« Il n'y a que dans l'ouverture à l'Autre
que la question de la vérité qui parle peut se poser.»
Qui est Denis Vasse

Testament (Paul Beauchamp)

DenisVasse : « Testament », in Études 2001/6, Tome 394, p. 805-808.

Testament

Le pardon n’est pris en charge ni par Joseph ni par Jacob. Le site du pardon est désigné. Il est transcendant : une voix d’outre-tombe, mais cette transcendance trouve un relais approprié dans la voix du Père.

Or une voix du Père qui est voix d’outre-tombe n’est portée par rien d’autre que par la Vie, celle qui se donne depuis l’origine. Qu’elle soit d’outre-tombe ne signifie pas qu’elle vienne d’un fantôme, mais signifie qu’elle est plus forte que la mort, ce qu’elle fait connaître en se plaçant sur le site d’un resurgissement de la vie (Résurrection?). Celle-ci prend sa force en repassant sur l’histoire du mal, qu’elle « tourne en bien ». Cela, ce n’est pas Joseph qui a pu le faire.

PAUL BEAUCHAMP

Tels sont les derniers mots de Paul Beauchamp lors de la session que nous avons donnée cette année à l’Unesco sur le thème de la vengeance et du pardon. Après le moment de silence nécessaire au resurgissement de la Parole de vie en chacun de nous, Paul était entouré de la chaleur d’applaudissements qui l’accompagnaient et le rejoignaient mieux que des mots, au cœur de la solitude qu’éprouve celui qui va mourir. L’amour de la vie, son bruit se donnent jusque dans l’ombre de la mort – la vie est plus forte que la mort. Au sens rigoureux du terme, Paul nous laissait un testament, le témoignage d’une vie qui se transmet d’une génération à l’autre, d’un Père aux fils. Il le faisait sans le vouloir : c’était plutôt l’acte de la vie et de la joie partagée avec nous qui témoignait du don de la Vie qui nous était offerte, alors que nous l’écoutions; c’était aussi l’acte de celui qui va mourir et qui raconte la parabole de l’alliance de Dieu avec les hommes dans la chair desquels il engendre son Fils pour qu’il soit leur Frère dans la mort comme dans la Vie; c’était encore une des dernières expressions de son art d’enseigner, de son œuvre. Bref, c’était de testament à tous les sens du terme qu’il s’agissait ce jour-là.

Dans le lieu où nous étions assemblés, à l’Unesco, pour parler de la vengeance et du pardon, il nous prenait à témoin en relisant pour nous l’histoire de Joseph et de ses frères, dont il disait qu’elle était la plus grande figure du Christ, pour déclarer, d’une voix qui éveille la chair, où se trouvait désigné le site du pardon, celui de la Résurrection : dans la parole qui prend sa force en repassant sur l’histoire du mal – la nôtre – qu’elle « tourne en bien ». Le Bien ne nie pas le mal, il s’en sert pour révéler la surabondance de l’amour. La lumière n’efface pas la nuit, elle révèle tout ce qui arrive, la vie et les vivants. La parole de Paul témoignait de la quintessence de la révélation à travers une Ecriture qu’il n’a cessé de labourer en tous sens, en tous temps et en tous lieux. Elle est devenue vivante en lui. « Et cela, ce n’était pas Joseph – ni lui, Paul – qui pouvait le faire. » C’était l’Esprit en eux et en nous.

Tel est, au sens premier, le testament de toute la vie de Paul. Il n’a cessé de parler de l’un et l’autre testament. Il en tisse la trame à travers les langues et les pays qu’il connaît, de Thénezay à Shangai, en passant par Rome, Jérusalem et New York. Le respect de l’écriture, du sens et du son des mots, l’habite avec une délicatesse et une force jalouse : il en vit ou voudrait en vivre, et lorsqu’il parle, déchiffre une langue, il y est tout entier. Et, pour chacune, comme naturelle- ment. Encore à l’Unesco, il prendra le temps, pourtant compté, d’évoquer le Conte d’Hiver de Shakespeare, cet auteur qu’il ne manque jamais de relire et de citer, comme on relit et cite un haut lieu de la littérature, comme on puise aussi en la source d’une vision de l’homme et du monde. Et Shakespeare n’est qu’une source parmi toutes celles où Paul va boire, y retrouvant le goût de l’homme dont parle la Bible… et de son Dieu. L’amour du texte hébreu dont il se nourrit et dont il nous nourrit, ce côté rabbin qu’il a pour l’interroger et l’interpréter, sans jamais le clore cependant dans un sens qui serait définitif et dont il serait le champion, cette impossibilité de répondre à une question posée sur des éléments de ce texte qu’il connaissait par cœur, sans aller rouvrir une fois encore – toujours la première ! – le livre dont il caressait les feuilles…, ne le rendait pas prisonnier de sa science et de sa fidèle mémoire. Il est toujours intéressé à nouveau, à neuf, par ce qu’il voyait d’un œil rond et interrogatif, souvent tourné vers le haut, comme pour y découvrir ce que son inconscient lui livrait au plus profond du livre de la Vie.

