« Il n'y a que dans l'ouverture à l'Autre
que la question de la vérité qui parle peut se poser.»
Qui est Denis Vasse

L’interdit de l’inceste

1995- in INFORMATIONS SOCIALES (CNAF), Les figures de la parenté, N°46, 1995.

Il existe une tendance universelle vers l’inceste qui conduit, dans un premier élan d’amour, l’enfant vers ses père/mère/frère/sœur. Dans la confusion des générations qui pourrait en résulter, l’interdit de l’inceste fonde la loi du genre humain et lui donne sa spécificité : la loi, en effet, repère chaque homme à ce qui le constitue depuis les origines jusqu’à la fin. Elle lui révèle qu’il est sujet de droit.

C’est en 1968 que, dans le secret du cabinet de l’analyste, j’ai été interrogé avec le plus de violence sur le bien-fondé de l’interdit de l’inceste. Je ne m’étais jamais posé la question de savoir pourquoi cet interdit était fondamental, en quoi il était fondateur de la loi des hommes et comment en tant que tel, il avait une portée universelle. Respecté, en effet, il organise comme un principe l’action et le devenir humains, si la loi n’obéit pas à ce principe, l’espèce humaine se trouve menacée ?

J’entendais dire que l’interdit de l’inceste et la problématique oedipienne étaient une affaire de culture et qu’après tout prendre du plaisir avec sa mère ou son fils (jeu avec le sexe du père, bain avec le fils, etc.) n’était pas si catastrophique que cela. Tout ce qui mettait obstacle à l’immédiateté du plaisir était considéré comme entrave à la liberté. L’heure d’une liberté absolue indépendante de toute condition avait sonné. L’objet du plaisir prenait la place de l’Autre du désir, l’Autre comme origine du désir(1).

A l’époque, on pouvait lire : « il est interdit d’interdire », mais la voix du divan m’apprenait au même moment que s’instaurait par là la tyrannie la plus aveugle : celle du plaisir sans limite. A l’analyse des effets de la loi fondée sur l’interdit de l’inceste, nous apprenons qu’il est bien autre chose qu’un plaisir arbitraire d’interdire le plaisir. J’étais bien placé pour entendre à quel point l’absence ou la transgression de l’interdit de l’inceste entraînait dans la spirale du mutisme et dans l’enfer d’une vie déniée dans l’acte même où elle se donne : entre l’homme et la femme, en eux.

Je réalisais que l’interdit venait heurter de front la tendance à l’inceste inhérente à l’amour du premier objet : la mère.

Une tendance universelle

Il existe une tendance universelle vers l’inceste qui conduit l’enfant dans l’élan de son amour vers ses père/mère/frère/sœur/. L’enfant naît d’un père, d’une mère et de leur alliance, de la parole qui est née , et qui naît entre eux et dans laquelle nous somme fils ou fille, inscrit dans la généalogie de droit et non seulement dans une succession de fait. Les parents ne sont pas à l’origine de la vie mais ils sont la figure de son commencement. L’axe de la vie est orienté par la parole qui détourne le sujet de son engloutissement répétitif dans le même et l’ouvre à l’altérité du désir.

L’espèce humaine doit son être à la parole en acte qui spécifie l’homme de génération en génération. Or, quand personne n’interdit l’inceste, il n’y a plus filiation, mais reproduction. La filiation est le lien qui unit un individu à son père et à sa mère : tout en l’inscrivant dans la suite des générations, elle le réfère à l’origine qui n’est pas réductible à son commencement, à sa mère ni même à la combinaison de ses parents. Par son nom, il est référé à la parole originaire, et c’est elle qui, au même titre que son père et que sa mère, spécifie le fils en tant qu’homme. La perturbation de cette filiation provoque le trouble dans l’espèce humaine : elle fait de la parole et de sa promesse un mensonge. Si le don de la parole ne s’incarne plus dans la génération, l’homme perd en perdant sa qualité de fils.

Le non-interdiction de l’inceste met l’homme dans la situation périlleuse de vivre une vie qui ne serait pas la sienne en vérité. La tendance incestueuse est inhérente à l’homme qui cherche dans l’immédiateté objective la satisfaction de ses pulsions. Quand il en est ainsi, il n’y a plus d’altérité, le désir s’éteint et le Sujet avorte. L’homme ne serait plus qu’un moi-ma-mère ou un moi-mon-père ou un moi-mon-fère. Ainsi posé dans le champ primordial des objets, l’interdit a une fonction : celle d’ouvrir le besoin de l’homme. Il l’ordonne au réel, à l’au-delà de l’imaginaire, à ce au-delà du principe de plaisir que Freud, le premier, met en évidence dans la structure de l’homme.

