« Il n'y a que dans l'ouverture à l'Autre
que la question de la vérité qui parle peut se poser.»
Qui est Denis Vasse

Y a-t-il un autre temps pour l’homme que le temps du désir

in “7 Avenir“, Revue de l’Aumônerie universitaire protestante, été 1994, n° 55, p. 27-35, 7 avenue de la Forêt-Noire, 67000, Strasbourg (F)

L’A.U.P. a été très reconnaissante de pouvoir accueillir Denis Vasse(1) . Sa conférence a été dense et passionnante. Elle pourra être lue, relue et méditée, puisqu’il a eu la gentillesse de nous autoriser à la publier.


Lorsque le désir ne s’inscrit plus dans le temps et dans l’espace, I’homme perd son centre. La vie perd son poids en même temps qu’il n’est porté par rien. L’homme s’éprouve comme étant à côté de lui-même. Il « marche à côté de ses pompes ». Son corps est désaffecté comme on le dit d’un temple ou d’une maison que l’esprit a quitté. Il n’est plus le lieu d’une présence espérée dont l’absence est le signe, la trace, la marque dans le souvenir. Il est vide. Ce vide met en doute la réalité de la vie et précipite dans le désespoir.

… la vérité qui, prenant corps dans la chair, parle

Sans l’espérance du désir qui fonde le sujet dans le Réel qu’il vise (ou sans le désir de l’espérance), la vie est une illusion : nous ne pouvons que la mesurer à l’empan d’un imaginaire, d’une image de nous qui serait l’origine du sujet parlant que nous sommes. Sans espérance, le temps est vide et il n’y a pas, sauf à vouloir s’en persuader, c’est-à-dire à vouloir se tromper – de vérité du désir. Il n’y a qu’un temps indéfini, sans Autre et sans sujet, sans rencontre.

Hors du rapport au désir inconscient, le temps n’a pas de durée. L’infini du désir – qui répond de la dimension d’altérité du sujet – ne s’inscrit pas dans la chair et le sujet ne prend pas corps. Tout en n’étant pas réductible à la sensation, hors du ressenti dans la chair, le désir est illusoire. Sans cette inscription, il n’y a pas d’Autre, il n’y a que du même ou de l’image idéale projetée. Hors de l’incarnation dans et par la parole, il n’y a que projection d’un moi tout seul, dédoublé, perdu dans la séduction de sa propre image prise pour Dieu: Idole.

… C’est comme si il n’y avait rencontre… que s’il y avait séduction…

Comme s’il fallait, au fond, que je me vois moi-meme (dans l’autre) en quelque sorte…

(pour parer) au cas où, justement, je ne rencontrerais personne…

Je me demande comment c’est possible d’arriver à refuser ou à nier quelque chose qui a eu lieu…

Et pourtant, c’est possible. Mais maintenant, j’ai l’impression de ressentir une sensation de paix, de joie et de sécurité…

et quelque soit ce qui arrive, ça, c’est stable !

Ca ne me fait plus du tout réagir de la même manière qu’avant.

Ca change l’idée que i’avais sur l’amour.

L’émergence de l’Autre au cœur – ou à l’origine – même du désir conditionne la rencontre en vérité. Dans ce qui vient à lui, l’homme fait l’expérience d’une division intime et inconsciente, à partir de laquelle il se reçoit comme sujet désirant et parlant. Le désir détermine objectivement et subjectivement le temps de l’homme.

Objectivement (ou imaginairement), car, sauf à délirer, il n’y a pas de désir en vérité sans médiation d’un objet qui représente, dans son apparition/disparition, l’Autre visé par lui.

Subjectivement (ou réellement), car il n’y a pas d’au-delà du plaisir, de principe de réalité, sans espérance que le lieu où le désir se réalise, dans la rencontre, est un corps réel.

Ce qui est insupportable c’est que je ne connaisse pas tout de lui

Que le Réel est ce qui dure de toujours à toujours ou qu’il n’est pas imaginable – que c’est l’impossible, comme dit Lacan -, c’est dire une seule et même chose. Le désir l’indique dans ce qu’il cherche à travers toutes les représentations. Il le cherche et l’indique comme un lieu d’une présence originaire, au-delà de l’image, d’une présence absente de la sensation ou du sentiment et, cependant, ne se révélant pas sans elle ou sans lui. Cet au-delà n’est pas extérieur à l’image, il est l’intimité inconsciente et invisible de la parole qui fonde le sujet dans son rapport à l’Autre et aux autres.

