« Il n'y a que dans l'ouverture à l'Autre
que la question de la vérité qui parle peut se poser.»
Qui est Denis Vasse

L’inconscient et le téléphone

in “S.O.S. Amitié France”, n° 15 automne 1977 Congrès de Dijon : « Écoute et Sexualité »

Le téléphone ne tient pas compte des limites : ni de celles de l’espace, ni de celles du temps, ni de celles du corps par conséquent.

Qu’il ne tienne pas compte de la limite dans ces trois ordres veut dire qu’il la transgresse techniquement.

Ce qui transgresse la limite, c’est ce qui n’obéit pas à la loi. A y bien réfléchir, en effet, le téléphone (et son objet la voix) nous entraîne, peut nous entraîner à ne tenir aucun compte de la limite ; il nous met en position de transgresseurs.

I -Le téléphone ne tient pas compte des limites de l’espace.


Par le téléphone, la voix fait irruption n’importe où, et comme impérativement. Il est l’instrument de la méconnaissance de l’espace. Il permet que la voix de quelqu’un soit là où il n’est pas, que sa voix soit entendue ici alors qu’il est dans la maison d’à côté ou à Paris ou à Tokio ou même dans la lune.

Par ailleurs lorsque vous téléphonez, vous vous excluez de l’espace dans lequel votre corps se meut et vous vous projetez imaginairement dans un espace inconnu, avec une souveraine liberté (celle de l’imaginaire). Lorsqu’on est en présence de quelqu’un qui téléphone, on a toujours un sentiment d’indiscrétion qui nous pousse à sortir comme s’il y avait quelqu’un d’autre. Téléphoner implique toujours la mise à distance de l’entourage proche et la mise en proximité du lointain, et cela sans la médiation d’une mise en activité du corps qui tiendrait compte de l’obstacle que met à la rencontre de deux êtres la distance dans l’espace. C’est pourquoi, d’ailleurs, téléphoner n’est jamais rencontrer quelqu’un, c’est toujours éviter la rencontre. C’est quelquefois l’annoncer ou la préparer mais pas dans le cas qui est le vôtre.

Le téléphone permet de parler à quelqu’un sans le rencontrer ; il fait de celui qui appelle une voix et de celui qui écoute une oreille sans tenir compte du corps ni de sa situation dans l’espace. Ce court-circuit du regard est aussi court-circuit de l’espace et de l’étendue. C’est si vrai que dans le vocabulaire qui est le vôtre, celui qui appelle est devenu un appelant et celui qui écoute, un écoutant et vous dotez les deux de superbes majuscules.

Ce qu’il y a de sûr, en tout cas, c’est que tous les deux sont des non – regardants.

Le regard de celui qui téléphone s’annule en quelque sorte. Il est tourné vers le dedans comme il arrive dans le cas de quelqu’un qui pense à autre chose. « Il n’est pas là, il est ailleurs, » comme on dit. Cet  ailleurs n’est pas le lieu d’où l’autre appelle, cet ailleurs, c’est son propre imaginaire, ses propres phantasmes qui vont servir d’écho à ce qu’il entend.

Téléphoner c’est une manière de nous confier à nos phantasmes en nous laissant porter au gré de ce qu’on nous dit (ou de ce qu’on ne nous dit pas) ; ce sont ces phantasmes que, probablement, vous partagez dans vos réunions (de partage).

Parler au téléphone, c’est toujours, peu ou prou, éviter de parler à quelqu’un, de s’engager dans la parole.

Si le téléphone est le parfait instrument de la circulation des informations (date et lieu, commande, avis, etc.) je crois qu’il est, avec la même perfection, l’instrument de la non-communication. Dans son sens le plus fort, la communication n’est pas possibilité d’échange d’idées, de sentiments, etc. elle est, quand elle signifie quelque chose, ouverture sur le réel. Cela ne se fait pas sans médiations, sans limites.

