérité, mais qui est, justement, la vérité qui se révèle, qui est la manifestation du sujet. Eh bien, il résiste à la parole. Alors, c’est ça la psychanalyse ! On parle de transfert, mais le transfert c’est le lieu où vous ne voyez pas celui à qui vous parlez et, d’une certaine manière, vous ne parlez qu’à ce qui s’imagine en vous. Vous voyez bien qu’on est dans la même position que mon Christian, c’est-à-dire l’analyste qui … laisse parler, ou pas parler, en écoutant cette non-parole, puisque après, il va me faire des dessins, Christian…

Christian, c’est le petit garçon que vous avez eu en traitement de quatre à six ans…

Oui, de quatre à six ans. Et il va me dessiner blanc sur blanc. Et il va choisir, pendant des séances et des séances, le crayon blanc pour dessiner sur du blanc. Et c’est la deuxième fois, je crois, alors que je me préparais à jeter les papiers qu’il avait laissés blancs, je me suis dit « mais non, il faut que j’écoute jusqu’au bout ce qu’il me dit sans le dire ». Alors, j’étais à la fenêtre et j’ai repassé sur la trace qu’avait laissé la mine blanche sur le papier blanc, et c’est comme ça que j’ai pu interpréter, justement, la manière dont il y avait et des personnes, des corps d’hommes, un peu aquatiques, qui étaient couchés l’un sur l’autre, etc. et comment, après, est venue toute la colère et la violence qu’il avait derrière ou à l’intérieur de son silence, et qui était sa manière… j’allais dire sa manière de parler. Mais justement, la violence c’est une manière de parler, justement, qui ne devient jamais signifiante du sujet. Parce que c’est pas possible.

Denis Vasse, j’aimerais qu’on revienne à ce que vous disiez, de cette parole qui est vérité et qui se révèle : comment ça se fait qu’on refuse quelque chose qui paraît aussi positif ? Ma question est basique, mais pourquoi est-ce que ça ne va pas de soi d’accepter ça ?

Et bien que je vais vous le dire. C’est parce que, au lieu de nous considérer comme des vivants, c’est-à-dire des participes présent vivants – le vivant c’est celui qui participe au présent de la vie qui se donne en lui, le vivant c’est celui qui participe au présent dans sa chair invisible de la vie qui se donne en lui -, eh bien ce vivant-là, il voudrait être la vie. Il voudrait la posséder comme on possède l’or quand on est avare ou qu’on possède la dignité quand on est servile.

La posséder pour ne pas la perdre ou la posséder pour ne dépendre de plus personne ?

Pour ne dépendre de plus personne : c’est-à-dire ça s’appelle l’orgueil.

On rejoint donc le péché originel là…

Et comment donc ! Évidemment !

Vouloir être Dieu, mais ne pas accepter d’être créature…

Mais nous, nous avons une manière de le formaliser qui est complètement séparée. Nous n’avons plus la possibilité de voir le rapport d’intimité que ça a avec nous tous. La psychanalyse nous fait ressurgir cette question-là.

Denis Vasse, j’aimerais vous faire commenter le verset de l’Évangile qui dit : « La vérité vous rendra libre ». Ça, c’est la parole telle que vous l’entendez ?

Oui. « Celui qui fait la vérité vient à la lumière, dit l’Évangile, afin que soit manifesté que ses oeuvres sont de Dieu. » Justement, la vérité nous rend libre parce qu’elle nous fait reconnaître la chair véritable, c’est-à-dire celle du Christ. Celle, justement, dans laquelle la vie va se manifester jusque dans la mort. C’est à dire cette manière d’éprouver la résurrection que nous avons tous lorsque quelque chose du mensonge qui nous enfermait dans la bulle, dans le refus, dans le déni, se trouve – et c’est toujours un miracle – ouvert.

Quand vous dites « c’est toujours un miracle », c’est que finalement même le psychanalyste que vous êtes, le fin connaisseur de l’âme humaine, ne sait pas si ça va se produire, quand ça va se produire, comment… Il y a des choses qui échappent.

Il ne sait pas quand ça va se produire. Mais ce à quoi il croit, c’est justement que la vie est là et que la mort et que, d’une certaine manière, le péché n’y peut rien.

Est-ce que ça ne vous arrive pas, quand même, de désespérer face à certaines personnes que vous suivez depuis des années, de vous dire « eh bien finalement, peut-être quand même il n’y a pas la vie, quoi » ?