1. L’évitement de la rencontre : l’avidité de l’anticipation (la fuite en avant) et la haine du retrait

Dans la rencontre vivante et symbolique, celle de l’alliance où la vie se donne dans l’acte où elle se reçoit, l’autre (le prochain, si l’on veut) n’est plus seulement la projection du moi ; il médiatise pour moi 1′Autre en moi, le sujet. Une telle rencontre fait de moi une personne. Elle me donne la parole.

S’il n’y avait pas un Autre – une parole – pour tous les autres et pour moi en tant qu’un parmi d’autres – une parole pour tous – la vérité, le concept de l’origine qui fonde l’univers en moi et moi en lui, ne saurait être pensée. Parler ne ferait pas référence à ce qui nous différencie des êtres et des choses et les uns des autres. Le monde ne serait que l’image que j’en ai, projetée à partir d’un moi qui en serait l’origine. Il serait, comme dans l’oscillation de la folie, ou mon monde à moi, ou un monde radicalement autre que moi, étranger. Dans les deux cas, aucune rencontre symbolique n’est envisageable. Au lieu d’y reconnaître un visage, l’homme de chair se trouve scindé en autant d’images de lui-même qu’il en construit à partir de ses sensations. L’Autre, le trésor des signifiants, ne serait plus ou n’est plus, alors, le lieu de la parole dans le corps, il serait ou il est moi. S’il en est ainsi l’ouverture au réel est une prétention sans fondement et la parole, une illusion : ce n’est pas la vérité qui, prenant corps dans la chair, parle. Cette illusion, ou cette dénégation s’opère toujours en faveur d’un moi scindé dont une partie, alternativement, se prend pour la vérité qui parle. Déconnectée du désir, I’image qu’il a de lui encombre l’homme. Elle envahit l’espace intersubjectif. Au lieu que, dans son apparition-disparition, son élaboration et sa chute, elle soit médiatrice de la rencontre et autorise le surgissement du sujet, elle reste collée, elle n’est pas détachable, elle prend tout le moi (elle prend la tête, comme on dit aujourd’hui) et le réduit à l’organe sensoriel ou à sa fonction : les sensations sont prises pour la vérité et la sensualité, pour le sens. On dit alors de celui qui est ainsi collé aux sensations – et c’est souvent pour lui, une gloire, avant que d’être une horreur – qu’il n’est qu’un oeil ou qu’une bouche, qu’il n’est qu’un ventre ou qu’un sexe. A la place de la réduction symbolique au’exige la dimension d’altérité de la parole vraie, la rencontre devient le lieu d’une réduction de l’Autre à un objet de satisfaction de moi.

La jalousie (car c’est d’elle qu’il s’agit là) détruit le secret de l’autre – I’Altérité même. Elle réduit à rien la vie de l’autre en tant qu’elle est autre chose que moi à moins qu’elle ne se prête à être idolâtrée pour devenir ma Chose.

Je suis une refusante, s’était écriée une femme aux prises avec cette exclusion de l’Autre en soi qui interdit tout intimité véritable avec l’autre, le prochain.

Cette tension refusante occupe la place du désir. Elle est le refus ou la négation de tous les affects. Au lieu d’ouvrir à sa question dans l’absence – celle du désir -, elle négative la présence, elle dit qu’elle n’est rien qu’un vide succèdant à un plein.

Il met une limite à l’avidité et autorise le goût de la présence par et dans les signifiants de la parole

MM : Vous aviez dit qu’être pris en masse dans tout mon corps c’était comme un refus… C’est vrai… quand vous parliez tout à l’heure,c’était doux en moi, votre voix, et en même temps c’était la haine…

Je refusai la voix… votre voix… comme pour la refaire entrer en vous

C’est refuser votre présence …

Derrière la douceur avec laquelle j’ai accueilli des choses que vous disiez, se cachait cette haine-là.

C’était ne pas supporter que vous disiez des choses si douces… et que je m ‘en aille…

c’est la jalousie… c’est un endroit où je vais rarement parce que c’est insupportable.

Pour éviter ça… l’autre, j’en fais une image, c’est que une image…

ce que je refuse, c’est l’intérieur de l’autre.

(Ce qui est insupportable c’est que je n’y sois pas… et que je ne connaisse pas tout de lui.