Je ne communiquerai ici avec vous que dans l’exacte mesure où, vous rencontrant je prendrai le risque, en parlant, de me heurter à mes propres limites, voire de vous heurter par mon discours ou de me heurter à votre incompréhension. Il n’y a pas de communication qui ne s’instaure par le heurt d’une incompréhension qui fait limite. Cette communication là qui est communication des sujets entre eux ne peut se faire que dans l’ouverture de l’imaginaire sur le réel. Eprouver la limite de notre imaginaire c’est ou en nous ; brèche par où le Réel arrive. Cette communication des sujets entre eux s’oppose radicalement à la communication des informations (qui sont des « objets ») : elle ne vise pas, en son fond, la connaissance de quelqu’un, sa reconnaissance. Le plus souvent, ces deux communications, on les confond. Ce n’est pas bien connaître quelqu’un qui implique nécessairement que je le reconnais. C’est souvent le contraire : la re-connaissance advient lorsque je renonce à faire de quelqu’un l’objet de ma connaissance. La reconnaissance est limite et renversement de la connaissance. Elle suppose à la connaissance une limite infranchissable et c’est cette limite, précisément, que la connaissance cherche constamment à effondrer.

Autrement dit, reconnaître quelqu’un, c’est accepter qu’il soit in-connaissable, qu’il ne soit pas réductible à un objet de compréhension, c’est pourquoi, d’ailleurs, reconnaître quelqu’un, ce n’est pas le connaître, c’est en témoigner. Ce passage de la connaissance à la reconnaissance ne se fait pas sans heurt, ni sans résistance. On peut même dire que là où nous avons le sentiment immédiat que quelqu’un nous comprend et que c’est formidable, etc., là même il n’y a pas acte de reconnaissance. On ne reconnaît un Homme que dans la mesure où, la connaissance que l’on en a se heurte à une invisible et irréductible limite qu’aucun savoir ne saurait transgresser : il est Autre et l’Autre n’est jamais réductible à ce que j’imagine de lui. Il est toujours justement ce qui résiste en soi, ce qui est inimaginable.

Communiquer, quand il s’agit de sujets, c’est faire l’épreuve d’une solitude qui résiste à toute mise en commun. Cette solitude est le dénominateur commun de tous les hommes. Que l’Homme échappe à la connaissance qu’il a de lui-même, c’est cela qui fait sa fragilité et sa grandeur : il ne peut se reconnaître dans l’image qu’il a de lui. Quand il le fait, il s’enferme en lui-même sans le savoir, et sa solitude qui est pourtant le lieu paradoxal de la communication avec les autres (les amoureux le savent bien) devient un isolement insupportable. En feignant de se reconnaître dans l’image qu’il a de lui-même, il se méconnaît radicalement (parfois jusqu’à en mourir).

Dans la mesure où, comme nous avons essayé de le montrer, le téléphone favorise à l’infini l’exacerbation des phantasmes – qui jouent le rôle  d’objets de communication à faire approuver ou réprouver, – il est le parfait instrument de la méconnaissance, évitement du heurt et de la résistance que suppose toute rencontre véritable et toute reconnaissance.

La solitude de l’Homme en indique la limite. Elle est une des dimensions du désir. Se plaindre de sa solitude, c’est se plaindre de ses limites en les déniant… c’est, du même coup, s’isoler en elle au lieu d’y  reconnaître la condition du désir de l ‘Autre. On ne peut sortir de ses limites sans transgression imaginaire, qu’en les reconnaissant et cette reconnaissance va de paire avec la reconnaissance de l’Autre. Hors de cela, lorsqu’il s’agit de sujets,  il n’y a que méconnaissance et de l’Autre et de soi.

Il me semble que tout processus de reconnaissance commence nécessairement par une incompréhension, une résistance, un obstacle. Jamais la reconnaissance véritable n’est fonction de notre bonne volonté, de notre dévouement ou de notre compétence. Toujours, elle apparaît dans la résistance même, dans les difficultés de la compréhension comme ce qui est donné, par surcroît, et qui renouvelle toute connaissance. Les gens qui s’aiment, on les reconnaît à ce que la reconnaissance qu’ils ont  les uns des autres  renouvelle sans cesse la connaissance qu’ils ont les uns des autres. Ils ne s’ennuient pas. Les gens qui ne s’aiment pas, on les reconnaît à ce que la connaissance qu’ils ont les uns des autres les ennuie en les figeant dans d’indécrottables habitudes qui les isolent les uns des autres dans les gestes même de l’amour.

