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Qui est Denis Vasse

La colère

1984- in RECHERCHES ET DOCUMENTS DU CENTRE THOMAS MORE, N°42, 1984, p. 19-29.

Ce texte ne représente que des notes qui ont permis l’élaboration de ce qui s’est dit au premier temps de la filière sur « la Colère » (Centre Thomas More, 28-29 janvier 1984).

Dans l’annonce de celle-ci, on relèvera notamment ces indications : « Dans le déroulement de la cure psychanalytique, l’affect de la colère apparaît avec une brutalité d’autant plus bouleversante qu’il est sans raison. Et plus elle est blanche, c’est-à-dire sans expression, non symbolisée et/ou non symbolisable, plus elle est destructrice : au lieu de trouver issue dans les mots, l’affect s’empare du corps dans le passage à l’acte. Là où la colère est impossible à dire aussi bien qu’impossible à contenir surgissent des symptômes tels que fuite désordonnée ou panique sidérante.

Quand elle s’exprime mais que faute d’avoir été entendue, elle demeure sans effet sur l’organisation de l’appareil psychique, elle peut devenir elle-même répétitive à l’égal d’un symptôme qui manifeste l’impuissance à sortir d’une confusion qu’elle entretient… »

LA COLÈRE

La maille rompue. L’excès du désir devient « trop ».

La patience de l’analyste. Il est lent à la colère.

La colère, noria de l’orgueil.

La colère comme symptôme.

Point aveugle et scotome.

Un symptôme royal.

La colère : vengeance ou pardon ?

La création de soi par refus de l’autre : la rigueur excluante du caprice.

Le corps diabolique.

Du dédoublement du moi au sujet divisé : la question du désir et de la parole.

La maille rompue

L’excès du désir devient « trop »

La colère est souvent déclenchée par le sentiment d’une exigence excessive venue d’un autre. Trop, c’est trop, dit le coléreux. Et ce trop peut affecter n’importe quel objet. La colère se donne comme réponse à un trop : un trop d’injustice, un trop de privation, un trop de sollicitation, un trop d’insécurité… ou de sécurité. De proche en proche, à l’analyse, peu importe l’objet qui supporte la dimension de l’excès, du trop. Au niveau du contenu, il sert à la raison, à la justification de la colère en son débordement. On peut se mettre en colère à propos de n’importe quoi : l’objet de la colère n’en rend pas compte vraiment.

La colère n’est jamais objective. Elle est toujours réponse à une déstabilisation du MOI, à une sorte d’effraction éventuelle du MOI, comme objet imaginaire. Et, comme telle, elle intéresse au plus haut point le trajet de l’analyse. Je veux dire qu’elle apparaît souvent, et avec une violence inouïe, dans les moments qui précèdent la chute de l’imaginaire, l’altération de notre image : elle l’annonce en dénonçant comme excessive ou insupportable ce qui arrive et qui fait chuter l’image : la parole. La colère est toujours consécutive à une parole de trop. Même lorsque celui qui en est le lieu ne le sait pas encore clairement, la colère manifeste un refus inconscient de la parole comme telle. Elle s’origine dans ce fait incroyable : qu’une parole peut me déloger de moi-même et faire surgir en moi l’excès de la dimension du désir, cet excès du désir qui révèle au coeur de MOI-MEME l’altérité originaire de la parole. La colère dénonce l’excès du désir comme UN TROP et elle le condamne comme excessif. Au prix d’une confusion, elle dit que l’altérité est excessive. Elle refuse l’autre pour ne pas sortir de soi. Du même coup, elle se détruit.

Et cette destruction prend toujours la figure du dédoublement. Elle la prend dans la mesure où la tension qu’elle suppose aspire à une décharge de la vie dans la parole, de la puissance de vie en tant que, dans l’humain, elle constitue le vivant seulement par rapport à un autre vivant. Mais en même temps, elle est ou se veut négation de l’altérité pour un MOI qui veut toute la vie, qui la veut seul. Sans autre. Dans le même moment où la bouche est sollicitée par le mouvement d’une ouverture explosive, elle est, avec la même force, occultée, serrée, fermée à double tour.

À la place de la parole explosive qui soulagerait la tension, apparaît une inspiration muette qui vient la nourrir. L’inspiration forcée qui concentre sur le souffle retenu laisse planer la menace de la colère rentrée. Celle d’un refus de continuer à donner ou à rendre le souffle, celle d’un refus de laisser s’ordonner le souffle à la parole, la vie humaine en fonction de la dimension d’altérité qui est la sienne.

Il me semble que cette déconnection de la parole et du souffle, de la bouche et du nez, ce lien de tension entre une bouche crispée qui ne veut pas parler et la dilatation des narines qui réclament de l’air… rend compte du fait sémantique que dans les langues sémitiques – et dans la Bible en particulier – le NEZ et la COLERE SONT un seul et même mot.

