« Il n'y a que dans l'ouverture à l'Autre
que la question de la vérité qui parle peut se poser.»
Qui est Denis Vasse

Le coeur de l’école : “comme on respire”

in ” Parents et Maîtres”, Centre d’Études Pédagogiques, 15 rue Louis David, 75016 Paris, n° 95, 1976 (paru en 1977)

L’école est un espace.

Un espace vivant.

« les noces du sang et de l’air »


Comme des poumons : espace constitué du mouvement de l’air apprivoisé et conduit à travers une tuyauterie savante jusqu’aux lacs délicats où il se mêle au sang en mouvement.

Les plages pulmonaires sont l’espace fragile des noces du sang et de l’air. C’est là que, selon les lois d’une alchimie somptueuse, ils échangent leurs éléments et que de cette respiration incessante naît et renaît la vie.

Le coeur, lui, régule cet échange. Il inscrit les deux mouvements dans la répétition d’un même temps.

Ainsi s’établit un rapport d’une grande précision entre la manière de battre du coeur, la composition de l’air et la composition du sang.

La modification de l’un des trois facteurs entraîne la modification des autres : l’espace vivant de la respiration est une structure en constant travail puisqu’en elle se produit l’interaction incessante des différents éléments et que c’est de cette interaction qu’elle dépend.

« entre la famille et la société »

L’enfant entretient avec l’école le rapport que le coeur entretient avec la respiration, avec les poumons. En même temps qu’il en assure le rythme, il va se nourrir et s’affermir des échanges entre le sang et l’air, entre la famille et la société.

C’est d’être soumis à la loi qui régit ces échanges – la loi du langage, en définitive – qui l’autorisera à en être le sujet actif, à en naître.

La soumission à la loi de l’échange entre cellule familiale et corps social lui permet de devenir ce qu’il est : un sujet qui, participant des deux, n’est ni un produit purement familial, ni un produit purement collectif.

L’école est le lieu de cet échange quels qu’en soient les avatars ou ce qui l’affecte. Ce peut être la pollution de l’air aussi bien que les maladies du sang.

« entre chiens et loups »


L’école est ce lieu de l’échange, certes. Mais aussi, tout lieu où se produit cet échange est une école.

Dans l’air de la société, l’enfant vient rejeter les éléments du sang familial : il articule dans l’air ce que lui inspire son sang. Dans l’école, il le fait à propos du savoir, mais sans le savoir…

Autrement dit, l’école est nécessairement le lieu où – entre parents et maîtres… comme on dit entre chiens et loups – viennent se mettre en scène les fantasmes qui structurent la vie familiale, tentative multiforme de les éprouver et de leur donner une réalité sociale.

Inversement, l’école est aussi le moment d’une première mise en scène, dans la famille, des idéologies qui structurent la société et qui mettent en cause l’organisation familiale.

« la roc de sa demeure »


Mais tout cela se fait sans que personne n’en sache rien.

Ce non-savoir qui est au coeur de l’école développe ses effets avec d’autant plus de force et de pertinence que, justement, il ne semble ici s’agir que du savoir et de sa transmission.

C’est dans ce non-savoir en effet, qui n’est pas à confondre avec l’ignorance, c’est dans ce non-savoir que le sujet trouve, le roc de sa demeure.

Et jamais en effet le sujet ne « se » sait.

C’est pourquoi je crois que les conflits qui agitent l’école ou qui surgissent à son propos ne sont jamais ce qu’ils disent être. Dans les conflits scolaires, il se joue toujours pour l’enfant tout autre chose que ce qu’on dit ou que les adultes croient.

Quelle que soit l’hypocrisie ou la bonne volonté des parents et des maîtres, l’école n’est jamais pour les enfants ce qu’elle représente pour les adultes.

C’est dans ce décalage et dans ce jeu de déplacement qu’elle est « l’école qu’ils aiment » ou « qu’ils n’aiment pas », l’école de leur coeur.

« lieu secret où le sujet se constitue »


Sur la scène de l’école, le savoir fait toujours parade. Le savoir et tout ce qui lui est relatif : l’ignorance.

Cette parade a toujours un sens caché. Cachotterie, lieu secret où le sujet se constitue à l’abri de ce qu’on lui apprend, de ce qui lui arrive par la médiation de l’air et du sang…

Que la pollution de l’air augmente dangereusement, que l’invasion idéologique et stéréotypée – avouée ou non – rende l’atmosphère irrespirable, et voilà l’enfant débordant dans la rue jusqu’à la délinquance. C’est à l’abri de la délinquance que le sujet échappe à la manipulation politique, religieuse… ou au chantage familial.

Que le cancer du sang se déclare avec ses symptômes: prolifération de la cellule familiale, omniprésence fantasmatique de la mère aux activités mentales de l’enfant, curiosité qui relève de l’inceste… et le voilà se livrant au refus de savoir momentané, ou à la distraction ou à l’inhibition la plus alarmante: manière fréquente de se mettre à l’abri de sa propre curiosité sexuelle… tout en redoublant, jusqu’à l’exaspération, la troublante préoccupation maternelle…

« fonction cachée capitale »


Parade encore que l’attitude de l’enfant qui, sage à la maison où il porte inconsciemment le désaccord parental, ne va cesser de provoquer le maître en classe ou d’agresser la maîtresse …

Parade toujours que l’inverse de cette attitude où l’enfant va tenter de surcompenser par le sérieux de l’étude et le plaisir qu’il donne au maître … le sérieux ou le plaisir que son père ne peut ou ne veut lui accorder …

On pourrait continuer ainsi longtemps: les exemples sont aussi nombreux que les élèves. Cette fonction cachée de l’école est capitale, essentielle.

Et personne, sur le moment, n’en sait rien.

Seul le sujet pourra en savoir quelque chose, mais seulement après coup comme en témoignent la plupart des analyses d’adultes.

parents et maîtres et leur savoir


Vouloir tenir compte – aujourd’hui – de ces déplacements d’affects sur la scène de l’école, à partir de ce que nous enseigne la psychanalyse, c’est à mon avis faire fausse route.

A ce jeu-là, de toute façon, l’inconscient des enfants est le plus rapide et le plus fort.

Il est dans l’ordre des choses que les prétentions pédagogiques des parents et des maîtres soient constamment déjouées. C’est même dans la mesure où il est déjoué qu’un système pédagogique atteint paradoxalement son but.

Par contre, c’est sur le rapport que parents et maîtres entretiennent avec leur savoir que l’on devrait s’interroger : on découvrirait qu’il est tout encombré de la projection d’eux-mêmes – les maîtres se projettent dans leurs connaissances comme les parents dans leurs enfants – et que cet encombrement est le plus sûr obstacle au bon fonctionnement de la scène de l’école.

« comme on respire »


L’école ? En définitive, elle est faite pour que les maîtres s’y détachent de leur savoir… et les parents de leurs enfants !

C’est alors qu’elle devient l’école de leur coeur, ce lieu symbolique où les différences s’éprouvent dans la rencontre et la séparation des êtres.

A propos du savoir, bien sûr, mais sans le savoir.

Comme on respire.

Denis Vasse, s.j.

Parents et Maîtres n°95

Novembre 1976

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