« Lorsque le manque est occulté par un objet ou une représentation, le langage de l'homme devient menteur.»
Qui est Denis Vasse

Pénélope, l’eunuque et le prophète. Les mots sans la chair ne parlent pas en vérité

Session des 4 et 5 juillet 1985, Compagnie de Jésus, La Chardonnière, 69400 Villefranche sur Saône, in “Moebius”, n° 41 “Le Rituel”, automne 1989, 11-20, éd. Triptyque CP 5670, succursale C, Montréal, H.21 2HO

1- L’ÉCRITURE ET LA VOIX, LE CORPS.

L’écriture est le travail de la nuit, elle dit que l’amour est absent et ne le dit que dans l’espoir qu’il reviendra au jour.

La lecture est le travail du jour, elle fait chanter la trame du temps, aux yeux de tous, elle préfigure l’accomplissement de la rencontre.

L’écriture livre à la nuit du temps, de la séparation et de la mort les mots de l’instant, de la rencontre et de la vie. L’écriture couche dans la poussière du papier les signes que seule la lecture donne à entendre en les faisant résonner à nouveau dans un corps vivant. Sans la lecture, l’écriture est morte, trame exsangue, et il fallait que la lettre ait cette accointance avec la mort pour subsister à travers la séparation dans le temps, d’une génération à l’autre, comme dans l’espace, d’un lieu à l’autre.

Qu’elle burine la pierre ou qu’elle noircisse la page, l’écriture se couche dans le lit froid du souvenir : traçante, elle inscrit pour le temps du sommeil ou de l’oubli comme pour celui de la mort, l’espoir d’un ressurgissement de l’acte où elle s’origine : celui de la parole qui se donne.

Elle attend quelqu’un qui la lise, qui sollicite son ouverture et qui la pénètre de son esprit. Avec l’aube prochaine, elle espère le retour de l’amant sur les traces de son premier passage que la nouveauté de l’amour désignera comme second posant ainsi la question de l’origine. S’il lit les inscriptions laissées sur le corps endormi, s’il touche les cicatrices de la première blessure d’amour, à nouveau se fera entendre la voix de l’origine, de la rencontre qui crée, de l’esprit en qui l’un et l’autre demeurent à l’origine. La lecture accomplit dans la présence ce dont témoigne l’écriture dans l’absence. Elle répercute dans l’indéfini du temps qui passe l’infini de l’irruption de la Parole dans le temps.

Elle est don de la proximité dans l’éloignement même. Brûlure d’amour. Avec la lecture du jour, l’écriture devient testament : à la génération suivante du fait que ça parle dans l’homme depuis les siècles des siècles, depuis l’homme – en Adam.

La voix de la présence rend caduque l’écriture. Non pas qu’elle la supprime ou qu’elle la nie. Bien plutôt, elle l’accomplit. Elle fait entendre ce qui est tu. Là où l’écriture est vide, dans l’espacement de ses lettres et de ses mots, elle autorise une résonance. L’écriture est impuissante si aucun vivant n’en recueille la trace. L’encre est la trace d’une séparation, trace laissée sur le parchemin de la chair que seul l’esprit revivifie en y relisant le testament de l’amour.

Mais l’écriture n’est seconde par rapport à la voix qu’en apparence. Car la voix ne surgit dans un corps que toujours déjà marqué du silence de la trace, d’une encre, d’une tache. Un  corps toujours déjà séparé.

Elle n’est pas non plus première pourtant. Car elle n’est trace, encre ou tache – et lisible comme telle – que corrélativement au surgissement de la présence originelle.

En tant que parole transmise, ou rendue aussitôt que reçue, elle est l’acte du don dans le souvenir de l’acte. Elle est liée au don d’une origine qui se projette dans la disparition de l’écriture et du temps… jusqu’à ce que l’écriture s’accomplisse en mourant à son tour sous le souffle de l’esprit originaire.

2- LA DISPARITION DANS L’ÉCRITURE : LA MORT.

L’écriture est un don où s’effectue la disparition de la parole vivante dans la trace du souvenir. Elle rend la disparition même signifiante de ce qui est apparu.

Que l’écriture s’accomplisse veut dire alors que la parole vivante meurt vraiment et que cette mort, si l’écriture dit vrai, est signifiante de la vie où s’origine celui qui écrit aussi bien que  ce qui est écrit. La vérité de l’écriture est suspendue à celui qui, la lisant, témoigne à partir du signe de la disparition de ce qui apparaît dans l’esprit et qui vit depuis toujours. La disparition de la chair de l’homme devient lettre morte… offerte à la corruption de l’oubli… ou à la résurrection de l’esprit dans un corps qui la lit. La vie qui se donne là où on la fait disparaître ne peut être que vie de Dieu ou Amour dont la fidélité n’est pas détournée par la connaissance de l’infidélité dominatrice qui la fait disparaître de la génération vivante… dans la génération stérile.