Cette tentative de dissociation entre la respiration et les mots, entre le souffle et la parole, la clinique psychanalytique m’avait donné l’occasion de la constater. Je n’y ai vu longtemps que l’essai ultime et comme à priori d’éviter le risque de prendre la parole ou de se laisser prendre par le langage (ambiant), comme un évitement à priori. Ce n’est que secondairement qu’il m’a été donné d’entrevoir que ce refus actif était la conséquence d’une colère qui ne se savait pas encore, d’une colère sans mot, d’une colère sans bouche : une colère qui s’auto alimente de ne pas pouvoir se dire et qui, d’être enfermée dans le corps, le détruit. La colère rentrée est suicidaire : le refus de l’autre tue le même. Ainsi le dit depuis longtemps un des chapiteaux de Notre-Dame du Port représentant une femme qui s’enfonce dans le ventre une épée. Cette colère rentrée est souvent prise pour celle de Dieu.

L’épée est une des figures de la parole qui tranche et qui distingue entre le bien et le mal, mais aussi entre le même et l’autre. Dans la colère, le tranchant de la parole ne vient plus signifier la limite vivante entre l’autre et moi, entre ce qui écoute et ce qui parle en moi, entre le Sujet et l’Autre. La parole garde imaginairement son tranchant mais au lieu que ce tranchant soit métaphorique, c’est-à-dire ordonné dans l’ordre de la signifiance à la réalité symbolique d’une parole qui crée en discernant, qui discerne avec justice et justesse, au lieu que ce tranchant soit métaphorique d’une articulation signifiante d’un sujet dans un corps de parole, c’est la parole elle-même, c’est-à-dire le fait de parler, qui va être vécu comme tranchant, coupant, destructeur de la bulle de mon identité imaginaire.

Le fait d’avoir une bouche pour parler est alors « ressenti » imaginairement comme une intolérable coupure de soi, celle-là même que la colère opère dans le MOI en le dédoublant dans une tentative indéfinie et orgueilleuse de récupérer l’autre en MOI : le dédoublement est une tentative – parfois réussie, de ne rien perdre de la vie, de se donner l’illusion du partage… pour tout garder. Le dédoublement singe la division pour éviter le risque de se laisser prendre par la parole et/ou d’avoir à la prendre en vérité.

Le fait de parler devient alors – dans un imaginaire qui se prend pour le réel – le danger par excellence, apocalyptique… La parole, en tant qu’elle se manifeste, détruit. Elle n’apparaît que pour nous perdre et perdre le monde (Mc 1, 21-28). Elle ne peut en aucune façon, être ordonnée à la révélation d’une bonne nouvelle.

Cette peur verrouillée par 1a colère rentrée est le coeur du mutisme. Laisser s’articuler la parole au souffle reviendrait à tout détruire dans un souffle de mort. Il m’arrive souvent de dire qu’en nous, il y a quelque chose de la bombe atomique… qui nous fait si peur. Nous avons affaire ici à un symptôme étonnant : celui de la peur de parler, toujours rationalisée et transposée en peur de dire des bêtises et qui recouvre une peur physique de la voix, c’est-à-dire de ce lien structurant de l’humain par lequel et auquel le corps de l’homme est ordonné : la voix en tant qu’elle est signifiante de l’origine dans l’articulation du souffle et de la parole, du sang et du sens, de l’homme et de la femme, de la mère et de l’enfant…

Si, autour de l’enfant, personne ne témoigne que parler, c’est donner parole, exactement comme vivre, c’est donner la vie, alors parler n’est plus référé qu’à un savoir qui se conserve et qui ne donne rien, qui ne donne pas un nom.

La patience de l’analyste. Il est lent à la colère.

C’est un peu cela, la psychanalyse : un humain qui se laisse prendre par un autre pour un « supposé savoir » un tas de choses sur lui-même et qui au profit de ce leurre accepte d’être le témoin du rapport que son patient entretient avec son propre discours et sa parole ou du moins « la » parole. Comme témoin, il jure de laisser se dire la vérité en lui… sans se mettre en colère ! Dans ce tissu de la patience lente à la colère : la lenteur à la colère est le signe discret de l’amour, celui d’une attente active qui fait déjà foi en celui qui parle et espère – parfois contre toute espérance – qu’il y a un sujet naissant dans le corps humain.