Eh bien oui ! Vous touchez là à un point fondamental. On m’a souvent reproché, et on a dit à tort et à travers qu’on ne pouvait pas être prêtre et psychanalyste, ou avoir la foi et être psychanalyste. Je pense exactement l’inverse ! Il n’y a que la foi en un Dieu qui nous sauve qui nous permet d’aller si loin dans la connaissance que nous avons de l’homme. Parce que la connaissance que nous avons de l’homme en vérité c’est la connaissance de Jésus, c’est la connaissance du vrai homme qui est vrai Dieu. Vous voyez bien que la vérité n’est pas de l’homme contre Dieu ou de Dieu contre l’homme. Elle n’est pas de l’homme ou de Dieu. La vérité est de l’homme et de Dieu. Et c’est ce qui est contenu dans la formule, qui est dogmatique mais qui est vraie : « vrai Dieu et vrai homme ». Vous voyez bien que ne pas consentir à l’incarnation, à la chair, c’est refuser Dieu, c’est refuser la vérité en tant qu’elle est et de Dieu et de l’homme.

Quatrième émissionL’Autre


Y a, à l’intérieur de nous, au plus profond, une vie qui cherche à se dire et à se donner. Cette vie a quelque chose à voir avec l’altérité, le rapport à l’Autre, mais on peut, inconsciemment, refuser de vivre de cette vie.

La réflexion de Denis Vasse s’enracine dans des récits d’hommes et de femmes, d’enfants aussi, qui n’arrivent pas à entrer dans la vie, qui refusent l’Autre, le réel, qui s’imaginent que la vie ne leur a pas vraiment été donnée, qu’elle ne leur a été donnée que pour mieux être reprise plus tard, des personnes qui se trouvent coupées du monde, des autres, enfermées dans leur bulle. La réflexion de Denis Vasse est complexe. Alors, pour nous permettre d’entrer davantage dans sa vision d’homme, il s’est mis, lors de notre entretien, à dessiner sur une feuille, à faire un schéma où, vous allez l’entendre, on va parler d’un moi qui se projette partout et d’une altérité qui, parfois, tout de même, émerge et parle en nous.

Denis Vasse, pour reprendre ce dont on parlait hier : cette parole, cette parole qui est chair, qui est vérité ; on a utilisé beaucoup de mots ; on sent qu’on tourne autour de quelque chose. Et là, vous venez de prendre une feuille pour qu’on avance, qu’on saisisse peut-être un peu mieux, qu’on essaie de comprendre quelque chose qu’on ne comprend pas forcément, parce que ce n’est pas de l’ordre de l’intellectualisme. Et vous venez de dessiner un petit rond, « H », l’homme, le sujet, et puis un trait, qui part loin, et on a l’Autre avec un grand A. L’Autre, vous me disiez, c’est ce qui est vraiment totalement… Ce n’est pas nos représentations, ce n’est pas à l’image qu’on s’en fait, on est vraiment dans quelque chose d’Autre.

Et d’Autre : ce qui est radicalement autre quand on parle, c’est ce qui voudrait se dire et qu’on ne peut pas dire.

Ce dont on a l’impression qu’on tourne autour, mais… voilà !

Ce qui voudrait se dire est qu’on ne peut pas dire, c’est au cœur de nous-mêmes. Cette altérité dont on parle tant, en fait, nous ne pouvons la découvrir que dans l’exacte mesure où nous ne faisons pas, en parlant nous-mêmes, obstacle à ce qui parle en nous.

C’est toute la critique que vous faites d’un savoir vide.

C’est une connaissance qui est un savoir qui voudrait être un savoir objectif, c’est-à-dire un savoir d’objet, un savoir des objets qui sont dans le monde, et donc qui sont extérieurs à nous-mêmes. Et cette connaissance-là, elle est aussi fondamentale. C’est la connaissance du monde, ce n’est pas la connaissance de la vie.

On ne connaît pas la vie comme on connaît une grenouille ?