Personne ne peut témoigner de la vérité de l’écriture s’il ne croit pas cela ! Et qui croit cela a foi en la parole vivante ressuscitée alors même qu’il est livré, avec cette parole vivante, à la disparition qui en témoigne dans sa chair même. Ce qui est vivant en lui vit d’une autre vie ou de la vie d’un Autre que lui-même. L’homme désirant vit d’une autre vie que la sienne qui meurt. L’écriture, au sens strict, vit toujours d’une autre vie que la sienne qui est mort.

L’homme qui va à la mort – qui est déjà dans la disparition – est eunuque. Il est aussi prophète car c’est dans son corps de mort qu’il signifie l’attente de la parole véritable, celle qui fait vivre, le pardon. En son corps, l’homme voit s’écrire l’interruption de la filiation d’une Parole vivante. Alors, s’il croit que la parole vivante en vérité est venue et vient dans un corps d’homme, ce corps ne peut être que le corps ressuscité qu’il désire, ressuscité de l’origine.

3- PÉNÉLOPE ET L’EUNUQUE.

Entre l’écriture de la nuit et la lecture du jour, en un jeu où ils se conjoignent et se disjoignent, il y a les fils et les trous du canevas de la tapisserie de Pénélope. La chaîne est offerte à l’activité de tisser le jour dans la proximité d’une voix intérieure qui chante l’espoir du retour prochain. Mais la nuit, l’écriture fait disparaître le dessin de la trame dans le silence d’un désespoir accroché à l’absence et à l’attente. Ainsi les fils de la même chaîne pourront s’offrir à nouveau à l’espoir qui se trame.

La tapisserie, perpétuellement traversée par le chant du jour et le silence de la nuit, par le chant de la vie et le silence de la mort est le CORPS de Pénélope. Lecture le jour… audition de la voix intérieure qui se faisait entendre au peuple jadis. Ecriture la nuit… constitution d’une trace et aveu d’une absence, logement vide qui conjure l’oubli.

Entre la nuit de l’écriture et la lumière de la lecture, l’histoire engendre le corps de l’homme. Elle le constitue à travers le jeu des générations – à travers la génération en acte – dans le surgissement de la parole… là où la vie vient déjouer la mort… et, pire que la mort, l’oubli du don de l’origine. Cet endroit, c’est la chair où surgit la parole, non les mots de l’écriture. Seule la chair parle. Non les mots.

Dans la séparation originelle, la parole se donne en donnant la vie au corps de l’homme. Et la séparation est telle dans la création que la parole de vie et le corps de mort ne sont plus qu’à portée de voix, à portée d’oreille. L’homme qui lit ce qui est inscrit sur le parchemin de sa peau comme sur le parchemin du prophète ne sait plus quelle vie originelle parlent les cicatrices de sa mort anticipée et la mort annonciatrice de vie du prophète. Il ne comprend pas… si l’esprit de quelqu’un ne le guide pas à travers la mort de l’écriture comme à travers celle de la génération. Il ne comprend pas de qui parle le prophète : de lui-même, le prophète ? De lui-même, l’eunuque, le lecteur ? Ou de quelqu’un d’autre dont ça parle dans le prophète et dont ça parle dans l’eunuque ? Dont ça parle dans l’écriture quand elle s’accomplit et qu’apparaît le sujet-vivant dont elle témoigne depuis sa perte originaire. Lorsque naît l’enfant, l’écriture, comme un placenta, est accomplit. Sa disparition signe l’accomplissement de sa fonction médiatrice.

4- LA PERTE PLACENTAIRE ET LA VIE.

La perte placentaire et la première tache de sang sur la peau du bébé libère l’enfant de la mère et la mère de l’enfant : elle autorise la vie séparée et la communion dans la parole. Ce qui a autorisé la génération dans la chair, le placenta, disparaît, pour que puisse apparaître la vie entre la mère et l’enfant, en eux. La perte est le signifiant d’une vie qui se transmet : elle signifie l‘engendrement où la vie se perd en se donnant.

Et les pertes sont taches : elles se lisent.

Elles se lisent comme signes de vie à partir du premier cri. À partir de lui, la voix prend le relais du sang.

Les pertes sont le signe de la vie qui vient par la parole parce qu’elle est déjà venue par le sang. Pertes de sang ou pertes séminales. Émission du pipi ou du caca. Bavures de lait ou auréoles de transpiration. Les taches sont l’écriture rigoureuse du corps qui parle et qui vit. Et nous passons notre temps à effacer ces taches pour que la vie de l’esprit qui fait corps apparaisse, pour que la chair puisse être lue comme le lieu de l’esprit qui parle, comme lieu de la rencontre avec l’autre. Nos pertes cachent et dévoilent le secret du corps humain toujours déjà pris dans les rets du langage et dans une structure d’alliance dont la parole a toujours déjà été prononcée, même si – dans le temps – le corps est perdu et le sang versé. L’écriture et ses taches témoignent de cette perte… et de son retour espéré. Retour dont l’espoir fait vie.