La colère qui survient après la patience active est seule signifiante de l’amour. Et il se peut que l’analysant conduise jusque-là son analyste. Il se peut aussi qu’il se débrouille pour s’en aller avant ou que son analyste s’en sépare… parce qu’il ne peut pas l’aimer jusque là… soit parce qu’il ne le peut pas et que pour lui ce serait présomption, soit parce que lui aussi il a peur. Mais, dans les deux cas, il vaut mieux qu’il trouve la manière de se le dire ou même de le dire plutôt que de se laisser passer à l’acte d’une rupture sans parole ou, pire encore peut-être, d’une analyse indéfinie.

Que l’analyste soit lent à la colère et qu’il ne se précipite pas dans le jeu de l’interprétation ou dans la position outrancière d’un silence prétendument technique sont une seule et même chose. Écouter quelqu’un, selon Freud, avoir une attention flottante, c’est lui laisser faire l’expérience jusque dans la contradiction – que le fait que CA PARLE EN LUI DE LUI et que ÇA ÉCOUTE EN LUI UN AUTRE, le fait d’être divisé entre ce qui parle et ce qui écoute, est constamment REFOULÉ occulté, dénié, non reconnu par la COHÉRENCE d’un discours, par le totalitarisme d’un imaginaire projeté dans l’affirmation ou dans le doute.

Ce refoulement de la division, au profit et par le dédoublement imaginaire, n’est pas sans rapport avec l’orgueil et/ou « l’ORGE », la colère. L’apparente maîtrise, celle d’une annulation, d’une partie par l’autre, d’un moi par l’autre, successive ou simultanée, sur nous-même que semble donner le processus de dédoublement (faire le point, faire un bilan, faire une vérification, une évaluation…) est à mettre au compte du dédoublement du MOI dans l’évitement de la division d’où naît le sujet en tant que justement, en elle, ça parle à un Autre et ça écoute un Autre quand il parle à un autre ou qu’un autre lui parle. QUAND ÇA PARLE. PAS QUAND ÇA PENSE. On pourrait dire que la règle d’or de la psychanalyse, c’est : NE PENSE PAS. PARLE !

La colère, noria de l’orgueil

Là est la panique, et la colère. Car parler vraiment, nous n’en avons la preuve qu’après coup… dans la sortie de ce qu’on pense nous-mêmes de nous-mêmes. Les affects de la colère annoncent souvent la déconstruction de l’image orgueilleuse de nous-mêmes.

Orgueilleuse veut dire ici douée d’une puissance de vie (org) sans partage, en elle seule ; une puissance de vie qui détruirait parce qu’elle est, à ses yeux, la seule, toute autre manifestation de vie. L’orgueil originaire est la puissance de vie telle que nous l’imaginons par nous-mêmes et en nous-mêmes. Il est NOUS-MEMES nous donnant pouvoir de vivre par NOUS-MEMES, sans AUTRE, sans dimension de PAROLE, sans cette dimension qui autorise la révélation de cette puissance de vie comme VRAIE OU COMME FAUSSE. Selon MOI, moi, Je choisis ce que je crois « positif » contre ce que moi, je crois « négatif »… et j’appelle ça DESIR. Or, un désir où il n’y a pas l’ombre d’un autre, l’ombre d’un NOM d’une nomination par un Autre -n’est pas VRAI. Le mot « désir » cache l’envie aveugle du fantasme de la toute puissance imaginaire.

À quoi reconnaît-on cette falsification qui n’est peut-être pas encore un mensonge conscient ? À ce que l’on se débrouille, avec l’adresse inconsciente du jeu des mots et des passages à l’acte, à ne jamais se laisser mettre en position de parler véritablement… dussions-nous, pour cela, payer fort cher des séances d’analyse à quelqu’un de renommé, ou pratiquer la plus rigoureuse des ascèses religieuses (orientale, pourquoi pas ?) ou nous engager à corps perdu dans la militance politique, à moins que ce ne soit dans une pratique sexuelle où l’orgasme devient la preuve de « ma » liberté jusqu’à la tristesse la plus mortelle, la confusion la plus désordonnée, où s’engendre un non-viable, le fils d’Amertume et d’Aigreur, enfants de la Colère.

Lorsque cette falsification affleure à la conscience – malgré tout… – dans un lapsus, un accident, une maladie, une épreuve… enfin… dans un raté du fonctionnement de l’inconscient, celui qui en est le témoin va reconnaître le mensonge inconscient – le « premier mensonge », comme dit Freud – dans la résistance déployée dès que l’on se trouve dans les conditions pour le faire : dans le transfert. Freud et Lacan nous l’ont répété sans cesse : la marque du transfert, c’est la résistance. À transfert massif – chez le psychotique -, résistance massive qui va jusqu’à l’immobilisation et la sidération du corps. À transfert partiel, nuancé, témoignant d’une division originaire des avoirs libidinaux, résistance partielle témoignant d’un dédoublement non encore consommé et interprétable. (Revient ici la question du Nom du Père et de sa forclusion dans la psychose et qui s’opposerait au jeu du rapport entre refoulement primaire et refoulement secondaire dans la névrose). La résistance n’est interprétable en analyse qu’à la lumière du transfert. Le dédoublement qu’elle met en oeuvre n’est interprétable, ne peut rejouer dans l’ordre de la parole, que sur fond de division du sujet, là où ça parle en lui d’un Autre – à partir d’un Autre.