Non. On la reconnaît. Comme quand on aime une femme. C’est tout à fait différent. Mais n’empêche que l’un n’est pas le contraire de l’autre. Tous les deux se trouvent inscrits dans le sujet naissant que nous sommes. Mais, la pulsion épistémologique, c’est-à-dire ce qui nous pousse à connaître, est (comme l’œil, comme la bouche, comme l’oreille, comme le sexe) dévoratrice : c’est-à-dire qu’elle réduit tout à elle-même, elle en jouit. Il n’y a pas de jouissance plus grande que la jouissance intellectuelle. Elle est, la jouissance du savoir, ce qui nourrit notre perversion. Au lieu d’aimer, au lieu d’avoir un rapport d’amour avec un sujet, une femme ou un homme, ça peut être le réduire, sous prétexte d’amour, à un objet d’amour.

Le réduire à l’image que je m’en fais aussi ?

Le réduire à l’image que je m’en fais et non pas à ce que je cherche et qui est en moi, plus Autre que moi-même, ce qui parle en moi, mais à ce que j’imagine être en moi. Alors, je vais aimer quelqu’un, ça va être le coup de foudre… Je vais l’avoir rencontré le jour où j’étais dans un désespoir extraordinaire, j’ai rencontré une femme qui m’a… voilà, qui m’a fait un signe… alors, et c’est le coup de foudre, c’est-à-dire je suis elle et elle est moi. Donc, j’ai entendu dire, je vous assure, pendant des années, un homme me dire : « Je suis ma femme ! » Bon, alors, ce rapport-là… – ou bien « je suis la bonté même » -, si ce n’est pas référé à une altérité qui parle en vérité, c’est forcément pas vrai que je suis la bigote, le bigot, qui veut être… la charité de Dieu incarné ! Mais vous voyez bien que cette bonté-là, elle est fondée sur la négation de la méchanceté qui est en moi. Donc, pendant longtemps, on va croire qu’on est bon, comparativement aux autres qui ne le sont pas. Ils sont méchants, tandis que moi je suis bon ! Alors, qu’est-ce qu’il se passe ? Vous allez être la bonne sœur qui croit qu’elle est toute bonne et qui va, tout à coup, découvrir que, disons, c’est fondé… elle ne le dira pas comme ça, mais elle va découvrir que, au fond, la vérité de sa bonté c’est qu’elle cache la méchanceté qui est en elle. Alors voilà : elle va avoir à découvrir la méchanceté qui est en elle. Et alors, elle va dire : mais moi, au fond, c’est la débauche. Et paf ! Ca arrive très très souvent ! Les gens qui sont bons à mourir, ils finissent par être débauchés à mourir. Mais c’est le même endroit ! Et alors, progressivement, nous existons comme ou bons ou mauvais. Regardez dans l’éducation si ça arrive souvent ! Ou bons ou mauvais ! Alors, on ne peut pas sortir de là.

Ce faisant, ce qui est constamment évité – vous voyez que ça croise, mais en même temps ça traverse la ligne selon laquelle notre désir inconscient, c’est dire celui qui nous constitue dans l’ordre de la parole que nous ne pouvons pas dire -, eh bien, il est entre les deux ! Et au lieu de stopper à cet endroit-là – personne ne nous convoque à cet endroit-là -, nous allons passer de la bonté à la méchanceté, de la méchanceté à la bonté : alors, nous sommes dans la névrose bi-polaire comme on dit aujourd’hui !

Je vais décrire notre schéma, qui a évolué pendant que vous parliez. On a le sujet, à l’autre bout on a l’Autre avec un grand A.

A l’autre bout et en dehors du cercle.

Et en dehors du cercle. Et à l’intérieur du cercle, parce qu’on est toujours à l’intérieur du cercle ; on a… ça fait une croix ; on a une des branches, c’est la bonté, l’autre des branches, c’est la méchanceté. Le fait qu’on soit toujours dans ce cercle, où l’Autre, avec un grand A, n’est pas, ça veut dire qu’il n’y a toujours pas d’altérité là ?

Alors, il n’y a pas d’altérité, sauf ce que je vous ai dit tout à l’heure, c’est-à-dire que l’altérité est à l’intérieur de nous, puisqu’elle est ce que nous désirons et que nous ne pouvons pas être, que nous ne pouvons pas nous représenter, pas plus que nous pouvons être la vie qui cherche à se dire en nous et que nous n’arriverons jamais à dire, sauf à mourir et à ressusciter. Il y a là un espace, à l’intérieur de ce cercle-là, mais qui ouvre à une intériorité, qui est quelque chose que nous ne pouvons pas nous représenter à l’intérieur de nous, mais qui fonde alors notre désir d’altérité. Cette altérité, elle est fondée par une présence qui ne peut pas être représentée dans le monde et pas davantage dans l’objet du monde que notre corps est. Il ne peut être entendu que dans le fait que nous sommes la vie, qu’il y a à l’intérieur de nous une vie qui cherche à se dire et à se donner. Et c’est ça l’altérité. Vous voyez comment l’altérité a un rapport essentiel avec l’Origine, avec ce qui est de nous et n’est pas nous.