La perte de la vie, là où elle se signifie exemplairement, dans le sexe et la génération, pose crucialement la question de la vérité du vivre et du mourir. À cette question, la Vérité seule répond. Car elle seule parle au corps. Ou plutôt, seule la Chair qui parle vraiment fait Corps.

Lire vraiment, c’est écouter la voix qui traverse l’écriture du corps, qui traverse le corps en tant que s’y écrit la parole de vie. Qui le traverse maintenant comme elle le traversait hier et  comme elle le traversera demain. Lire, c’est lier (étonnant jeu des lettres). Lier demain à hier, lier la fin à l’origine dans le surgissement d’une parole, maintenant, qui articule la lumière du jour à la nuit, la présence à l’absence, la rencontre à la solitude. Lire vraiment, c’est écouter la voix du prophète là où il est écrit – dans l’écriture – que l’homme a perdu la liberté, la parole, la justice, la possibilité d’engendrer, la vie (Israïe 52). Lire vraiment, n’est-ce pas se reconnaître dans cette écriture de la disparition ou dans cette disparition-de-l’écriture ? Mais c’est aussi et du même coup, animer l’écriture d’un souffle qu’elle n’a pas par elle-même et qui en appelle à la fois à celui du lecteur et à celui de l’auteur.

5- LA RÉSURRECTION DES MORTS.

Si nous sommes une chair irréductible aux mots que nous écrivons comme à ceux qui s’écrivent sur elle ou en elle, et si la résurrection des mots n’a lieu que dans la voûte de nos crânes et dans le labyrinthe de nos corps… il faut dire que la résurrection des mots et/ou des morts dont la lecture de l’écriture témoigne… n’est que littérature. C’est un témoignage d’autant plus faux qu’il entretient une vie fantasmatique qui jamais ne s’ouvre au réel. Bien mieux l’imaginaire y est pris pour le réel. L’écriture devient alors le contre témoignage du délire. L’univers des hommes se  réduit à la bulle de ce que nous pensons ou lisons.

La vie humaine n’est que mots. Notre littérature n’est que miroir de ce qui, même pas, n’existe. Sans autre et sans Autre. Sans parole  vraie qui interroge l’apparence de la mort.

Notre vie s’abîme dans le jeu des mots… qui eux ne ressuscitent dans notre tête que du vent ! Et, en général, ils y font danser la mort ! Festivals des signifiants sans corps qui précipitent le sujet dans une satisfaction d’autant plus affirmé qu’elle flirte avec la mort. Satisfaction précipitée dont les moyens sont scientifiques, techniques, spiritualistes… ou littéraires. Ils entraînent dans la convulsion ou l’éclatement du corps. Mais c’est à la condition que toute rencontre de l’esprit avec la chair en soit bannie : condition d’une vie sans corps et sans génération. Seulement les mots. Et nous allons alors jusqu’à faire comme si l’écriture parlait d’elle-même : la folie !

Mais si une écriture, celle que lit l’eunuque sur son char, évoque, dans celui qui la lit, la mort du serviteur retranché des vivants comme elle-même l’écriture est retranchée de la vie, s’offre alors l’étonnante identification de l’écriture et la chair meurtrie ou morte. Il y est question d’un serviteur dont la chair meurtrie est devenue (comme) l’écriture : sans apparence, muet, retranché dans la mesure où il a été châtié, méprisé, broyé injustement alors qu’il servait en toute justice. Avec sa mort, la justice devient sans apparence humaine. Elle est signifiée dans la chair vivante qui devient chair morte, dans le passage de l’homme vivant au non-homme, la disparition du visible est l’acte même dans lequel l’invisible apparaît. Même mouvement que dans l’écriture dans laquelle la représentation qui s’est réduite à rien, réduite au mort, en appelle à ce qui vit enfoui dans la chair, à la parole qui la fait vivre d’être perdue en elle comme se perd le levain dans la pâte. Ce ne sont pas les mots qui parlent, c’est la chair. Juste dans son agonie où elle devient l’écriture, lieu où ce qui parle en l’homme reste à déchiffrer, chair que le souffle du Dieu des vivants et des morts anime.

