« Lorsque le manque est occulté par un objet ou une représentation, le langage de l'homme devient menteur.»
Qui est Denis Vasse

Où s’inscrire ?

in “Échanges”, “Les enfants de l’absence“, janvier-février 1979, p. 19-23, 49 rue du Faubourg Poissonnière, 75009 Paris

Il est difficile de dire en quelques pages comment les enfants viennent s’inscrire dans le monde des hommes pour y prendre la parole. A cette inscription du vivant humain, le seul travail biologique qui transforme et ouvre le corps de la femme pour livrer passage au nouveau-né ne suffit pas. Il n’y a d’humanité dans ce processus que si la transformation et l’ouverture du corps sont le support de l’ouverture et de la transformation du coeur. Coeur ne veut pas dire, ici, émoi sentimental. Il signifie le lieu où la parole qui fait l’homme est à l’oeuvre, dans le champ du langage où l’homme se réalise en tant que corps social dans son rapport aux autres. Là où ce travail biologique ne signifie pas l’ouverture et la transformation du coeur, le petit d’homme vivra sa chair comme laissée pour compte; elle ne témoignera de l’inscription d’aucun sujet de droit au livre des vivants. « Je suis comme une éponge sur le bord d’une baignoire, me disait un jeune homme de dix-huit ans. Mes parents ne m’ont donné que la vie. »

Le patient labeur de la psychanalyse découvre les ravages de cette non-inscription au registre des sujets de la loi des hommes. Là où la chair de l’homme devrait trouver appui sur la parole qui le nomme et l’identifie à un sujet et parmi d’autres, il n’y a rien. Cette souffrance est si vertigineuse qu’elle s’ignore elle-même, et l’ignorance de la souffrance permet un semblant de vie, une vie hors de soi, dérisoire, qui ne fait que redoubler l’échec de l’inscription originaire. L’histoire se mue alors en destin, qui n’est plus ordonné à la révélation d’un sujet.

Cette souffrance originaire n’a pas de mots pour se dire. Elle reste inconsciente. Elle reparaît, sans dire son nom, dans les dépressions et les troubles de la maturité de l’âge. On soigne l’adulte et c’est l’enfant qui, souterrainement, n’a jamais cessé de se plaindre.

Témoin, cette jeune femme découvrant une détresse qui, jusqu’alors, n’avait pu se dire et qui la submergeait: «  Il n’y a en moi rien de dur, rien de solide… pas une parole. L’enfant, il est tout seul de son côté… J’ai l’impression de vie gâchée dès le départ. L’envie de mourir me tenait ferme ces temps-ci ».

Cette plainte térébrante de l’enfant empoisonne la vie de l’adulte. Elle s’origine dans le fait, que, nulle part, la parole qui le constitue dans sa chair n’a trouvé à s’inscrire sur le livre de la vie : là où les parents sont censés écrire l’histoire conjuguée de leur désir, sur les pages de leur corps où ils l’ont conçu. Le paradoxe, alors, tient en ceci : on dit d’un enfant qui, rivé dans l’étau de l’isolement, cherche à en sortir par les agissements d’une violence aveugle, on dit de lui qu’il n’a pas de coeur. La vérité, souvent, est qu’il n’a pas de coeur où s’inscrire. Le coeur est le 1ieu où le langage s’inscrit pour témoigner du sujet.

Il ne s’agit pas, ici, d’apporter de l’eau au moulin de l’idéologie ambiante qui voudrait nous laisser croire que, moyennant pilule et planification, un enfant n’est vraiment désiré que lorsqu’il est voulu au moment où ça arrange les parents. Non. L’enfant dérange toujours. Il naît de la blessure de l’amour, qui est irruption de l’Autre au coeur du même. Qu’on ne s’y trompe pas : il n’y a pas un Autre que nous pourrions préalablement imaginer et que nous pourrions, dans un temps second, accepter. Les deux temps n’en sont qu’un. La blessure même de notre narcissisme, la brisure de l’image que nous nous faisons de nous-mêmes ou des autres (ce qui revient au même car nous ne faisons que projeter sur l’Autre l’image de notre moi), signifie l’altérité qui nous constitue comme sujet parlant.

Parole et surgissement du sujet


Nous n’avons pas d’autre signe de l’existence de l’Autre que la parole qui, nous atteignant au coeur, brise l’image que nous avons et de lui et de nous. Et nous n’accédons alors au désir de prendre la parole, de devenir sujet, que dans la mesure où quelqu’un témoigne qu’elle nous est donnée dans l’écart qui nous déloge de notre moi, de notre image, je veux dire dans la joie et dans la souffrance qu’il y a à demeurer dans une irréductible altérité vis-à-vis de notre propre image.