Pour prendre peut-être la partie négative, en ce sens-là, c’est pour ça que le pervers, ou le pervers qui sommeille en nous tous, d’une certaine manière, en refusant la vie, refuse toujours l’Autre, refuse toujours l’altérité, on revient à cette image de bulle, quoi !

Mais c’est aussi dire que tout homme est pervers, que tout enfant est pervers dit Freud. Ce qu’il cherche à élaborer, en devenant bon ou en devenant méchant, même si ça se renverse, c’est la schize du pervers, c’est la refente du pervers, ce qu’il cherche à élaborer c’est un Autre, forcément puisque c’est essentiel à l’homme d’être dans ce désir qui lui fait désirer pour être ce qu’il est hors de ce qu’il peut connaître. Du coup, quand il va se réaliser, si constamment il n’est pas retraversé par ce mouvement du désir, ou ce mouvement de la parole elle-même, qui cherche à se dire comme Autre, eh bien il va projeter son moi.

En ce sens-là, le moi, ça va être la façade : soit le moi totalement bon, c’est l’image…

C’est l’image. Alors, qu’est-ce qu’il va faire ? A la place du grand Autre, dans son domaine imaginaire, il va construire un moi qui va être tout bon ou tout mauvais.

Qui ne sera pas lui, d’une certaine manière.

Non, qui sera son moi ! Son moi tout seul : tout homme, toute femme, petit… Regardez, un enfant qui grandit, c’est toujours moi tout seul… Je vais faire ça ( ?) moi tout seul ! Ou bien, quand ce n’est pas plus tout seul, c’est pour manipuler l’autre, c’est à dire ( ?)… Moi tout seul ! Moi qui est seul d’être tout.

En même temps, Denis Vasse, on n’est pas uniquement, sauf cas grave, on n’est pas uniquement dans le moi. Le sujet reste. Quand est-ce qu’il émerge ? Quand est-ce qu’on le repère ?

Le sujet ne reste pas ! C’est comme la parole. La parole ne reste pas.

Mais, de temps en temps, il émerge, non ? De temps en temps, la parole, elle surgit ?

Oui, mais elle ne surgit pas une fois pour toutes ! Le sujet est constamment naissant. C’est la métaphore vivante de la vie. C’est qu’il n’y a pas de parole si je ne vous parle pas. Aucun texte écrit n’est une parole. Pour qu’un texte soit la parole, fût-elle celle de Dieu, il faut qu’elle soit mise en pratique. Il faut qu’elle ait un corps. « Tu m’as donné un corps, alors j’ai dit « voici je viens pour faire ta volonté » ». Le grand Autre de Lacan c’est une instance dont la psychanalyse a besoin pour maintenir l’ensemble du système. Le grand Autre de Lacan, en rigueur de termes, n’est pas le Dieu de la foi, même si d’une certaine manière il en indique la place. Le Dieu de la foi ce n’est pas le grand Autre. C’est le grand Autre qui, en tant qu’il parle en vérité, c’est-à-dire qu’il se manifeste comme la vie même dans toutes nos vies, qu’il parle en vérité, eh bien n’a pour se faire, qu’une solution, qui est celle de l’origine, c’est-à-dire de s’incarner, c’est-à-dire de se révéler. La question de l’humanité, c’est la vérité de la vie ! Ou la vie est vraie et on est emporté vers la vérité qui vit, ou bien c’est une illusion et alors, bon, c’est le nihilisme.