DV : il y a longtemps que vous mettez le mot « jalousie » là-dessus ?

MM : non (murmuré) je suis étonné de la dimension de l ‘intérieur de l’autre…

J’y avais jamais pensé… et, en même temps, j’ai bien vu le lien entre les mots que vous disiez, qui étaient doux… et ça vient de vous… et le fait que, je le vois, quand je suis triste d’un moment de partir ou d ‘une séparation, ce que je ne supporte pas, c’est cette douceur-là qui m’émeut… et je ne prends pas ce temps-là seul.. et c’est pourtant là où il y a la paix qui peut venir… je veux pas dire que c’est moi qui veut me la donner…

En tout cas, elle peut venir dans le silence.

Lorsque les situations infantiles et les conflits précoces, repérables, dans la cure de l’adulte, avec une grande précision, n’ont pas été symbolisées, qu’elles n’ont pas été vécues dans une rencontre véritable où l’autre médiatise l’Autre comme étant la Vérité qui parle, elles réapparaissent dans le transfert de manière toujours étonnante : ce qui est resté fixé et se répète ne cesse, c’est vrai, d’empoisonner les rapports avec le partenaire conjugal ou avec les enfants… jusqu’à ce que la confusion de l’autre et de l’Autre puisse se dire. C’est alors que le sujet est décollé de l’image du moi. Seul le fait d’être convoqué à la parole par un autre au coeur de la confusion, autorise qu’on en sorte. Le piège réside dans le fait que du moment qu’on en sait quelque chose, de cette confusion, on la tait, on la garde, on l’empêche d’être vraie.

Refuser de parler ou d’attendre (d’entrer dans la durée) c’est nier le désir.

La rapidité de l’anticipation, en effet, réduit à rien le temps : elle est avidité. Avoir tout, tout de suite, permet de faire l’économie de l’espace intérieur que creuse le désir qui va à la rencontre du don, celui de l’attente. Cette économie est vicieuse : elle est toujours déjà évitement de la rencontre, négation de l’altérite et du désir. Cela n’est pas sans rapport avec ce qu’on appelle habituellement la gourmandise, cette manière de se remplir qui vise à ne plus rien éprouver et en conséquence, à ne pas ouvrir son coeur et/ou sa chair à l’intimité d’un autre.

Le jeûne est castration symbolique de la pulsion orale : le sevrage inscrit la dimension de l’Autre entre la sensation du vide ou du creux de l’estomac et celle de la plénitude et dc l’arrondi du sein. Il met une limite à l’avidité et autorise le goût de la présence par et dans les signifiants de la parole.

MM. Le plaisir de la vitesse dans lequel je ne ressens plus rien d’autre que la tension, ça me permet d ‘éviter une tension intérieure,

L’attente, au contraire, ouvre l’intimité du dedans à une dimension d’altérité, à ce qui est à l’intime de l’intime, l’Autre. Elle trace le chemin de l’espace intérieur.

MM : Ca vient très vite, et ca, je l’évite en allant vite.

… Quand je mange vite comme ,ca… j’essaye d’avoir vite l’estomac plein et là, je ne ressens plus rien aussi : je n’ai plus besoin de rien sentir.

Ca va ! Je me suis fié à moi-meme. (…)

Plutôt que d’attendre et de penser, je voudrais être dans l’acte [de manger ou de parler]…

et je me suis rendu compte que c’était : ne pas faire attention à la présence de l’autre.

A quelque reprises, il y a eu une détente qui s’est faite en moi et c’était cette tension (de la vitesse) qui tombait en moi alors que je l’avais laissé s’installer.

Y a eu comme un chemin qui s’est fait… parce que y a eu du temps… et j’ai pu formuler quelque chose… alors que, des fois, je voudrais tout, tout de suite et je voudrais tout ramasser en un instant.

Je le sens, moi, par rapport à la nourriture… Mais c’est la même question.

J’ai depuis longtemps pris l’habitude d’avoir le ventre plein…

ça me fait presque oublier la question du gôût… et je ne me pose plus la question :

« Est-ce-que j’ai du goût à vivre… ou à être avec les autres… »

L’avidité se nourrit de l’anticipation d’un plaisir que celui qu’elle possède ne goûtera jamais. L’inflation de l’avidité est face d’une médaille dont l’autre face est le retrait de la haine ou de la maladie.