Ainsi être sujet de la parole, c’est témoigner de l’existence de l’Autre, c’est devenir et rester son interlocuteur dans ce qui submerge nos limites et les fait vaciller dans la souffrance et dans la joie. Comme tout témoignage, ce témoignage ne s’appuie que sur d’autres témoignages. Sinon, le petit d’homme ne saura jamais vraiment ce que parler veut dire.

Si personne n’est le témoin de la parole dans laquelle le petit d’homme vient s’incarner pour le temps d’une vie, si personne ne témoigne, par la brisure de sa propre image, du surgissement du sujet à travers les jubilations et les détresses, les rires et les pleurs de l’enfant, la parole à laquelle il s’identifiera en parlant, son nom, ne sera pas authentifiée selon la loi des hommes. Elle restera sans repères véritables et, livré à ses seuls fantasmes, l’enfant ne pourra qu’en douter. Là où la foi dans le témoignage de l’Autre fait défaut, la rnorsure du doute demeure à jamais. Et, comme l’on dit, l’homme doute de lui. Sa parole lui parait vide et vaine.

L’homme meurt de n’être pas confié, par la parole, à la vérité du désir de l’Autre. Et ce, avant même qu’il ne soit né ou conçu. Car, en tant que sujet à venir, il ne se conçoit que dans la parole qui lie et sépare ses géniteurs et qui les féconde. C’est de cette inscription inconsciente dans le langage que témoigne l’apparition-disparition du corps parlant. En termes savants, on peut dire que le corps humain est la métaphore de la parole s’inscrivant dans le monde.

La génération de l’homme, dont le processus biologique n’est pas la négation mais le support – ou, si l’on veut, la métaphore – n’a pas lieu une fois pour toutes à la naissance: elle se développe tout au long de la vie. Elle gît activement et inconsciemment au coeur de toutes nos relations, là où la parole est à l’oeuvre et, particulièrement, dans le sexe. Bien sûr, si c’est là qu’elle peut s’entendre, c’est là aussi qu’elle peut être déniée avec le plus de férocité. Les époux divorcent lorsqu’ils ne s’entendent pas. Le divorce dénonce le contrat de l’alliance. Chacun reprend sa parole faute de n’avoir pu se confier à la parole qui les constituerait comme sujets dans la brisure de leur propre image.

Le divorce a le mérite, souvent, de mettre au jour la vérité – ou, du moins, une partie – cachée par l’isolement des habitudes ou la duplicité du comportement. Je veux parler des accommodements dans lesquels chaque partenaire s’encroûte aussi bien que des bagarres où tous les deux se déchirent.

En venant au monde, tout enfant se heurte nécessairement au narcissisme de ses parents Le narcissisme, c’est cette tendance, en nous, à ne vouloir-que-le-même. C’est le moi se complaisant en lui-même. Inconsciemment, bien sûr nous cherchons toujours à retrouver, dans la chair issue de notre propre chair, l’image de nous-mêmes. Cette complaisance du moi est l’obstacle majeur au surgissement de la parole en nous et entre nous.

Le même vouloir-se-retrouver-dans l’autre-réduit-au-même habite la passion amoureuse et le rapport des époux. A coup sûr, les défauts que nous ne pouvons pas supporter chez nos enfants sont la projection des nôtres et les qualités que nous voudrions qu’ils aient sont celles qui ornent – ou dont nous voudrions voir ornées – nos images. Bien sûr, nous n’en savons rien…, mais c’est par-là que se fait l’éducation avec ses réussites et ses impasses. Il n’y a ici rien de condamnable : c’est comme ça et ça nous met en cause. Ce qui est condamnable c’est de n’en rien vouloir savoir et, partant, de fuir la remise en cause que ce constat implique.

Ce vouloir du Même tire, paradoxalement, sa force de ce qui, en nous, désire l’Autre. Le narcissisme ne peut se penser que contre le désir qui tente de le défaire. Le désir de l’Autre est nécessairement blessure du narcissisme. Cette blessure indique que le sujet que nous sommes est irréductible à l’image que nous avons de nous-mêmes. Notre je ne s’inscrit que dans la dimension de l’Autre. Dès ses premières pages, la Bible le dit : nous sommes créés à l’image de Dieu. Et, lorsque Jacob retourne vers son frère Esaü, à l’image duquel il s’était jadis identifié pour usurper la bénédiction paternelle, il rencontre dans un combat sans merci celui qui le blesse à la hanche et lui donne son vrai nom, Israël. C’est dans l’histoire de cet Israël que va venir s’inscrire le nom de celui qui l’a blessé et nommé.

Nous ne rencontrons l’Autre, à travers le frère, le conjoint ou l’enfant, que dans l’acte de la parole qui nous divise et nous sépare d’avec nous-mêmes. Cette division est la trace de l’Autre en nous. Cette trace est le sujet. Par cet acte, ce qui n’était pas possible arrive.