Qu’en est-t-il de cette reconnaissance dans l’anonymat du coup de téléphone ? Je ne sais. Ce que je sais, c’est qu’elle implique la dimension du temps et de la rencontre.

II. Les limites du temps

Cette dimension du temps, le téléphone, souvent, n’en tient pas compte en ce qu’il suscite l’appel et précipite la réponse dans l’urgence. Or l’urgence est une sorte de court-circuit du temps dont le téléphone, parce qu’il est court-circuit de l’espace, est souvent le support.

L’urgence, dans le domaine de la relation des sujets, non dans celle des objets (la médecine, par exemple, qui s’occupe du corps comme d’un objet) est souvent une ruse de l’inconscient pour lequel le temps et l’espace n’existent pas. L’urgence est négation du temps, elle est le symptôme de l’envie (de la pulsion), non du désir. Elle tient à une anticipation imaginaire de ce qui va arriver et elle est au plus haut degré, inhibition de l’action véritable. Occultation du moment présent, elle interdit la mise en place effective des éléments qui permettraient à la crise, dont elle est le signe, de devenir résolutive. Elle cache souvent le désir inconscient de ne rien résoudre du tout et d’entraîner dans l’affolement et l’angoisse ceux qu’elle manipule (celui qui est le lieu de cette urgence et celui auquel elle s’adresse). Le sentiment d’urgence, nous le savons tous, habite ceux qui se laissent aller à l’imaginaire de ce qui n’est pas encore et empêche d’agir quand il ne fait pas agir à contretemps.

Le sentiment d’urgence est une sorte d’exaspération de l’imaginaire qui, dans l’anticipation, jouit de lui-même. Il est un sentiment de jouissance. Il a deus terrains d’élection : la mort et le sexe, en tant justement qu’il anticipe ce qu’il croit être leur objet.

Vite, je vais me suicider : il faut que je meurs.

Vite, je veux jouir : il faut que je baise.

Dans les deux cas, la satisfaction doit être obtenue tout de suite. Elle est anticipation de ce qui est l’imaginaire de la mort ou l’imaginaire du corps de l’autre. Elle met l’interlocuteur en demeure d’agir, en lui reprochant de ne pas le faire et en le mettant dans la situation où il ne peut pas le faire. Qu’elle se manifeste souvent au téléphone, le dit suffisamment.

L’urgence est une provocation de soi par soi dont on vérifie la pertinence sur l’effet qu’elle produit sur l’autre : soit qu’elle oblige à agir, soit qu’elle le sidère et le fascine.

L’urgence a quelque chose à voir avec le sentiment de puissance (les tyrans veulent toujours que leurs lubies soient réalisées sur le champ). La position de victime, dans le cas du suicidant, par exemple, n’est jamais tout à fait dénué de phantasmes de puissance, c’est pourquoi ils ont besoin que d’autres sachent qu’ils jouent avec la mort. A plus forte raison, la position des « pervers » qui cherchent par tous les moyens à réduire l’autre à l’objet de leur envie ; ils ont besoin que d’autres sachent qu’ils ou elles se masturbent.

L’urgence joue toujours avec l’angoisse de l’autre parce qu’elle joue avec la nôtre : le trouble de l’autre vient confirmer l’intense émotion de l’angoisse. C’est ce trouble que, sans le savoir, le suicidant ou le phonophile guette, et c’est lui qui les précipite dans le passage à l’acte..

Pouvoir entendre cet appel à la mort ou cet appel à la jouissance sans en être troublé sont choses extrêmement difficiles. C’est une attitude de tout l’être qu’aucun truc ne permet d’obtenir facilement, ce trouble étant d’autant plus perçu par celui qui le suscite qu’il est caché par celui qui l’éprouve. Il peut être caché dans le silence, dans la voix, dans la rigidité, dans une soi-disant indifférence. Les pervers ont des espèces d’antennes. Il ont un rapport de compromission avec l’inconscient des autres qui est tel qu’ils connaissent notre trouble avant même que nous le connaissions. C’est la résonance de leur propre trouble qui les précipite dans la mort, dans la masturbation ou dans n’importe quoi d’autre. D’autant plus que celui qui est en face d’eux voudra faire croire qu’il n’est pas troublé. Ce que cherche celui qui est tenté par la mort ou le sexe, c’est cet imperceptible frémissement de l’imaginaire de l’autre et l’effet de résonance que cela produit. Les enfants fonctionnent de la même façon.