Cette mise en retrait persuade le jaloux qu’il est exclu de tout et justifie, inconsciemment, sa prétention à tout ramener à lui. Plus il veut tout, plus il alimente son sentiment de n’être rien pour les autres. Il veut tout ce que l’autre aime. Il veut posséder l’amour au lieu d’y consentir de lui-même. Il s’enferme en lui-même jusqu’à l’exaspération de la haine de tous, y compris de lui-même.

Ca rejoint en moi une incapacité de dire « J’aime » ou « Je t’aime » une incapacité à cette ouverture-là…

Alors je le dis avec les mots du retrait, les mots de la tête ; les mots désincarnés, pas vivants.

Toute ma vie, je n’ai pas été en accord avec ce qui est vivant en soi et qu’on essaye de faire

vivre en l’incarnant…

… Toujours en retrait… avec cette certitude que c’est pas comme ça qu’on vit !

Alors, vous dites, attente, parfois espérance… (un long silence après la tirade exaspérée)

Ca s’est désenglué (décollé)…

(Il rit) Ce que je ne supporte pas, c’est d’être l’objet de ce truc-là

J’ai toujours l’illusion que c’est quelque chose à comprendre alors que c’est seulement quelque chose à croire !


2. La dénégation de l’Autre entendue comme narcissisme absolu


Quand c’est noir, toutes mes pensées sont tournées vers mon plaisir ou vers moi…

et c’est très très long avant de sortir de là…

Mais enfin…

Cet Autre inimaginable, impossible à penser – non possédable – est dans la théorie lacanienne, l’Objet du Désir de l’Homme parce qu’il est son Origine, l’Autre de l’alliance, originaire de la parole originaire. Et c’est d’être le désir de l’Autre que le désir de l’homme est ouvert au Réel. Il n’y a de Réel (espéré), pourrait-on dire que pour le sujet désirant.

Refuser de parler ou d’attendre, c’est nier le désir

Là où la Parole, en nous, en appelle à l’Autre comme à la dimension propre, qu’elle est sa marque, originaire et centrale, de la chair vivante, la jalousie, ennemie de la parole incarnée, prétend qu’il n’y a rien : elle suggère qu’il y a reprise du don – perversion – et effacement du nom. La jalousie culmine dans l’acte de déshériter(2) l’homme de la vie qui se révèle en lui. Même si elle tente de s’en servir pour tuer, elle dit que la parole est un mensonge, qu’elle est vide.

Je ne sens rien à cet endroit là… c’est comme si je n’avais pas l’intelligence d’un autre. A cet endroit, je suis bête

La dimension de la parole disparaissant, l’autre ne demeure plus, avec le sujet, dans la demeure du souffle qui anime la chair et les fait vivre dans une proximité qui n’est pas annulation de l’un par l’autre. Le prochain est bien plutôt consommé comme une chose, dévoré sur le mode cannibalique propre à la chair qui prétend vivre de sa vie.

A propos d’un garçon qui lui faisait la cour, qu’elle estimait vivant et qui désirait la rencontrer, la jeune femme disait:

CO : Pour moi, il est mangeable, c’est •out…

Y’a l’envie qui détruit l’autre que je m’approprie…

La jalousie a affaire avec la bouche(3) . Elle tend soit à confondre la nourriture avec la parole, soit à les dissocier entièrement. Dans les deux cas, elle tue le corps en détruisant le lien de l’esprit. Quand la différence vivante de la nourriture et de la parole qui n’est pensable que relativement à l’unité d’un corps, est niée, le corps de l’homme ne saurait plus être le lieu d’une rencontre originelle, entre l’homme et la femme comme entre les hommes et Dieu. Une chair qui ne jouit pas de la vie de l’esprit quand elle mange est morte et sa parole vaine – ou vide. Elle ment ! Ce que l’homme mange ne s’articule plus à la parole dont il vit. Les deux fonctions de la bouche sont dissociées.

La jalousie trouve sa source dans le fantasme d’une toute-puissance constamment déçue

[La jalousie est perverse. Elle trouve sa source dans le fantasme d'une toute-puissance constamment déçue. Cette déception brûle indéfiniment le jaloux. Il faut bien, si l'on veut y comprendre quelque chose, resituer la toute puissance infantile dans ce rapport d'intimité avec ce qui parle en nous, avec ce qui vit en nous et dont le plaisir et la joie des autres témoignent, hors de nous, dans les autres. Dans la jalousie, le désir de l'Autre qui nous ouvre au don du réel ne touche pas le cœur : il est dévoré par l'envie. Le fantasme de la toute puissance infantile s'alimente, se nourrit paradoxalement de la déception de n'être pas l'Autre, celui qui n'a besoin de personne, d'aucun autre parce qu'en lui-même, il l'est.