J’aimerais juste revenir sur cette idée de sujet naissant. Vous dites, bon, c’est sans cesse naissant. Mais est-ce ce que quand le moi tombe, ou quand la façade tombe, enfin, le sujet naissant, il ne grandit pas quand même un peu ? Sans vouloir l’objectiver, mais est-ce que ce n’est pas à quelque chose… on parlait de colonne vertébrale, enfin des images comme ça…

Je crois que la meilleure chose que je peux vous dire c’est ce que dit Saint Paul, ou ce que dit Thérèse d’Avila, ou ce que dit tout chrétien : ce n’est plus moi qui vis, c’est Lui qui vit en moi. Ce qui n’est pas une négation de la vie, mais qui au contraire, justement, c’est ça qui est le don nouveau ( ?). Quand vous aimez quelqu’un, que quelqu’un vous aime – bon, alors, c’est encore un peu métaphorique, parce qu’on a l’impression que c’est imaginaire -, mais il vit en vous et vous vivez dans l’amour.

Et en ce sen-là, ce sujet ne meurt pas, d’une certaine manière.

S’il meurt, c’est qu’il n’est pas vrai. Du moment que nous sommes vivants, c’est que nous ne sommes pas appelés à mourir. Alors justement, c’est ça la question, c’est que la mort, qui est interprétée dans la sagesse des nations comme le résultat, le salaire du péché, la mort, c’est-à-dire la disparition de l’imaginaire, va devenir le signe de la résurrection.

Alors, je vais peu-être le dire plus simplement, mais la mort, comme la disparition de nos projections, de l’image que l’on a de nous-même, de tout ce lieu où on n’est pas du moi.

C’est moi tout seul. Le moi est toujours tout seul, parce que, comme dit Freud, il ne vit que de se défendre. C’est une construction de défense. Donc, vous n’êtes vous-même que dans la mesure où vous n’êtes pas votre frère. Ce qui est dit dans la foi, c’est : « vous n’êtes vous même que dans la mesure où vous vivez dans l’unité avec votre frère ». Non pas que vous êtes moi tout seul, mais que vous êtes seul avec le vivant.

Cinquième émissionLe désir fondamental qui habite l’homme


Il y a en l’homme un désir profond, plus profond que tous les autres, un désir fondamental, inconscient et l’essence de ce désir est ouverture à l’Autre. Affirmation interpellante pour nous qui avons plutôt l’habitude de vivre dans des bulles plus ou moins étanches. Dernier volet de notre série d’entretiens avec le psychanalyste jésuite Denis Vasse, une série que nous avons intitulée « naître pour la mort, naître à la vie ».

La vie est fondamentalement quelque chose qui se donne, qui se reçoit, qui se partage, mais qui ne se possède pas. Or, pour certains d’entre nous ou à certains moments de notre existence, la vie nous apparaît comme un cadeau empoisonné, comme si, en fait, ce n’était pas tant la vie qui avait été donnée, mais la mort. Derrière cela se trouve un refus primordial, refus inconscient le plus souvent, d’entrer dans l’existence. C’est autour de cette problématique que nous avons cheminé, cette semaine, avec Denis Vasse. Cheminé, tâtonné, dans cette pensée complexe, parce qu’elle touche aux racines de notre être. Denis Vasse est l’auteur de plusieurs ouvrages, qui ont largement influencé la pensée théologique. Une pensée existentielle, car précisément Denis Vasse part des confidences de son cabinet de psychanalyste, pour élaborer sa pensée et pour redire avec des nouveaux mots des affirmations théologiques aussi fondamentales que le péché originel, la parole, l’Autre, la chair. Dernière étape, aujourd’hui, pour découvrir cette pensée, pas facile, mais ô combien enrichissante.

Denis Vasse, vous écrivez que l’essence de l’homme, ce qu’il y a de plus fondamental en chacun de nous, en chaque humain, vise à l’ouverture au réel, à l’altérité.

Oui, parce que, sinon, nous ne serions ouverts, nous ne serions ordonnés, qu’à ce que nous connaissons comme objets. Or nous savons bien que réduire l’autre à un objet c’est justement le tuer, c’est justement en jouir jusqu’au bout, c’est-à-dire le consommer.

Par ce que, Denis Vasse, les jours précédents, justement, on définissait cet homme qui refuse la vie, qui refuse l’altérité, comme quelqu’un qui est dans une bulle, qui finalement ne vit qu’au milieu d’objets, même si c’est des personnes, qu’on utilise, qu’on prend, qu’on jette, comme des mouchoirs en papier, voilà !