La tension ne peut se résoudre dans la décharge de la parole quand elle se trouve emprisonnée dans le dédoublement du moi. La réduction de la tension et la satisfaction qui s’ensuit ne peuvent être procurées que par la réduction à rien de l’un des deux termes : et ce, chacun leur tour, dans une oscillation permanente, dans une enceinte ou une boîte noire : dans cette enceinte psychique, la colère tourne en rond. La tension de la vie, l’humeur, y devient le lieu de l’investissement narcissique le plus serré (« Mon humeur est égale, je ne décolère pas »).

La colère comme symptôme

La colère est le symptôme du dédoublement. Qu’elle puisse se dire, se reconnaître et, donc, s’offrir à l’interprétation, permet, comme l’on dit, de « revenir de sa colère » de l’égarement où elle plonge le sujet naissant. Se mettre en colère peut être une manière de retrouver l’altérité qui nous fait sortir du dédoublement du même.

La colère est le mouvement fou de la vie. Elle est consécutive au sentiment d’être arrêté, contrarié dans un élan vers… ou une volonté de… Et il n’est pas étonnant qu’elle soit liée aux avatars du désir. Cette contrariété du désir inconscient est toujours éprouvée, dans l’ordre de la rationalisation sentimentale, comme injustice, laquelle prétendue injustice justifie la colère. À ce niveau, ce qui est ressenti comme injustice équivaut toujours à la non-satisfaction pulsionnelle. La faim du nourrisson, le malaise que provoque la tension pulsionnelle orale, est une « injustice » parce qu’e!le demande « satisfaction ». C’est pourquoi, me semble-t-il, la justice a si souvent pour thème : « la faim dans le monde ». Mais nous confondons souvent « pulsion » et « justice » et nous croyons satisfaire la seconde quand nous ne faisons que satisfaire la première.

La parole retrouvée comme ce qui nous fonde dans l’ordre du droit et de la justice, le dialogue autour de la Loi finalement, nous fait revenir de la colère. C’est seulement aux fruits de la colère qu’on discerne l’esprit qui l’anime depuis le début. La colère dont on sort par la reconnaissance de son tort ou par le pardon accordé est un acte symbolique où la parole est à l’oeuvre au coeur même de l’affect : l’ultime modalité pour se faire entendre.

La colère qui s’entretient dans la jouissance répétitive de la décharge pulsionnelle, celle dont on ne sort pas quand « on se monte le bourrichon », est une colère d’orgueil, de cette puissance de vie pulsionnelle qui se redouble sur elle-même et ne veut rien savoir de ce qui parle en l’homme, de la dimension d’altérité que la colère précédente, justement, tente de rétablir.

« La colère… c’est quand le savoir ne sert plus à rien…

et que les autres ne font pas ce que je dis…

alors, j’ai de la colère qui vient en moi… »

Point aveugle et scotome

L’homme entre en colère là où la parole n’a plus d’effets : soit de son fait – il n’a plus d’interlocuteur que sa doublure… -, soit du fait des autres – il se heurte à un refus d’entendre auquel vient inconsciemment s’accorder le sien…

La colère monte la garde au seuil du même : elle n’admet pas l’altération de l’image ou la défaillance, elle ne supporte ni la limite du savoir, ni la brisure du miroir. Elle accuse l’autrejusqu’à la destruction de soi-même. Elle ne veut rien entendre. Elle ne veut pas savoir. Elle s’offusque et elle confisque. Elle entend empêcher l’écroulement d’un édifice imaginaire qu’elle sait pourtant déjà.

En termes techniques, elle précède la chute de l’objet (a). La fonction de cet objet est de supporter l’édifice de l’aveuglement. N’étant pas spécularisable, il est le lieu même où le sujet se trouve imaginairement pris, sans le savoir. Au lieu d’être au point aveugle où l’imaginaire s’articule au symbolique, à la parole, il est pris dans ce qu’il ne voit pas, dans ce qu’il ne peut ni ne veut voir, dans le scotome de son champ visuel. Dans les discours analytiques, il y a souvent cette confusion entre le point aveugle et le scotome. Entre l’articulation à la parole et la négation inconsciente de l’objet.