Et de cette déception orgueilleuse de n'être pas le corps même de la parole naîtront le regard qui tue, le mauvais oeil, instrument d'une vengeance sur soi-même dans une sorte de dérision suicidaire et dans l'oubli de tout.]

Il s’enferme en lui-même jusqu’à l’exaspération

La parole fait l’homme. C’est en elle et avec elle qu’il accède à l’identité corporelle de sa croissance dans la chair. Le démon de la jalousie sera toujours à l’oeuvre dans la destruction de la langue qui entraîne à la perte de la parole et à l’oubli du nom. Ses armes sont le mensonge par omission et la dérision : il est muet et il jouit d’enfermer l’autre dans la prison des mots.

En ne prenant pas le temps du désir, l’homme perd le chemin de la vérité

Les discours méprisants ou railleurs, prononcés dans l’inconscient, sont très fréquents ; aussi ai-je cru pouvoir affirmer que la cause principale de l’oubli du nom était trouvée(4) .

Quelquefois, dans la psychose, la jalousie qui s’ignore se traduit en des fantasmes ou des hallucinations d’amputation du sexe ou, de manière encore plus archaique, d’arrachement de la langue.

3. Le temps et la vérité


« L ‘homme adonné à la vérité a du temps libre pour chaque chose

tandis que l’homme qui s’occupe de toute chose n’a de temps pour aucune(5) »

En ne prenant pas le temps du désir, l’homme perd le chemin de la vérité. Si l’homme parle, en effet, c’est qu’il naît d’une bouche – parole en acte – qui l’engendre dans une filiation en le nommant. Pas plus que le don de la vie, le don de la parole n’est secondaire, comme le serait le don d’un objet, pour le donner ensuite. Quand il parle en vérité, la parole se donne à travers lui au moment où il ouvre la bouche. Il est la parolc plus qu’il ne l’a. Et quand il ne veut pas l’avoir ou la prendre, c’est que, déjà, il est dans le registre de la tromperie, il trompe et il se trompe.

Ainsi le dit la sagesse populaire pour reconnaître que quelqu’un qui parle ne ment pas :

Il parle la bouche ouverte.

Il n’obéit à aucun calcul, à aucune déduction ou décision. Il donne corps à l’acte d’une naissance qui fait vivre (entrer) dans le temps et dans l’espace ce qui, avant cet acte, n’existait pas vraiment dans l’histoire. La parole vraie crée. Elle renouvelle le don originaire de la vie, transmis de génération en génération depuis le commencement.

Cette transmission ne peut pas être de mon fait, du fait du moi. Mais le moi - cette citadelle défensive – peut y mettre obstacle en niant l’origine ou en mentant : je ne peux exister tout seul et le seul fait de parler le dit. Taire cette ouverture du désir, c’est mentir en tentant de nier l’origine.

Le fantasme de la toute-puissance de la pensée – celui du moi tout seul et du retrait dans le mutisme – dissimule le refus de consentir au don de la vie, au temps du désir de l’Autre.

… Je ne peux exister tout seul et le seul fait de parler le dit

La foi en la vie autorise le discemement entre vérité et mensonge : d’où vient la parole ? Quelle est son origine ? Qui parle ? Une telle problématique intéresse nécessairement l’inconscient : elle pose la question du refoulement originaire. Car de lui provient la possibilité de mettre en doute la vérité de l’origine et, par là, le désir même. Alors, une voix surajoutée s’élève, celle du fantasme de la toute-puissance, qui ne cesse de susurrer : « Plutôt garder la vie à en mourir que de mourir en donnant la vie, en vivant(6) ». La parole vraie révèle en nous une limite vivante, celle qui fonde le sujet dans l’échappée à la prise du moi, dans l’Autre. Elle se fait entendre dans ce qui transcende l’image ou la représentation de chacune de nos rencontres avec le prochain.