Toute rencontre non fondée dans l’acte d’une parole qui nous divise et nous sépare d’avec nous-mêmes est vouée à l’échec. Car, alors, elle vise à la fusion de deux moi, fusion dont les effets sont jalousie, exclusion et meurtre. Seule l’instance de la Loi, qui est le support de la parole, autorise ce double mouvement de la séparation du je et du moi et la rencontre du je avec l’Autre. Elle interdit que nous nous ensevelissions dans une image de nous-mêmes qui conduit à la mort, voire à la seconde mort.

Il ne peut être question que nous abordions ici ce thème. Qu’il nous suffise d’entrevoir que le divorce, dans quelque relation qu’il se produise et qu’il soit ou non officiellement consommé, vient de ce que la blessure du narcissisme apparaît insupportable, c’est-à-dire qu’elle n’est pas le support de la division d’avec soi et de la rencontre de l’Autre. Il révèle alors que l’alliance de jadis n’était pas fondée sur la parole créatrice qui sépare et autorise l’incessante rencontre, mais sur la passion aveugle qui confond l’autre et le même.

C’est cette passion du Même qui est l’obstacle le plus puissant à notre devenir de sujet. Elle conserve l’ancien qui est sa règle. Elle s’oppose au nouveau. Elle est le refus de toute nouvelle naissance. La passion du même est la grande avorteuse. Elle a les dents de la jalousie et elle ne flaire la différence que pour mieux la réduire. Du dévouement affiché à son retournement en haine, elle peut prendre toutes les formes. Dans la plus parfaite des méconnaissances, elle ne travaille qu’à la gloire de sa propre image, sans gloire. Ce faisant, d’ailleurs, elle se dévore elle-même.

Sur ce fond de tableau, le nouveau-né ne pourra être que conforme. Comme est conforme une copie ou un objet. Comme en un miroir. Tels sont ces enfants sages qui, inconsciemment prisonniers d’un conflit conjugal où ils n’ont de place que comme enjeu, se vivent comme des petits vieux : des petits et des vieux. Et le verrouillage le plus cruel vient de ce que l’on vante cette sagesse où l’enfant – sans même le savoir – suffoque, recroquevillé sur le trésor caché de ses larmes et de ses rêves. Cette conformité à la fixité d’une image, dont aucune parole ne libère, est le ressort de toute haine. Mieux vaut, ici, redonner la parole à la jeune femme dont nous évoquions le témoignage au début de ces pages : « Elle (sa mère) m’a trop imprégnée d’elle-même. Elle m’a étouffée. Elle aurait voulu que je sois à son image. Elle voulait être la seule amie, elle était l’ennemie… Elle était quelque chose qui me collait à la peau et que je ne pouvais pas enlever sans que ma peau ne se détache. Aujourd’hui, je suis pleine de haine. C’est pas moi qu’elle aimait, c’est le produit qu’elle avait fait, l’image d’elle… Pas jolie! Je la revois sortant des chiottes et racontant avec complaisance ce qu’elle avait fait! Pour moi, elle avait la même complaisance que pour l’objet fait ! Elle devait détester que cet objet qu’elle avait fait ait une vie propre qui ne soit pas la sienne. Toute ma jeunesse, on m’a traitée de révoltée! J’étais en quelque sorte prisonnière et tellement bien prisonnière que je ne voulais plus en sortir! » Et il est vrai que l’on peut tenir à cette image de victime plus qu’à aucune autre, car elle ne cesse alors d’alimenter la secrète jouissance de la vengeance.

Pour vivre, l’être humain ne peut que s’identifier à la parole qui traverse l’image et l’en sépare. Le regard n’est porteur de joie et la voix n’est tendre pour un enfant que si ce qui passe à travers les yeux et le souffle le délivre de la conformité à l’image méprisée ou orgueilleuse de celui qui le nomme. C’est parce que la parole élargit l’homme de sa prison imaginaire qu’elle le libère, qu’elle le pardonne, le redonne à la vérité de son désir.

Si aucune voix ne nous appelle ainsi à la foi en l’Autre qu’implique le désir, l’existence de l’homme se trouve vidée de tout sens, de toute direction. L’esprit se retourne contre lui-rnême et le livre à la lacération du doute, aux excès du délire ou à la tentative exaspérée du meurtre ou du suicide.

La joie et la souffrance délivrent l’enfant de sa propre image. C’est vrai, mais cela ne suffit pas. Il faut que quelqu’un témoigne pour lui que la vérité de la souffrance et de la joie tient à ce que l’une et l’autre nous révèlent autre que ce que nous croyons être. Cette révélation ne peut être authentique que si d’autres en attestent pour lui, que si la parole qui le touche et le déloge dans le rire et dans les pleurs se trouve avoir le même effet sur ceux qui la lui transmettent. Alors, de délogement en délogement, il apprend à demeurer au lieu de l’Autre, dans la séparation d’avec soi. Il sort du tombeau de son image pour être inscrit, comme un parmi d’autres, à l’ordre des vivants.