Nous avons constamment à nous laisser déplacer de nos positions d’aveugle et d’aveuglement pour nous laisser occuper le point aveugle de notre imaginaire : c’est le point d’où nous voyons, comprenons, connaissons à partir de ce qui parle en nous et qui n’est rien de ce que nous imaginons.

Il me semble que l’humeur de nos vies supporte difficilement ce déplacement de l’aveuglement au point aveugle. Nous préférons l’affirmation de nos aveuglements à l’ouverture de nos oreilles dans la nuit où ça parle. Il n’est pas rare qu’en cours d’analyse, l’agacement, l’irritation et la colère se donnent rendez-vous dans le constat qu’on ne comprend plus rien. Il faut beaucoup de patience pour que la rage de ne pas comprendre se mue en ouverture des oreilles. La déception narcissique de l’incompréhension doit être un sucre d’orge savoureux pour occulter à ce point, pour colmater toute ouverture à l’hétérogénéité de la parole. Nous préférons la fureur qui tue ou la mélancolie qui incorpore la mort, à l’obéissance.

Le satané processus de la déception cache un refus subtil que la parole nous arrive là où nous pouvons l’entendre : au point aveugle de nous-mêmes, là où elle peut nous atteindre. Là où toujours, de quelque manière que ce soit, le seul fait que l’homme parle ouvre à la question de son origine et de sa fin.

D’où « ça » vient, qu’il parle ?

Et, pour quoi, en définitive ?

Ça ne vient pas que pour lui-même.

Ça n’est pas que pour lui même.

La séduction ne suffit pas, en tant que chemin qui ne mène qu’à soi, à rendre compte de l’homme parlant. Il y faut une é-ducation, une sortie de soi, par la parole.

Nous entrons en colère là où nous ne pouvons sortir de nous-mêmes par nous-mêmes. Et ce qu’a d’excessif et de paralysant la colère est un bon symptôme. Cela manifeste le refus de la limite où se symbolisent l’excès du désir de l’Autre et l’inhibition de la mobilisation par la parole.

La colère est un symptôme que nous n’aimons pas offrir à l’interprétation. Cette interprétation nous conduit à la reconnaissance de notre propre perversion, en ce lieu exact où notre MOI prendre la place de l’Autre par la grâce d’un aveuglement, de la certitude d’une connaissance des autres et de soi qui n’obéit à rien d’autre qu’à moi. La colère vient en moi à cet endroit précis où l’Autre est dénié du fait d’un refus inconscient d’entendre. En cette ouverture originaire, ça parle, non de ce que je vois ou je dis, non de ce que je ne vois pas (non-vu) ou je ne dis pas (non-dit), mais de ce que seulement j’entends dans le silence et dans la nuit, comme dans le tumulte des passions et des pulsions : une présence Autre, celle du Désir.

La colère que l’on rencontre quasi nécessairement dans les cures est la gardienne de ce seuil où le désir s’annonce en un conflit structural de sens : soumis qu’il est à un couple de forces opposées, celle qui le tourne tout à fait vers l’image – dans la perversion -, celle qui lui rend son sens originel perdu – con-version – où le désir de l’homme est le désir de l’Autre.

Un symptôme royal

Si le rêve est la voie royale qui mène à l’inconscient, là où de toute façon, même en dormant, ça parle, la colère est, elle, un symptôme royal : le roi pervers qui la soutient interdit la parole. C’est pourquoi sa manifestation la plus éclatante est le MUTISME et l’IMMOBILITÉ.

La colère vient à la place de la parole souveraine : celle qui discerne et rend justice.

À ce niveau d’analyse, il n’est plus étonnant que le symptôme de la colère intéresse essentiellement la bouche et le surgissement de la parole.

En deçà du seuil de la bouche, quand elle ne se dit pas, la colère est blanche, confinée dans une ignorance qui va jusqu’à l’indifférence du comportement (une seconde nature !) : ce refoulement des mots de la colère est d’autant plus destructeur que personne ne l’entend. Il alimente le processus d’un dédoublement où le sujet s’épuise en évitant la parole (celle qui naît en lui) qui casserait tout …

Au-delà du seuil de la bouche, quand elle est dite, elle peut aussi produire des ravages, mais elle est rouge ou bleue, connue de tous… et elle sera d’autant moins destructrice qu’avec son terme, elle s’offre au pardon. Sortir de la colère revient à offrir le sujet qui y était pris naissant au pardon. Au pardon donné ou au pardon reçu.

Que l’homme puisse revenir de sa colère revient à dire qu’il peut revenir de son égarement.