Paul n’est pas un savant voyeur qui verrait tout d’un coup et définitivement. Et son discours n’est jamais exhibitionniste. Même si son style écrit cherche parfois à être brillant, sa conversation ou son enseignement n’écrasent jamais sous l’érudition ceux auxquels il s’adresse. Ce n’est qu’après coup, lorsqu’on l’a quitté, et dans l’étonnement que suscite tout ce que nous avons appris de lui, qu’on réalise tout ce qu’il sait. Sa joie est d’apprendre – pour lui et aux autres – plus que d’être le spécialiste des mots et des textes qu’il connaît pourtant. Il est plutôt heureux de se laisser habiter par une histoire aux sonorités précises, dont il respecte le temps qu’il faut pour la raconter. « Jusqu’au lavoir de Roquefort », disait-il quand nous marchions sur les routes de l’Aveyron et qu’il me racontait une des histoires bibliques dont il était en train d’analyser la structure dans le livre qu’il écrivait. C’était Psaumes, nuit et jour. L’histoire d’Esther rythmait notre marche sur la route, du village où nous étions, Fondamente, jusqu’au lavoir de Roquefort.

Cette attention au temps et à l’espace était-elle corrélative de la difficulté d’habiter son corps et de la manière dont il s’en évadait dans un sommeil, qui pouvait le prendre à n’importe quel moment et dans n’importe quelle position ?

Au sens second du mot testament s’attache le concept d’alliance, en Matthieu 26, 28, nom qui est donné à l’économie de salut instaurée par la venue du Christ. Alliance qualifiée de nouvelle, puisqu’elle va s’accomplir « dans le sang de l’alliance qui va être répandu pour une multitude en rémission des péchés ».

Aux mots d’ancien et nouveau Testament qui qualifie les deux parties de l’Ecriture Sainte, Paul préférera L’un et l’autre Testament, dont il fera le titre de son œuvre majeure. La fresque anthropologique et théologique qu’il peint de l’Histoire du Salut le conduit immanquablement, comme par le jeu d’une spirale concentrique, à une sorte de concentration du regard sur l’homme Jésus. Mon étonnement est grand lorsque, sur le bord de la confidence, je l’entendrai dire, pour la première fois (c’était le soir où il avait appris qu’il avait un cancer à l’œsophage) : « Tu comprends, il va bien falloir que je parle de Jésus! » Pudeur ? Sans le lui dire, je pensais à Jésus, rejoignant sur la route les pèlerins d’Emmaüs. C’est en parcourant les Ecritures qu’il leur parlait de lui.

En un troisième sens, Testament désigne, au figuré, la dernière œuvre de quelqu’un en tant que suprême expression de sa pensée, de son art. Nous apprendre à lire la Bible, voilà l’œuvre de Paul, la suprême expression de son art. Jusqu’au bout, d’une génération à l’autre, il réinvente, avec le séminaire Tradition biblique, la manière d’ouvrir les Ecritures au plus grand nombre. Est-ce lui qui remet les clés de la lecture biblique d’une génération à l’autre… ou bien les vagues de générations s’attelant à la lecture de la Bible l’inscrivent-elles dans la tradition du peuple de Dieu? Par lui, en tout cas, passe ce qui, de Dieu, se livre aux hommes; non sans anicroches, celles de nos histoires d’hommes, le secret de l’Ecriture s’est livré par lui à nous dans l’Eglise. Là est sa joie, et la nôtre.

Lors du sacrement des malades qu’il avait reçu le 8 janvier 2000, je m’étais laissé aller à rappeler une confidence. Il m’avait confié, il y a longtemps, que, tout petit, jusqu’au moment où l’enfant ouvre le livre et découvre la magie de la lecture, il avait été un garçon difficile et insupportable, jusqu’au moment, m’avait-il dit, où j’ai appris à lire. Baptisé dans l’Ecriture et la lecture, l’Esprit, comme une colombe, est descendu, vers lui et de lui, vers nous. Et nous n’avons pas cessé de découvrir en nous Celui qu’il n’a pas cessé d’annoncer en écrivant pour nous et en lisant avec nous. Celui qui vient, Jésus, nous baptise dans l’Esprit Saint, mais lui, Paul, nous a baptisés, dans l’eau de l’Ecriture.

Denis VASSE s.j.

Psychanalyste

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