Où commence l’inceste ?

Soumettre la génération à l’ordre du plaisir revient à nier le lien d’une filiation tissée entre le plaisir et la position du sujet parlant. Si le fait que « ça parle » inscrit, dès le commencement, le corps de l’homme dans la dimension de l’altérité et la différence – celle du désir -, tout ce qui, dans l’homme, détruit cette dimension fausse la transmission de la vie. Elle l’enferme dans une image en le rabattant sur le même, dans la confusion du réel et de l’imaginaire.

Est incestueux, en définitive, tout ce qui trouble la suite des générations et n’autorise pas la parole à se manifester dans la chair en tant que rapport du sujet à l’Autre et/ou à l’origine. A la question : où commence l’inceste, qui est fréquemment posée, on pourrait dire que cela commence quand les sensations de l’enfant ne sont référées qu’au plaisir, celui de la mère ou le sien, au lieu de l’être à ce qu’il est, à son nom. Ou si l’on veut, au nom du père. L’inceste commence à cet endroit là. Mais tout n’est pas égal et il y a des degrés de gravité quant à la répercussion de la libido au sein de la structure. De toute façon, la plus grave se situe au stade précoce quand la chair est touchée à un niveau préverbal, là où le bébé n’a pas pu crier, là où ce qu’il éprouve n’a pas été symbolisé dans un langage qui lui donne un statut de droit, un statut d’être parlant. Alors il ne peut répondre à et de son nom : il est le prisonnier d’un labyrinthe de sensations qui ne le mène jamais nulle part ailleurs que là où elles se répètent indéfiniment dans la succession des coups, des accidents, des agressions sexuelles dont il ne peut pas naître comme sujet.

La limite et l’interdit

L’interdit symbolise la limite. Il lui donne sens. En articulant la limite au désir du sujet – qu’il respecte ou qu’il transgresse – l’interdit donne à l’homme le droit de vivre à sa place, dans un corps qui est le sien. La loi qui régit l’univers donne à chacun sa place au milieu des autres et dans le monde. Quelle que soit la langue dans laquelle elle s’exprime, la loi des hommes trouve son fondement dans l’interdit de l’inceste.

On voit qu’à travers toutes les modalités culturelles qu’il peut revêtir, l’interdit de l’inceste fonde la loi spécifique de l’humanité. Avec lui le langage de chacun s’articule à la spécificité originaire de genre humain : la parole.

La limite en tant qu’elle concerne un sujet est dite marquée d’un interdit proféré par un autre. Si la limite matérialise la différence objective, l’interdit, lui, en fait le signe d’une différence subjective, le lieu de la manifestation du désir et de l’altérité. En tant que lieu d’un interdit, la limite renvoie à la loi à laquelle un homme doit obéir ou désobéir. C’est de ce fait qu’il est sujet, « parlêtre ». S’il en est ainsi, toute règle renvoie à l’interdit fondamental de l’inceste qui réfère chacun à la vérité d’une filiation, à son nom et à la place qu’il lui donne dans la génération et non à l’intensité des sensations qu’il éprouve. On peut illustrer très concrètement ce propos à partir de ce que nous vivons au Jardin Couvert(2).

Parmi les limites interdites qui le structurent, une ligne de couleur sur le sol délimite  une zone que les jouets à roues sur lesquels les enfants montent n’ont pas le droit de franchir. Pour franchir cette ligne et rejoindre sa mère, par exemple dans l’autre salle, le conducteur doit se désolidariser de son véhicule pour rencontrer l’être vers lequel son élan le pousse. N’y a-t-il pas déjà, là, la symbolisation de la différence entre le sujet et l’objet, entre l’enfant et le jouet dont il jouit, et la différence subjective entre sa mère et lui. C’est la loi !

Une maman dont le petit était né d’un homme marié par ailleurs et qui aurait pu être son propre père, avait trouvé cette règle insupportable. Elle trouvait qu’il était néfaste d’imposer des limites aux enfants et prônait une liberté absolue. Elle a quitté le Jardin Couvert avec son fils, Olivier, dans l’intention de n’y revenir jamais.