Ce retour est souvent difficile car c’est au nom de la justice – comme le roi en sa fonction (discernement) – que nous entrons en colère et c’est de cette justice, référée à la satisfaction pulsionnelle dont nous avons parlé, que nous ne voulons pas démordre ! Le sentiment d’être dans son bon droit empêche la colère de se désamorcer et, dans une sorte de cercle vicieux, la colère elle-même devient la preuve du bon droit. Comme s’il suffisait d’être sincèrement en colère pour que notre colère soit juste ! Comme pour le roi, notre langue devient une épée et notre oeil s’enflamme… mais c’est au nom de notre justice confondue avec la justice et qui nous fait tuer n’importe qui pour satisfaire au moi-même (1 Sm 20, 30-34).

La mise en évidence de ce cercle vicieux où apparaît encore le dédoublement (à la place de la division) dit assez que la colère touche à la parole originaire en l’occultant. Elle vient à la place de l’ouverture à l’Autre, qui délivre de la prison du même. Sous prétexte de clarté et d’indignation, elle entretient la confusion dans bien des registres (la peur et la mort, le courage et la vie, le vrai et le faux, le sujet et l’Autre).

Elle se donne pour la fin ou l’origine de la parole.

On ne parle pas pour ne pas se mettre en colère !

On se met en colère parce qu’il a parlé !

La colère, l’humeur de la vie dans son immédiateté, devient la raison de la parole… qui perd son caractère spécifique d’humanité ! C’est d’être en colère que nous sommes homme et roi… et non de garder la parole qui nous est donnée.

Ainsi se trouve dissocié, dans la colère, le rapport de la vie humaine à la parole et au désir de l’Autre.

La colère est l’autorité (imaginaire) que se donne une vie humaine sans autre : elle est au coeur du dédoublement.

La colère : vengeance ou pardon ?

L’excès de la colère n’est finalement envisageable autrement que comme une destruction que si l’on peut en revenir, en sortir, que s’il y a une issue à la colère, que si la colère vient buter sur un excès plus grand qu’elle : l’excès de l’excès qui est la dimension du pardon. C’est cette ouverture que la colère orgueilleuse va refuser.

Ouverture symbolique, s’il en est, car le pardon, qu’il soit reçu ou donné, implique la dimension de l’altérité : oubliée, perdue, déniée précisément dans la colère.

Quand la colère ne trouve pas d’issue dans le pardon, elle devient le redoublement de l’excès imaginaire sur lui-même : vengeance et souvent, vengeance qui s’ignore comme destruction de soi-même.

La vengeance est la tentative aveugle de rétablir la justice par soi-même : elle ne démord pas de ce fantasme qui la fonde, à savoir que le châtiment que MOI, j’inflige, est JUSTE.

La vengeance est la NON-ISSUE de la colère.

Elle enferme dans le dédoublement le sujet naissant, en refusant d’obéir à la Loi, dans une non-reconnaissance à priori de l’Autre, et par conséquent de la parole qui fonde le Sujet.

Verrouillé en lui-même, dans l’indéfini de ses rationalisations, l’homme se retrouve aux prises avec la HAINE, en lui-même, comme avec une pierre.

Le véritable esprit de colère ne se discerne que dans l’après-coup : colère selon la justice, elle se résout dans la figure toujours nouvelle du pardon donné ou reçu, parole retrouvée (altérité) ; colère selon la jalousie, elle ne se résout pas, elle s’auto entretient dans la négation de l’autre et « la création de soi-même par le refus de l’autre » : le refus de l’autre est promu au rang de preuve de l’existence de moi-même. L’enfer!

La création de soi par refus de l’autre :

la rigueur excluante du caprice

Un tel fantasme est sous-jacent à bien des désirs de reconnaissance dont les psychanalystes ont les oreilles rebattues. Cette « reconnaissance sociale » s’enracine souvent dans la rigueur excluante du caprice qui va jusqu’à la bouderie la plus vengeresse et jusqu’à la destruction du moindre atome de joie en soi-même, plutôt que de s’y laisser aller dans la réconciliation ; car s’y laisser aller, ce serait encore reconnaître l’autre. Alors que dans le caprice, c’est de MOI SEUL qu’il s’agit.

Après une considération sur l’Absolu, et avant de reconnaître que « tous les gens qui tournent autour de lui, c’est « personne », un patient disait :

«… c’est comme un gosse de riche… un caprice…

LE REFUS C’EST COMME UN CAPRICE…

MAIS IL A TELLEMENT PRIS RACINE EN MOI…

QUE JE SUIS COINCÉ.

Je peux plus… j’ai pas le temps (il pleure).

…………………………………………

Je sais pas qui je suis… Quel âge j’ai… je sais pas… »

Le refus inhérent au caprice, à ce mouvement en nous qui fait prévaloir l’orgueil du MOI qui peut dire NON à tout ce qui n’est pas lui, peut pétrifier le coeur et le corps. Il transforme le coeur de chair en coeur de pierre et le verrouillage est parfait. Le refus de l’autre se donne à lire comme reconnaissance ou création de soi, le mensonge qui est en nous se proclame en nous pure injustice des autres, la condamnation où nous nous enfermons nous-mêmes, nous la projetons sans cesse comme persécution par les autres !