Ce combat entre la crispation du moi sur l’image idéale de lui-même et l’irruption du sujet dans la parole et le désir de l’Autre est titanesque. Tout être parlant en est le lieu et il se joue dès la conception, parce qu’il se joue dès l’origine. Dans la parole qui organise le monde et qui crée l’homme.

Dans la mesure où, par la médiation de ses parents ou de leurs substituts, l’enfant peut s’inscrire dans l’image idéale de lui-même et, en même temps, en être délogé pour demeurer dans son nom qui  n’est réductible à aucune représentation particulière, il participe à ce vivant combat. Nous sommes et nous ne sommes pas l’image que nous avons de nous-mêmes et, dans cet écart, nous demeurons dans la parole qui ne cesse de nous advenir et de nous faire exister.

Au contraire, si la mère ne peut supporter, par exemple, qu’un enfant soit déprimé, triste, il se conformera à l’image d’un enfant joyeux ou sage qui la ravit. Ce qui veut dire qu’il ne pourra inscrire nulle part ses dépressions et sa tristesse. Sa mère a besoin qu’il soit joyeux mais, du même coup, c’est lui qui porte la détresse de sa mère impossible à dire avec ses mots. Sans qu’il le sache, bien sûr, et sans qu’elle le sache non plus. Il fonctionne comme l’objet de satisfaction qui nie le désespoir maternel. Il ne peut pas être déprimé, puisque cette dépression renverrait à l’insupportable angoisse maternelle. Cette non-alternance entre le rire et les pleurs le fixe dans une image constante qui maintient l’équilibre des rapports. Et, s’il n’y est pas fidèle, c’est comme si c’était lui qui était coupable du chagrin de la mère.

A moins que, dans un effet inverse, mais qui a la même signification, il ne sombre dans la maladie, n’ait des accidents multiples ou ne passe à l’acte de la délinquance. D’une manière ou de l’autre, c’est ainsi que, souvent, les enfants tentent inconsciemment de résoudre le désaccord parental ou d’y échapper. Mais c’est, aussi souvent, au prix de la négation inconsciente d’eux-mêmes.

Faute de pouvoir inscrire ses propres joies et ses propres tristesses sur le livre ouvert de ses parents ( sans que, pour cela, tout se remette à marcher ou tout soit remis en question – faute de pouvoir faire passer, dans des mots adressés à d’autres, ce qui lui arrive, la parole en lui se trouvera réduite à néant, sans importance, sans témoin. Cela peut aller jusqu’à l’envie de fuir, de disparaître, de mourir, comme pour rejoindre un lieu ignoré de tous et de lui-même.

Et ce d’autant plus que, pour bien des adultes, l’approche de la mort ou la mort même déclenche une préoccupation dévouée et la sollicitation d’une admiration sans borne… alors que la vie de l’être qui cherche à se trouver dans la relation qu’il entretient avec eux est loin de susciter le même intérêt !

Comment faire percevoir à ceux qui liront rapidement ces pages que ce que je tente de dire ici n ‘est pas la théorisation d’un intellectuel compliqué ? Comment faire percevoir que je témoigne ici de ce que m’ont appris ceux qui étouffent dans un cri qu’ils n’ont pas pu pousser ? Comment faire percevoir qu’il s’agit du refus inconscient d’entendre la parole qui blesse et qui, en même temps, fait vivre hors de la prison du moi ? Cette prison est toujours la place indélogeable que l’enfant doit occuper pour ses parents. Ainsi, ils continuent de perpétuer une image d’eux-mêmes qui ne livre passage à aucune parole libératrice.

La parole, alors, est forclose et vivre, pour l’enfant, c’est devenir étranger à lui-même, mourir dans une imperceptible et infernale imploration. De la surdité qui les entoure, résulte pour ces enfants l’ab-surdité où ils s’enferment.

Ainsi, cet enfant de huit ans qui, d’un doigt que commençait à libérer le travail analytique, a façonné, en quelques secondes, cette tête de mort implorante, sous la terre, et qui hantait ses nuits. Tout entier aux représentations oniriques dont il me faisait part, je n’avais, d’abord, pas vu l’expression de détresse mortelle inscrite dans la terre de son modelage.

Ses parents étaient-ils ou non divorcés ? Peu importe ici la formalité du mariage ou du divorce, si l’un comme l’autre de ces actes ne signifient pas la parole qui divise chacun des géniteurs et qui, à travers cette division, ne cesse de venir habiter dans le corps de l’homme à venir et de le faire naître à son jour.

Denis Vasse

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