Six mois après cette sortie, la mère et l’enfant reviennent : la vie est devenue infernale à la maison, Olivier touche à tout et la rend « chèvre ». Il n’y a plus de limite à son agitation. Le père laisse faire…, jusqu’à l’explosion de colères brutales. Malgré la complicité qu’elle tente d’avoir avec son fils, la violence s’est emparée des rapport familiaux et elle ne sait plus comment faire, livrés qu’ils sont tous les deux à l’alternance d’une tendresse incestueuse et d’une exaspération réciproque qui ne l’est pas moins.

Olivier, lui, a vite retrouvé son jeu favori avec une petite voiture : franchir la ligne. A chaque fois, l’un des accueillants lui rappelle l’interdit. A un moment, Olivier tente encore de le faire et sa mère, pleine de bonne volonté, lui fait remarquer qu’il n’a pas à franchir la ligne ! Mais si, rétorque Olivier, je passe la ligne et, comme ça tu le dis à Denis, et il vient parler avec nous !

Comment mieux dire ce qu’il y a au cœur de la jouissance de toute transgression : l’appel en creux du désir de l’Autre et l’espoir d’une libération de l’immédiateté de la satisfaction. Cet appel du désir et cet espoir de sortie de soi-sa-mère, le père l’autorise en tant qu’il est porteur de la loi qui régit les sujets parlants.

Le désordre dans la génération

En revenant à des propos plus théoriques, nous tenons que l’interdit de l’inceste qui fonde la loi humaine ouvre le chemin où l’entre-dit de la parole originaire se laisse entendre de génération en génération. Il évite à l’homme un enfermement dans l’image de lui-même prise pour l’origine. Le nom qu’il reçoit l’ordonne toujours à nouveau à ce qui parle en lui et à celui qui lui parle. La lumière de la parole éclaire la vérité du désir qui fonde le sujet humain hors de la représentation qu’il a de lui-même, dans l’Autre. En répondant à son nom et de son nom, l’enfant sourit à la promesse de vivre.

Ici le  nom est pris dans son sens le plus fort. Il est symbolique. Avec lui, ce que nous imaginons de quelqu’un, la réalité imaginaire, est référé à ce que nous ne pouvons pas imaginer, à la réalité du sujet ouvert au « Réel de l’Histoire ». Ce qui trouble la référence à et dans la parole, à et dans la vérité qui parle, met la filiation de l’homme en porte à faux. C’est qu’il se cherche dans l’image qu’il se fait de lui-même, dont il serait lui-même l’origine. Ce faisant, il ne parle plus vraiment, il n’est plus ordonné au réel par le désir et se cherche en lui-même. Il s’invente une demeure imaginaire qu’il prend pour le réel et perd la lumière qui éclaire ses pas depuis l’origine, celle de la parole et de l’alliance où il est convoqué en tant que fils.

Délogé d’une position de fils, quels que soient ses efforts pour satisfaire à la conformité d’une image enviable, l’homme finit toujours par occuper celle d’un objet de jouissance. Il y est conduit en perdant la faculté de faire valoir son droit à vivre en tant que sujet. Il perd l’accès à la parole. C’est ce collage ou cette identification à un objet, dans la jouissance, que la parole, adressée au sujet qu’elle nomme, interdit dès le commencement. Il s’agit là, structurellement, de l’interdit à l’inceste. Dire cela, c’est entrevoir comment cet interdit est au fondement de la loi des humains, celles des « parlêtres ». Son non-respect, le collage de l’inceste, est une confiscation du on de la parole dans la chair. Avec elle, la rencontre humaine en vérité est empêchée et le désir dont elle est le lieu ne peut s’accomplir.

L’inceste fait prévaloir une connivence ou une complicité de la chair résultant toujours, même si c’est inconsciemment, de l’exclusion d’un tiers dont la parole déloge de la prison de l’image. Si rien ne vient le déloger de là, le petit d’homme ne sort jamais de la confusion : il croit être ce qu’il sent : il s’identifie à l’objet de ses sens et non plus à ce qui y échappe, au sujet de la parole.

La complicité des sens n’autorise pas à signifier une réalité de droit qui spécifie l’homme en le référent à ce qui lui donne de vivre en vérité : la parole entre trois. En la confisquant, la passion complice de l’entre-deux provoque l’exclusion du troisième avant de détruire ceux qui s’y sont laissés prendre : la mère et l’enfant contre le père, le père et l’enfant contre la mère, la mère et le père contre l’enfant. Quand l’enfant se trouve, en tant que sujet, exclu de la circulation de la parole et réduit à un objet ou à un enjeu, c’est que le rapport mère/père est lui-même incestueux. Entendons par là qu’il est la conséquence d’un complexe d’Oedipe non résolu, d’une relation homme-femme vécue sur le mode d’une jouissance passionnelle, quel qu’en soit le mode, qui n’autorise pas les partenaires à occuper une position de droit, celle du sujet parlant.