Je crois que cette relation-là, de transformer en objet pour soi, qui vous fait vivre, c’est à la fois le fondement de toute idolâtrie. C’est-à-dire, l’idolâtrie, c’est ce qui donne à l’objet le pouvoir qu’il n’a pas, et donc c’est imaginer qu’il parle, et c’est-à-dire qu’il vous aime. Or, un enfant par exemple, un enfant qui devient objet, il devient l’objet de sa mère, l’objet d’amour. Les enfants qui ont été les objet de consolation d’une mère triste, c’est épouvantable ! Ils vont se débrouiller, incarner cet objet de tristesse. Une femme, que j’ai suivi pendant des années, et qui avait la possibilité, qui avait trouvé quand elle était petite la possibilité de déclencher des crises terribles ; elle était devenue l’incarnation de la crise de ses parents. Par ce que ses parents… Sa mère s’était trouvée dans un espèce de désespoir au moment même où elle a été conçue et où elle est née. Elle a tété ça, elle s’est nourrie de ça, et donc elle est devenue cette mère objective. C’est la tristesse qui s’est incarnée en elle, et la tristesse de la crise conjugale, d’une certaine manière, qui faisait qu’elle était arrivée à déclencher elle-même des crises. Elle était la crise, quoi ! Et qu’on a pris pour des crises d’épilepsie ! Et qui l’étaient peut-être, je ne sais pas, parce qu’il y avait bien des zones qui étaient perturbées, mais, je vous assure que quand elle s’est installée sur le divan, elle avait mal partout où ont mal les gens quand on va avoir une crise d’épilepsie.

Denis Vasse, est-ce que cette manière d’être en relation avec l’autre, de le réduire à un objet – l’image que j’en ai, etc. -, est-ce que ce n’est pas une perversion de ce désir fondamental qui est désir de l’Autre ?

Oui. On peut dire même, si on va jusqu’au bout, pour être juste, c’est la perversion fondamentale du désir de Dieu.

D’où ce sentiment d’insatisfaction de celui qui vit comme ça, qui est dans sa bulle, dans le besoin de répéter sans cesse ?

De répéter, puisque ce qui satisfait la pulsion c’est, justement, d’avoir un objet. Parce que quand vous avez un objet, il n’est plus étranger à vous-même, il est dans vous-même, il est réduit à ce que vous savez. C’est pour ça que le savoir a une telle force pervertissante. Un jour, je me souviens, mon père m’a dit – j’avais fait une bêtise, j’étais petit – et il m’a dit : « Mais je te connais comme si je t’avais fait ! ». Eh bien je lui dis : « Et bien alors, tu me connais bien mal ! ». Comme si je t’avais fait ! Comme s’il était mon origine ! C’était un bon type, mon père… Mais c’est pour vous dire comment ceci est inscrit, non pas dans vous, mais est inscrit en nous comme ce qui s’oppose à la vie, comme ce qui ne peut pas se révéler comme étant la vie. Et alors, nous avons la prétention de penser que la vérité de la vie, c’est quand on s’éclate, c’est l’intensité du sentiment qu’on en a, c’est-à-dire quand nous sommes satisfaits. Alors, c’est vrai que nous sommes un montage pulsionnel qui réclame périodiquement des satisfactions : manger, dormir, faire l’amour, voir, et chacune de ces pulsions peut être prise pour le désir lui-même ! Mais qu’est-ce qu’un désir qui se satisfait ? Il ne meurt pas, il recommence ! Effectivement, le désir est infini, comme disent les philosophes. C’est-à-dire qu’il vise, il est ordonné à une altérité radicale.

Et alors, quand il se vit à ce niveau-là, le désir, ça devient quoi ?

Il est de Dieu. C’est-à-dire vous parlez et vous aimez comme Dieu, et vous vivez comme Dieu.

Et je suis dans le partage, je suis dans l’ouverture, dans la rencontre…

Mais ça n’est même plus un souci pour vous ! Deo gracias ! Justement, c’est ça la liberté !

J’aimerais, peut-être, opposer deux termes, vous me direz : d’un côté la maîtrise, qu’on a touchée, avec le savoir scientifique, la connaissance, etc., et de l’autre la chair, l’incarnation, le corps.

Si la maîtrise est imaginaire, c’est la bulle, quoi ! C’est vous qui organisez votre vie ! Alors, c’est vrai en plus, ça, que le désir de l’homme, et Lacan le définira comme inconscient, c’est-à-dire qu’il nous fonde essentiellement, mais nous n’en avons jamais nécessairement la conscience. On le reconnaît aux effets qui sont les siens dans la mesure où il est enraciné dans la vie.