La jalousie, au contraire, est l’expression pervertie de cette relation triangulaire. Elle ment quand, s’emparant de l’origine, elle dévie le désir de sa fin, l’Autre, et l’empêche de revenir à sa source. Victime du mensonge, l’homme s’arrête auprès d’un lac dont l’eau n’est plus vive il se laisse prendre à l’image vide qui s’y reflète : son coeur ne résonne pas de la parole qui l’appelle à vivre du don véritable.

[Quand l'homme éprouve la vie partagée avec les autres comme frustration et injustice, il s'épuise en un incessant combat où la peur de « manquer » domine. La crainte de n'avoir pas ce que l'autre a transforme la différence en opposition des sexes et la question se repose indéfiniment de savoir lequel domine, de l'homme ou de la femme. Ce passage de la différence dans la paix à l'opposition dans la guerre est la marque d'une jalousie qui substitue le pouvoir de l'image au service de la parole. Entre l'homme et la femme comme entre les frères aussi bien que de génération en génération.

La jalousie conjugale culmine là où la parole qui fonde l'alliance dans l'esprit qui la donne ne peut plus être ni reçue, ni échangée ou, pire encore, là où il n'y a plus que du semblant dans l'orgueil d'une vitalité qui est à elle-même sa propre fin et qui n'a pas d'autre origine qu'elle. La scène primitive est oedipienne car elle est le théâtre de la jalousie qui veut posséder la vie en faisant mentir Apollon, le dieu de la Vérité dont la prêtresse de Delphes est l'oracle. Par cette tentative de l'enfermement de l'esprit de l'origine, elle en indique constamment le chemin en le refusant et c'est là son tourment.

Apollon était le dieu de la Vérité. Tout ce que prédisait la prêtresse de Delphes se réalisait infailliblement. Tenter de faire avorter une prophétie était tout aussi futile que de s'opposer aux décrets du destin. Néanmoins, lorsque l'oracle avertit Laios qu'il mourrait de la main de son fils, il décida qu'il n'en serait rien(7) ].


La paix est le lien des êtres différenciés dans l’unité de l’Esprit qui les fonde

Tout amour humain fait ainsi l’expérience que, au coeur de sa chair, la parole cherche à se dire depuis le commencement et que la tendance incestueuse du mensonge le détoume de la vérité qui parle. Quelque chose, là, le retient d’entrer dans le temps, de se tenir debout et de marcher : il est alors tenté de garder ce qui seulement, se reçoit et/ou se donne, la vie. Ce faisant, il ment.

La détection de ce trouble au coeur de l’homme lui enseigne que la chair est jalouse de l’esprit. La mise en lumière de la jalousie s’opère dans l’acte d’une nouvelle naissance, d’une naissance. Quand les oreilles s’ouvrent à la voix qui traverse toutes les résistances, l’homme reconnaît que la parole de vie n’est en lui, Autre, que d’être en tous, Unique. Dans ce rapport du particulier à l’universel se révèle la référence à l’origine d’où naît l’homme. Et c’est bien du nom du père qu’il s’agit là. Selon qu’avec lui l’homme se reconnaît fils de l’homme dans la vérité qui parle en lui ou que s’il ne se reconnaît pas en elle, il n’est ni fils, ni l’homme. Refusant de vivre de la parole qui l’incarne dans la chair, il se vit comme déjà mort de n’être jamais né.

Le signe indubitable de la naissance de l’homme vivant et désirant est la discrétion d’une joie qui embrase tout. C’est pourquoi avec le chant de la louange, l’opposition violente, entre les individus comme en chacun, laisse place à la paix. La paix est le lien des êtres différenciés dans l’unité de l’Esprit qui les fonde. Un lien toujours nouveau car il ouvre au temps à l’origine : dans le combat de l’histoire, celui des esprits, il renouvelle la face de la terre.

Denis Vasse


(1) psychanalyste et jésuite à Lyon. Nous remercions également le psychanalyste Pascal Martin d’avoir accompagné un groupe dans la lecture d’un des livres de Denis Vasse « Le temps du désir » (éd. Seuil).

(2) On dit, en italien, pour signifier cet acte et son effet : diseredamento, substantif du verbe : diseredare, déshériter.

(3) Le divan de Procuste

(4) S. Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, Payot, Paris, 1948, p 44

(5) Maxime hébraïque « Israël et judaïsme, ma part de vérité » de Leibowitz

(6) Car, comme me le disait une jeune interlocutrice : « la fin de la vie, c’est la mort ! ».

(7) Edith Hamilton, La mythologie, Edition Marabout-Histoire, 1978 p. 318-323

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