Un tel trouble dans la génération introduit le désordre dans la filiation. En faisant obstacle à la parole dont il vit, il n’autorise plus l’homme à se reconnaître dans la vérité qui parle, il l’enfonce dans les ténèbres d’un mensonge jusqu’au délire et/ou au mutisme.

« Je suis complètement étranger à mon corps surtout le visage. Je ne sais pas qui je suis et suis perdu en moi ».

Cette perte de soi en soi est aliénation absolue, elle trahit le désordre implosif d’un désir qui, au lieu d’être ordonné à l’Autre, en est détourné jusqu’à l’inversion, en faisant du sujet un étranger à lui-même.

En lui donnant un nom qui l’inscrit dans la génération humaine, le père fait de son fils un sujet de la loi des hommes. Il l’empêche de s’identifier à l’objet de satisfaction pulsionnel de ses parents et à trouver dans cette position son sens. Il n’existe pas cette référence à la position tierce de la parole – au don originaire, au don de la vie auquel se trouvent référés aussi père et mère – la mère confisque l’enfant : il ou elle le fait parler au lieu de lui donner la parole. Sans cette référence à la parole qui fonde l’alliance entre le père et la mère, sans cette référence à l’origine de tous, l’homme s’autofabrique : comme nous l’avons dit, il cherche son identité dans l’image de lui-même, c’est-à-dire dans l’activité de son imaginaire. Ainsi il supprime l’autre, le méprise, l’efface. Livré à l’esprit de mensonge, il s’annule lui-même.

« Je suis en position de guerre permanente par rapport à mon existence même. Je serais mon propre dieu… et je me déboulonnerais constamment ».

La quintessence du fantasme de toute-puissance réside dans de tels fantasmes. En eux, l’homme se prend pour sa propre origine et la preuve en est qu’il se détruit. Chez l’enfant, et parfois chez l’adulte, ce fantasme s’illustre d’une bouche (os, oris : origine) qui s’avale elle-même.

L’interdit de l’inceste qui fonde la loi brise ce fantasme de toute-puissance. Il autorise l’espace inter-subjectif du désir entre père, mère et enfant. Cet espace n’a de sens pour eux trois – comme pour la multitude -, que d’être le lieu d’un échange originel, l’unité dans la différence qui est la vie même. L’interdit de l’inceste – inceste veut dire : qui n’est pas chaste – marque un point de non-jouissance, c’est-à-dire de chasteté, où la parole crée l’homme, sans qu’il y ait jouissance ou consommation ou destruction de l’objet. Le fils de l’homme naît de cet engendrement de la parole dans la chair, il répond à un nom qui témoigne de la rencontre de l’homme et de la femme, de leur unité d’être et de parole, d’une différence qui ne vit pas de l’opposition imaginaire de ses termes, mais de leur référence à une commune origine.

Quand, prétendant s’adresser à un semblable qu’il réduit à rien, à un objet, l’homme n’est plus, comme ce semblable, référé à l’Autre du désir, à son origine, alors l’homme et son prochain, l’homme et la femme, deviennent étrangers à eux-mêmes. Ils perdent leur nom. Ou plutôt, le nom n’a plus d’importance car il n’ancre plus chacun dans la lignée des origines. « Le nom, disait un jeune homme délirant, c’est comme un chapeau sur la tête ». Ainsi se trouve rompue ou déniée la filiation et la génération des hommes est dans l’impasse. Le nom du père est forclos : il n’a pas pu s’écrire dans la chair en temps voulu et l’enfant livré à ses sensations ou à ses sentiments ou à ceux des autres, est orgueilleusement seul ou sournoisement jaloux. Il ne peut plus désirer l’Autre et découvrir en lui la source du désir. Il n ‘a pas accès à l’altérité qui devient étrangeté.

Alors que, sur le divan, un homme fantasmait qu’il avait « l’impression que sa mère pensait à l’intérieur de lui », il ajoutait : « j’ai le sentiment qu’il y a quelque chose de très compliqué pour moi. Je n’arrive pas à me situer par rapport à mes deux parents en même temps. C’est ce qui est vraiment étrange. (…) C’est à partir du moment où j’ai eu un enfant que j’ai compris combien j’avais pu faire violence à mes parents et combien j’ai pu être soumis à une violence que je ne pouvais imaginer ».