Cette confusion du dédoublement qui nous permet d’échapper à la division du sujet, cette apparente maîtrise de la pensée qui nous autorise à ne pas parler trouve sa source dans un originel refus – refus d’obéissance – qui nous fait prendre la vessie du MOI pour la lumière de l’Autre.

Et ce, d’autant plus que nous avons raison !

De fait, avoir raison nous confirme toujours dans le bien-fondé de notre colère. Elle nous y confirme jusqu’en ce point de caprice où l’orgueil de la raison qui se veut raison de tout ne voit plus dans l’altérité du désir (autre ou Autre), dans la présence et/ou l’absence qu’un empiètement et une attaque de soi dont l’Autre tyrannique, ma mère ou Dieu, se nourrirait.

Dans la colère de l’orgueil, la trahison de l’autre est confondue avec la mienne. Sous les mots qui en appellent à la justice et à la trahison de l’autre, l’homme y devient complice de lui-même dans le plus opaque des silences. Lacan a entrevu le rapport qui se resserre jusqu’à la suffocation dans la complicité duelle qui plonge en nous ses racines dans les forfaitures et les vains serments, les mots en l’air et les paroles vaines que, non sans humour, il dénonce à la suite des Pères de l’Eglise. À ce raisin vert de la parole, il accroche, chez l’enfant, la grappe de la colère.

«… C’est des forfaitures et des vains serments, des manques de parole et des mots en l’air dont la constellation a présidé à la mise au monde d’un homme, qu’est pétri l’invité de pierre qui vient troubler, dans les symptômes, le banquet de ses désirs.

Car le raisin vert de la parole par quoi l’enfant reçoit trop tôt d’un père l’authentification du néant de l’existence, et la grappe de la colère qui répond aux mots de fausses espérances dont sa mère l’a leurré en le nourrissant au lait de son vrai désespoir, agacent plus ses dents que d’avoir été sevré d’une jouissance imaginaire ou même d ‘avoir été privé de tels soins réels.

Tirerons-nous notre épingle du jeu symbolique par où la faute réelle paye le prix de la tentation imaginaire ? Détournerons-nous notre étude de ce qu’il advient de la loi quand d’avoir été intolérable à une fidélité du sujet, elle fut par lui méconnue déjà quand ignorée encore, et de l’impératif si, de s’être présenté a lui dans l’imposture, il est en son for récusé avant que d’être discerné : (détournerons-nous notre étude) c’est-à-dire des ressorts qui, sans la maille rompue de la chaîne symbolique, font monter de l’imaginaire cette figure obscène et féroce où il faut voir la signification véritable du surmoi ?

Les manoeuvres de complicité duelle où elle (la pratique analytique) s’efforce pour des effets de bonheur et de succès, ne sauraient prendre de valeur à nos yeux que d’amoindrir la résistance des effets de prestige où le moi s’affirme, à la parole qui s’avoue à tel moment de l’analyse qui est le moment analytique.

Nous croyons que c’est dans l’aveu de cette parole dont le transfert est l’actualisation énigmatique, que l’analyse doit retrouver son centre de gravité, et qu’on aille pas imaginer à nos propos de tout à l’heure que nous concevions cette parole sous quelque mode mystique évocateur du karma. Car ce qui frappe dans le drame pathétique de la névrose, ce sont les aspects absurdes d’une symbolisation déconcertée, dont le quiproquo à mesure qu’on le pénètre plus avant, apparaît dérisoire.

Adaequatio rei et intellectus : l’énigme homonymique que nous pouvons faire jaillir du génitifrei, qui, sans même changer d’accent peut être celui du mot reus, lequel veut dire : partie en cause en un procès, particulièrement l’accusé et, métaphoriquement, celui qui est en dette de quelque chose, nous surprend à donner à la fin sa formule à l’adéquation singulière dont nous posions la question pour notre intellect et qui trouve sa réponse dans la dette symbolique dont le sujet est responsable comme sujet de la parole. » (J. LACAN, « La chose freudienne » – la dette symbolique -, Ecrits, p. 433).

Le corps diabolique

La bouche qui ment est une bouche qui ne dit pas l’Autre quand elle s’ouvre : c’est une bouche qui ne parle pas.