Même la soi-disant idéologie qui consiste à ne pas vouloir priver l’autre de sa mort, etc. cache et, par conséquent, confirme la complicité imaginaire que nous entretenons avec le sexe et la mort.

Il n’y a qu’une manière de répondre au sentiment d’urgence pour le désamorcer, c’est de ne pas sombrer dans la culpabilité de l’impuissance à agir et de débusquer en soi la complicité dont je parle sans la faire partager en la projetant sur l’autre. Il y a chez ceux qui ont des relations perverses avec la mort et le sexe une recherche inconsciente de transfert de culpabilité. A partir du moment où quelqu’un est en proie à quelque chose de ce genre sous le signe de l’urgence et qu’il vous en fait part, c’est comme si c’était vous qui étiez responsable de sa non-satisfaction dans l’urgence, c’est-à-dire que vous répondez à ce moment-là à votre propre trouble sans le savoir. Et le mécanisme est enclenché. Il faut accepter ce trouble sans pour autant être agi par la parole de l’autre. Autrement , nous ne sommes jamais entraînés que dans les simagrées de l’action. Si vous avez cette attitude de fond, vous n’aurez pas peur de vous tromper en répondant, car même si vous vous trompez, dans le contenu, cela n’aura pas d’importance. Ce qui vous est demandé, ce n’est pas un conseil, une compréhension ou je ne sais quel comportement imaginaire de partenaire, ce qui vous est demandé, dans le cas où l’interlocuteur désire vraiment échapper à la contrainte de son imaginaire, de ses idées noires ou roses, c’est une voix sans trouble qui témoigne que vous entendez bien mais que vous n’êtes pas touché par les effets de cette excitation. De ce fait même, elle se calme puisqu’elle ne se nourrit plus des effets de provocation qu’inconsciemment elle cherche.

A ce propos, il me semble que, dans bien des cas, la longueur des communications téléphoniques est plus néfaste qu’efficace. Elle manifeste une crainte ou une bonne conscience (ce qui est pareil…) comme si vous craignez de ne rien pouvoir ou que vous vouliez pouvoir quelque chose… alors que, c’est évident, vous n’y pouvez rien. Chacun, au bout du fil, le sait : sans doute l’appelant le sait-il mieux encore que l’écoutant. Croire le contraire, c’est n’y rien entendre. C’est comme un médecin qui croirait mieux savoir que son patient les symptômes dont il souffre !

Cette analyse de l’appareil téléphonique, je l’ai faite parce que je ne pouvais qu’analyser d’abord la forme de la communication téléphonique en tant qu’elle met en jeu une technique qui bouleversera les lois de l’espace et du temps.

Le jeu de la structure

Les instruments de la technique et les mass média auxquels le téléphone appartient ont bouleversé le concept de limite dans l’espace et dans le temps, dans le lieu et la durée de nos vies, dans le corps. Ils ont bouleversé la loi à laquelle obéissait le monde de nos grands parents. Ils nous ont appris à avoir tout de suite ce qu’ils savaient patiemment désirer, ils nous appris à éviter, ou à ne pas tenir compte de ce qui représentait pour eux des obstacles avec lesquels ils se mesuraient et au travers desquels ils communiquaient. Communiquer, pour eux, c’était se déplacer, attendre, écrire, recevoir, c’était, de multiples façons, se mettre au travail, dans le corps et il se passait effectivement beaucoup de choses. Communiquer pour nous, c’est, ne pas se déplacer, ne pas attendre, ne pas écrire, ne pas recevoir, c’est, d’une façon générale, appuyer sur un bouton ou faire un numéro pour être confronté à nos propres phantasmes et il n’arrive pas grand-chose. Ou plutôt, il arrive que dans cet effondrement des limites matérielles et des frontières qui régissent les choses et les objets apparaissent, avec une acuité inconnue jusqu’alors, les limites que nous imposent, dans l’existence, le sexe et la mort, limites qui fondent le fonctionnement de notre appareil psychique et dont l’inconscient est le gardien rigoureux et sans faiblesse car il est le gardien du sujet.