Comment mieux dire les effets symptomatiques d’une existence marquée par l’inceste. C’est la transgression de la loi dans l’effacement ou le mépris du nom du père, l’absence de pudeur et de respect de ce qui est transmis depuis l’origine. La tendance incestueuse refuse et refoule l’Autre. Sous prétexte qu’elle ne peut le connaître – et en jouir – elle refuse de le reconnaître. A la place de l’ouverture au réel dans la reconnaissance du sujet désirant, il y a pure jouissance et retour au même ou à rien. En lieu et place du désir, il n’y a que l’exaltation répétitive d’une jouissance de connaître ou d’une toute-puissance de savoir qui est à elle-même, sans au-delà, s’inscrit dans le registre d’un narcissisme tyrannique où l’un et l’autre s’annulent. L’intensité de la jouissance narcissique trouve sa source dans le refus de tout autre et, par conséquent, de l’Autre. Sa devise est : « Moi tout seul ». L’écho – Echo est le nom de la femme de Narcisse – répond : « Il n’y a personne ici que du vide ».

« J’ai l’impression d’être la haine – ou le refus de la vie incarné. C’est une partie de moi… Et il n’y a qu’en le disant ici que je ne suis pas dedans… J’ai l’impression de me défaire… (…) Je ne suis pas en paix avec le début de ma vie, toutes ces choses-là… ne sont pas en accord avec la vie… ».

De tels symptômes marquent la perversion du désir dès le commencement. Elle le détourne de son but jusqu’à enfouir le sujet en lui-même. Son moi devient sa tombe.

Une présence faite d’absence

La nomination laisse une trace qui articule l’absence de l’objet – ou sa disparition – à la présence de l’esprit qui le conçoit. Le nom est une présence faite d’absence puisqu’il désigne un sujet « absent » de la représentation objective. Il désigne l’invisible. Il rend présent ce qui  n’est pas là dans l’image. La présence dans l’absence symbolise l’activité de l’esprit. Si l’acte de nomination fait défaut, le sujet n’est pas inscrit dans une filiation charnelle selon l’acte de la parole. Avec la forclusion du nom-du-père, les sensations du corps propre sont ressenties comme absurdes, non reliées entre elles, et le tissu du langage se morcelle dans la tête. Les mots s’y télescopent ou s’éparpillent : ils ne veulent rien dire.

« Je pense comme mon père, et mon père ne pense rien puisqu’il pense comme ma mère ! Il a un raisonnement double de telle façon que, dans n’importe quelle position, il a toujours raison. Je ne vis pas pour moi mais par rapport aux autres… J’ai l’impression que tout a été fait en mon absence, comme si j’étais étranger à la chose (sa naissance) ».

Après avoir constaté qu’il se trouvait toujours dans une situation de porte à faux et s’être étendu longuement sur ce qu’il appelait les mensonges familiaux, il poursuivait : « J’ai l’impression que ma mère a voulu me fabriquer à son image : on m’a forcé, c’est tout planifié, c’est pour cela que je n’ai pas l’impression d’être moi. C’est une existence larvaire… Je suis comme une éponge sur le bord d’une baignoire. Mes parents ne m’ont donné que la vie ! »

Le sujet trouve refuge, pour ainsi dire, derrière un rempart dérisoire, à l’abri de mots qui ne le concernent pas puisque le langage ne le met pas en relation avec la vérité qui, dès le commencement, parle en lui de l’origine. Tout se passe alors comme si le déni d’une filiation mensongère, inconséquente ou dangereuse, était la seule manière de tenter de vivre par soi-même, d’échapper à la réduction objectable pour se faire naître.

La parole autorise la rencontre

Quand la loi du langage, en effet, est ordonné par et à la nomination, l’être humain demeure dans la parole qui le spécifie et lui donne un visage. Il arrive que, sortant de l’étau de la psychose, une homme naisse à nouveau – à moins que ce ne soit pour la première fois ? – dans le mouvement qui associe son nom au droit, jadis – ou originellement – perdu, de vivre et de parler.

« La seule chose à quoi je peux penser, c’est mon nom… (à mi-voix). C’est pas possible ça… (il est agité et se plaint en se tenant le visage, puis en mettant les mains sur sa tête.) Qu’est-ce qu’elle m’a fait ? Ce n’est pas vrai !

(Pendant le long silence qui suit, je pense – en relation avec ce qu’il a pu me dire – que sa mère devait avoir peur qu’il bouge dans son ventre, avant la naissance).