Devenir écriture, nous l’avons vu, revient à être couché dans le lit froid de la séparation et de la perte, dans l’exclusion du sommeil, de l’oubli ou de la mort ; mais c’est aussi, à partir de cette réduction et de cette accointance avec la mort, s’offrir, dans la lecture à l’esprit de la chair vivante, et être le lieu du ressurgissement de ce qu’il y avait avant la séparation, et la perte, avant l’exclusion du sommeil, de l’oubli ou de la mort. Ressurgissement de la Parole de  vie qui se transmet dans la génération de la chair et qui s’écrit, se perd, disparaît dans l’histoire.

Comment comprendre « ce que je lis là » comme l’eunuque, ce que je vous dis là de la mort et de la vie, de l’écriture, si la parole (l’esprit) qui anime le corps vivant ne témoigne pas à travers mon impuissance, et ne fait ressurgir la vie là où elle a été perdue – dans le mensonge et dans la mort ? – Si elle est de Dieu, la vie ne peut que se donner, et jusque dans la mort, dans la lettre et dans la chair. Et comment croire au corps vivant, croire que la vie du corps vivant m’est donné dans un corps soumis à la mort, si personne ne témoigne, dans l’histoire, de ce « passage » de la mort de la chair à la vie de la parole originaire dans un CORPS VIVANT ?

Impossible… si un témoin de la réconciliation de l’esprit et de la chair, de la Parole Vivante, ne me rejoint pas sur le char de la mort et de la dégénération. Témoin de cette résurrection, un frère me fait entendre à nouveau la voix qui parle en l’origine, la voix de la présence qui vient à ma rencontre dans le désert de l’histoire et de l’écriture.

Si personne ne vient miraculeusement à sa rencontre pour le faire boire aux sources de la vie, l’homme, eunuque et non-serviteur de la vie, ne peut aller que vers la mort où il est déjà.

S’agissant de la mort de l’homme, de la cessation de la transmission de la parole à travers les générations, de la désertification de la vie par le péché et la domination, la promesse de l’Écriture ramenée de Jérusalem par l’eunuque dit-elle vrai ? Ce qui parle en moi quand je lis l’Écriture, assis sur le char des possessions humaines dont la reine me stérilise de peur qu’elles ne reviennent en héritage à ma descendance, ce qui parle en moi d’une humanité exclue du royaume… peut-il parler d’une humanité exclue du royaume de la vie, comme moi… et qui, pourtant, serait agréée, verrait sa lignée, aurait de longs jours et serait rassasiée… ?

Dans sa mort et son espoir, l’Ecriture renvoie à ma propre chair. Comme l’écriture, ma chair est accordée à la mort et lectrice d’un testament qui fait entendre la parole du vivant… par delà la mort.

Lorsque, de plus, l’écriture laisse entendre que la mort du juste a été agréée par Dieu pour servir à rendre justes le grand nombre des injustes livrés à la mort… comment comprendre ce que je lis ? Comme ce qui, venant du Dieu qu’on adore à Jérusalem aussi bien qu’en Esprit et en Vérité, est  vrai ? Où comme ce qui est supercherie ou science fiction ?

Comment comprendre ce qu’on lit ? Et comment comprendre de qui celui qui écrit à partir de la chair meurtrie qui est la sienne aussi bien que la mienne… dit-il cela ?… Corps vivant ? Ou… littérature ?

Comment puis-je croire à ce que je lis… si l’espoir que ce que je lis fait naître en moi n’est pas confirmé par un témoin de ce qui arrive dans le monde de par la mort du juste : la gloire de Dieu qui ressuscite son Humanité vivante dans la chair en cessant de la confier à l’écriture testamentaire de la nuit.

La parole du Vivant s’inscrit dans la disparition du corps de ce prophète comme le pardon de Dieu… Elle s’inscrit de génération en génération dans la vie des hommes qui pèchent et qui meurent. Et la mort (disparition) du Christ avec celle du larron accomplit la disparition de La Parole en l’Écriture (la Loi et les Prophètes). Elle libère le don de l’Esprit du Vivant et le répand parmi les morts qu’il ressuscite, dans la  chair redevenue vivante.

Seule la résurrection de la chair accomplit le don de la promesse dans l’Écriture morte. En elle, Dieu fait sortir l’homme du pays de servitude. Elle dit que Dieu est avec les hommes jusque dans la mort parce qu’il est chair.

Quand ma chair pervertie, ma chair d’eunuque, rencontre dans le désert, ou plutôt quand, sur la route désertique, l’esprit de Dieu vient à ma rencontre dans la chair d’un frère, Philippe, ma chair abandonne les possessions sur lesquelles ma stérilité la faisait régner. Elle aspire à descendre dans l’abîme des eaux de la mort avec l’Esprit. Là s’accomplit la naissance de l’homme vivant en nous : le Christ.

La trace de cet avènement ?

Non plus l’écriture.

Mais la joie et la louange partagée qui témoignent de son accomplissement en Jésus, dans sa mort et dans sa vie.

Denis Vasse.

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