C’est quoi ses effets ? C’est un goût de vivre ?

C’est la vie ! C’est même la vie sans en avoir le goût !

Est-ce que je pourrais dire qu’on est dans la maîtrise, vous dites on est dans l’imaginaire, on est dans le monde qu’on se construit. Alors que si on est dans le désir vrai, on est dans le corps et le corps est dans le réel.

Dans la vie ! Tout à fait ! On peut dire ça. Ce n’est pas le corps, c’est la chair.

Qu’est-ce que vous mettez derrière ce mot de « chair » ?

Eh bien, justement, ce n’est pas le corps qui est dans le réel, c’est la chair invisible qui est la nôtre. Alors, qu’est-ce qui caractérise le genre humain ? C’est qu’il a la même chair parce qu’il est animé du même esprit !

Je ne suis pas toute la chair, vous n’êtes pas toute la chair, nous sommes de la même chair. L’unité de cette chair, elle n’existe que dans la rencontre. Comment c’est possible ? Eh bien, c’est par ce que c’est dans la rencontre de l’homme et de la femme que se donne la chair, l’unité et de la chair, c’est-à-dire l’enfant. L’enfant qui naît d’un homme et d’une femme indique l’origine de tous. C’est-à-dire qu’il révèle à ses parents ce que ses parents savent très bien, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas l’origine de leur enfant. Mais que leur enfant témoigne de la vie originaire qui est en eux, qui a coulé en eux.

La chair comme ce lieu d’origine commune de tous les humains.

Comme la source, tout à fait ! Comme la source. Mais qui est impossible à penser. Pas plus que n’est possible à penser ce qui cherche à se dire que je vous parle. À mon envie, nous ne pouvons pas en parler de nous-mêmes et par nous-mêmes. Et à mon avis, c’est toute la formidable, incroyable institution du sacrement. Je ne peux qu’y croire ! La vie, la vie qui est la mienne, qui est en moi, je ne peux qu’y croire.

Denis Vasse, on a parlé cette semaine de parole, on vient de parler de chair, on tourne autour de ce mystère de vie, donnée. Est-ce ce que quand le moi qu’on s’est construit, notre belle façade, etc., est ce que quand notre belle façade entre en contact avec ces réalités-là, d’une certaine manière, quand il y a une parole qui touche, est-ce que le moi n’est pas, du coup, appelé à s’effriter ?

Ça s’appelle, notre monde a trouvé un mot formidable, il appelle ça la dépression ! Et ce mot scientifique, qui a dans le système où il est employé, dans l’ordre du monde, qui a tout à fait sa logique, c’est un mot qui empêche de s’interroger sur notre attitude profonde, subjective, par rapport à la vie et aux vivants. Mais, s’il n’y avait pas ça, si ça ne nous entraînait pas à la mort, jamais nous ne ferions l’expérience de la résurrection.

On touche vraiment bien là le mystère de la mort – résurrection.

Oui.

Consentir à la vie, finalement, c’est quelque chose qui n’est jamais fait une fois pour toutes. C’est toujours un combat à recommencer.

C’est toujours à recommencer pour nous, mais c’est ce qui est en nous depuis l’origine. C’est-à-dire c’est ce que l’Eglise appelle l’Esprit. Alors, on peut dire que c’est plutôt du côté de l’essentialité du désir, mais, justement, nous on n’est que dans la jouissance du désespoir ! Découvrir en nous quelque chose qui vit, alors que nous devrions être dans la crise, le deuil etc, ce n’est plus être dans la jouissance pulsionnelle, mais c’est à la condition de découvrir en vous un désir qui n’est pas de vous.

J’aimerais, pour terminer notre entretien, vous faire commenter une phrase qui est dans votre livre « la dérision et la joie ». Vous dites : « Long est le chemin qui mène au consentement de l’amour. Celui qui le parcourt aura à découvrir que vivre en vérité, ce n’est pas mourir, c’est vivre avec. Et comme mourir un vérité ce n’est pas ne pas souffrir, c’est mourir pour. »

J’ai tout dit ! Mais oui, tout à fait ! Celui qui aime, jamais ne dira à quel point il se sacrifie pour ses enfants, jamais ! Celui qui aime vraiment donne la vie.