Elle ne crée aucun espace symbolique, aucun lieu de rencontre, aucune limite de séparation. Elle ne parle pas ; elle n’est pas bouche d’un corps d’homme. S’il est vrai que c’est la parole qui fait l’homme (Lacan). Elle parle pour ne pas parler, pour ne pas dire « oui » à la parole : elle parle, elle dit apparemment « oui », pour dire réellement « non ». Cette bouche menteuse, celle à tous les coups de la seule Pensée, ne symbolise rien : ni le corps qui parle, ni le monde dont elle parle. Elle diabolise tout. Elle disperse le corps au vent des mots et donne aux mots une valeur de choses sans rapport avec le sujet naissant. Les mots occupent le corps et l’étouffent, ou le disloquent : comme des choses sans rapport entre elles et sans rapport avec le corps.

Une bouche qui dit des mots sans parler – sans faire lien – est une bouche qui est morte. Elle ouvre à une impasse diabolique où, d’être dispersés, les éléments de la structure n’autorisent plus le corps de chair à être le lieu d’une parole vivante. Elle produit un discours de négation, de refus : elle crée le refus. « Il y a en moi-même une négation de moi-même ». Refus d’un Autre et négation de soi, qui se donnent à entendre, à niveau de conscience première et en fonction de la modalisation, par le mensonge : comme « OUI » à un Autre et « NON » à Moi… ou l’inverse.

Ce que je voudrais dire : le « diabole » qui dissocie la parole ne permet pas l’entrée dans la colère qui peut indiquer le dédoublement, certes, mais qui le symbolise aussi et autorise quelqu’un d’autre à en prendre la mesure – dans le transfert, par exemple. Non, le diabole, ce qui défait le symbole, jette dans la fureur aveugle. Souvent la fureur survient là où le dédoublement n’a pas pu se mettre en scène dans la colère. Se méfier de l’eau qui dort. Le diable ne sait pas se mettre en colère : il est mielleux ou furieux.

Ce n’est que secondairement à ce travail que j’ai découvert dans les psaumes, et grâce à un ami, cette strophe :

« Non, rien n’est sûr dans leur bouche

et leur fond n’est que ruine,

leur gosier est un sépulcre béant,

mielleuse se fait leur langue » (Ps 5, v. 10).

que l’on peut traduire plus littéralement :

(Chiasme)            a. Rien dans leur bouche de ferme (précis, décidé, sûr)

b. leur intérieur est ruine (coeur, entrailles)

b’. tombeau ouvert, leur gosier

a’. leur langue, ils la rendent mielleuse (pas ferme, glissante, ni « oui », ni « non »)

Du dédoublement du Moi au sujet divisé :

la question du désir et de la parole

Dans cette passe, de la diabolisation à la symbolisation, nécessairement se pose la question d’une parole qui parle d’un autre lieu que de celui des mots. Cet écart par rapport aux mots, ce décollement des mots dans un imaginaire qui, somme toute, s’est organisé pour préserver un retrait par rapport à la parole qui tue, ne vont pas sans fatigue, sans peur et sans colère.

La fatigue extrême, la peur insoutenable, l’irruption inouïe de la colère sont de « bons signes ». Ils annoncent la question de la Parole qui parle. Ils annoncent que ça parle d’un autre lieu que celui des mots. Non pas sans eux. Mais sans être réduit à eux. Encore faut-il que le psychanalyste n’ait pas peur de la question ; car il me semble que la fatigue apparaît lorsque nous ne réussissons plus à nous rendre conformes à notre image, que la peur nous envahit quand nous ne savons plus à qui nous en remettre, que la colère se noue et s’exprime quand nous n’en pouvons plus de nous taire.

À un degré ou à un autre, ce triptyque (chute de l’image de soi dans la fatigue, irruption de l’Autre dans la peur, accès à la parole dans la colère…) pose en termes de structure savante la question de la « castration » et, en d’autres termes, pour peu qu’on n’en ait pas peur, justement, celle de Dieu.

Je veux dire, la question d’un autre écart que celui de l’imaginaire dédoublé où le jeu de mots peut toujours faire recette !

Mais cette recette, nous l’avons dit, est de mort.

La fatigue, la peur et la colère exprimées indiquent à la fois la résistance à ce qui parle en nous – au désir et la faille de cette résistance qui va céder sous la pression de ce qui arrive. Dès lors qu’elles peuvent se dire, qu’un témoin est là qui assure comme on assure en montagne – que ces symptômes ne sont pas l’annonce d’une destruction pure et simple et des autres et de soi, fatigue, peur et colère exprimées, entendues, médiatrices d’une parole originairement refoulée entre le sujet et l’Autre, font sauter le verrou de la colère rentrée qui maintenait au coeur du mutisme la peur essentielle de parler (cf. p. 21). Cette peur qui fait que la parole est de « trop », toujours excessive … et qu’elle ne peut pas être le lieu d’une rencontre, la marque d’une vie qui se donne.

Denis VASSE

psychanalyste

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