C’est drôle j’ai l’impression que je peux bouger.

(Il pleure longtemps puis s’apaise)

Mais qu’est-ce qui m’arrive ? Qu’est-ce qui m’arrive ? (Soupirs répétés avant une ample respiration). C’est comme si j’avais le droit… (Il pleure, parcouru de sanglots qui viennent de loin.) Je crois que je vais pouvoir vous parler. »

La loi dont le père est porteur régit le rapport de deux (au moins) – la mère et l’enfant – à un tiers. Elle dit que la relation de deux, dans l’espèce humaine, n’est jamais exclusivement duelle. Une telle loi ouvre le rapport mère-enfant à un autre que l’autre (l’Autre) pour que chacun vive selon son espèce : à un autre que la mère pour l’enfant, à un autre que l’enfant pour la mère. Et, de la même façon, à un autre que le père pour l’enfant ou à un autre que le père pour la mère. Cette ouverture à l’Autre est là dès le commencement. Elle réfère chacun des termes de la relation à une origine unique, l’origine de tous et de tout. Hors de cette ouverture, il ne saurait y avoir d’homme, d’être parlant. Lorsqu’elle est occultée dès le départ, il y a le comme si – le comme si nous n’étions pas nés ou qu’il n’y avait pas eu de témoin -, le comme si d’un mensonge ou d’une torsion qui fausse l’accès à la parole, qui reprend à l’homme son droit à vivre. C’est bien ce que l’analyste peut entendre lorsque l’analysant lui dit : « Comme si du départ, y avait eu du mensonge et que j’avais pas pu faire autrement que de vouloir m’approprier les choses…, comme si à ce départ, y avait pas eu de trace, un témoin, quelque chose pour m’y accrocher, une amarre…, un endroit où ça puisse être et où je puisse me référer ».

Un interdit structurant

A envisager ainsi les choses, l’interdiction de l’inceste, on le voit, ne saurait être justifiée par l’extériorité d’un principe moral qui voudrait que soit condamné le plaisir entre la mère et l’enfant, entre les proches. Elle dégage plutôt le sujet de son engloutissement dans la sensation qui le réduirait à un objet de plaisir. Sans elle, le sujet ne peut surgir dans la lumière de la parole et la filiation humaine s’interrompt dans l’impasse d’une intensité aveuglante de la sensation. La recherche de la jouissance se substitue au respect des relations élémentaires de la parenté. Par là même, l’individu est entraîné dans la spirale dégénératrice de toute origine et, nous l’avons vu, de toute altérité. Cet aveuglement interrompt la filiation en privant chacun des hommes de son rapport à la parole originaire. Cette privation fait perdre à l’homme son identité d’être de parole.

Les familles incestueuses, en effet, sont muettes, noyautées, sans même le savoir, par une peur de parler, qui verrouille toutes les portes et qui rend fou. La peur enferme en soi-même ou, plus exactement dans l’image, dans le regard, dans la dualité spéculaire vide de parole. Elle empêche de sortir à la rencontre de celui qui vient ou qui appelle. Elle prive du droit de vivre et de parler. Elle coupe de la Parole originiaire qui donne à l’homme le droit de vivre en fils d’un Père.

S’il en est bien ainsi, on devine l’importance structurante de l’interdiction de l’inceste. Dans tous les cas de figure familiale mais, en particulier, dans celui des familles dites « recomposées ». La loi des hommes ne saurait être transgressée, sous le prétexte que les membres de la famille de droit ne sont pas de la même chair. S’il en était ainsi, l’adoption livrerait à l’éparpillement sans fin le corps d’enfants qui, de ne pouvoir être fils ou filles, s’enfonceraient dans les ténèbres d’une insoutenable inhumanité, privés qu’ils seraient de la réalité de droit qui soutient, en eux comme en tous, la dimension de l’humanité(3).

Denis Vasse


(1) Ici, l’Autre doit sa majuscule à ce qu’étant le lieu de la parole, il ne se connaît pas sous le registre de la représentation, c’est un autre que l’autre.

(2) Le Jardin Couvert est un lieu où sont accueillis les enfants de zéro à quatre ans avec leurs parents. Il a été crée à Lyon dans la ligne de la Maison Verte de Paris, initiée par Françoise Dolto.

(3) Denis Vasse est l’auteur de plusieurs ouvrages publiés au Seuil et en particulier, de Inceste et Jalousie, 1995, auquel cet article doit beaucoup.

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