Le téléphone (et les mass média) fait reculer les limites objectivement, c’est vrai, mais, dans ce recul, et grâce à lui, ce sont les limites du sujet qui apparaissent : le sexe et la relation qu’il sous-entend, la mort et la question qu’elle pose, la parole et ce qu’il en est de la vérité et du mensonge.

Votre pratique du téléphone ne peut, je crois, que confirmer cette analyse. Il me semble alors que la tentation de notre monde est d’imaginer qu’il va venir à bout des limites du sujet comme, par le biais de la technique, il a transgressé les limites des objets. Par le biais de la technique quelle qu’elle soit, l’homme s’imagine qu’il va régler les problèmes éthiques qui sont les siens et, par là même, il pense écarter indéfiniment les limites de son pouvoir imaginaire. En fait, il s’y noie, il se noie dans son discours, dans un discours qui perd les repères qui le rendraient pertinent, c’est-à-dire porteur de sens, qui lui permettraient de parler en vérité dans les limites qui sont les siennes, dans les différences qui le structurent et structurent les rapports des Hommes entre eux. Ces différences sont des différences de fait qui imposent à notre imaginaire les limites infranchissables (le sexe, la mort…). Ces limites manifestent qu’en tant que sujet parlant, en tant que soumis à la parole qui fait de lui un homme, l’homme ne peut se concevoir à l’image qu’il a de lui-même : sa vérité est ailleurs que dans l’image qu’il a de lui-même, ailleurs que dans son imaginaire : elle ne s’appréhende qu’à sa limite. En d’autres termes, la connaissance que l’homme a de lui-même le confronte toujours à la méconnaissance dans laquelle il tente de s’enfermer en imaginant qu’il se maîtrise. Parce qu’il parle, il croit maîtriser la parole alors que c’est d’elle qu’il dépend et qu’il a à la recevoir à travers le sexe et à la rendre à travers la mort.

En rigueur de termes, le sexe et la mort ne s’écoutent pas, ils ne s’imaginent pas. Ils sont irréductibles à la compréhension que nous pouvons en avoir. Ils sont les deux butées que notre imaginaire vient heurter sans qu’il puisse en venir à bout. Ils ne sont pas imaginables en tant que tels. Sexe et mort imposent des limites à notre imaginaire. C’est pourquoi ils nous font tant parler. Lorsqu’enfant, quelqu’un nous pose une question, sur quelque chose que nous ne voulons ou que nous ne pouvons pas dire, nous rétorquons : « C’est pour te faire parler ! » C’est en ce sens que le sexe et la mort nous font parler : ils sont les conditions de notre parole d’homme. Nous les reconnaissons aux effets qu’ils produisent en nous, dans la parole qui s’échange entre nous et qui témoigne du désir d’être un alors que nous sommes deux : le support de ce désir, c’est bien la différence homme/femme ; aussi bien que du désir alors que nous mourrons : le support de ce désir c’est bien la différence vivant/mort.

Marqués que nous sommes de la double limite du sexe et de la mort, nous sommes aux prises avec le désir de franchir cette limite. La vérité de ce désir est telle que constamment, nous cherchons à nous adresser à l’Autre ou aux autres à travers toutes les différences que fonde en définitive la différence sexuelle, à travers toutes les différences, y compris la mort.

Notre imaginaire échoue constamment à effondrer cette limite : nous ne pouvons jamais passer de l’autre côté. De cet autre côté, seule la parole reçue de l’Autre témoigne. Tout au plus pouvons-nous faire comme si, c’est-à-dire nous donner le change, et à un degré de plus, nous mentir. A partir du moment où vous voulez vous mettre dans la peau de l’Autre, vous supprimez les conditions de l’écoute.

C’est pourtant de cet échec à franchir cette double limite que naît et re-naît la constante nouveauté du désir d’aimer et du désir d’être. L’impossibilité de transgresser la limite creuse en nous le désir dont notre parole témoigne. Elle nous révèle comme sujet de ce désir de l’Autre que nous ne pouvons pas connaître, mais seulement re-connaître en appelant pour qu’il vienne.

Comprendre (prendre avec) c’est s’enfermer dans son propre narcissisme alors que faire l’échec de cette limite c’est forcément appeler de l’autre côté de cette limite. La vraie parole d’amour n’est pas : « Je t’aime, je te connais », mais « Viens ».

Puisque nous ne pouvons pas aller à lui vraiment, par le chemin de nos envies, de nos pulsions à posséder, à dominer, etc., nous l’appelons à travers la limite qui en témoigne comme de ce, ou de celui, qui arrive et qui excède toujours ce que nous imaginons.

Il se produit alors un renversement du désir d’aimer en amour du désir et du désir d’être en être de désir : autrement dit, ce qui est la vérité de l’amour ou de l’être, dans les limites qui sont les nôtres, ce n’est pas ce que nous en imaginons, c’est le désir du sujet parlant que nous sommes face à la différence sexuelle qui lui a livré le passage et, en elle, face à la mort par laquelle il doit passer.

Le sexe et la mort sont les conditions d’un désir du sujet humain dont ils ne sont ni l’origine ni la fin. Le sujet humain ne s’origine que dans la parole qui le fait parler. Il n’a sa fin que dans la parole qui le fait vivre.

La mort et le sexe ne s’écoutent pas.

Le sexe c’est ce par quoi nous apparaissons sur la scène du monde. C’est la faille de fait, l’incompréhensible (même pour les analystes) par laquelle nous advenons au monde des représentations. Le sexe, c’est la différence sexuelle. Elle témoigne de l’origine par ce qui se dit à travers elle, à travers la limite qu’elle impose. En tant que tel le sexe ne s’écoute pas, il est simplement l’effet et la condition de toute parole. Il est l’irréductible différence (existentielle) à partir de laquelle se construisent  et s’édifient toutes les autres, à partir de laquelle s’élaborent toutes les oppositions significatives du langage, celle où surgit le désir. Condition de la parole dans le monde des hommes. Il est aussi l’effet de la parole qui fonde l’homme comme sujet parlant. C’est l’écoute de la parole qui fonde l’homme dans sa différence spécifique. Le fait qu’il parle témoigne de la parole  où il s’origine et dont son discours est l’écho. Je ne connais pas de meilleure aperception de la réalité sexuelle dans son rapport à la parole inouïe qui lui donne sens et qui se répercute dans les paroles que nous échangeons que celle qu’en a l’auteur du premier livre de la Genèse : « Dieu, la parole créatrice,  créa l’homme à son image à l’image de Dieu, il le créa homme et femme, il le créa ».

La différence sexuelle, c’est le lieu de la parole qui nous constitue, qui nous crée, qui nous produit.

Lacan dit : « Ce n’est pas l’Homme qui fait le symbole, c’est le symbole qui fait l’Homme. Ce n’est pas l’Homme qui fait la parole, c’est la parole qui fait l’Homme ».

Le sexe est la brèche constitutive de l’Homme par laquelle la parole advient à l’Homme dans son corps, et le marque. Il est ce qui interdit à l’Homme de se concevoir à l’image de lui-même et de s’y emprisonner.

Dire qu’il est créé à l’image de Dieu (peu importe ici que l’on croit ou non) c’est-à-dire qu’il ne peut se reconnaître dans aucune image, dans aucune représentation imaginaire. Il ne peut se concevoir qu’à l’image de ce ou de celui qui ne se conçoit pas puisque Dieu n’a pas d’image, si ce n’est l’Homme en sa différence.

Et cela, c’est d’abord l’expérience de l’homme qui le dit : ce qui fonde l’homme dans son être, ce n’est pas qu’il s’imagine (idéologie) -quoiqu’il en soit il ne peut s’imaginer-, c’est qu’il parle et il n’y a pas d’image de la parole.

La différence sexuelle témoigne de la parole qui prend corps à travers elle : dans le fils ou la fille, dans l’enfant. Engendrer, c’est prendre le risque de recevoir d’un corps qui sort du nôtre, une parole qui n’est pas de nous, qui témoigne en nous d’un Autre.

La mort, c’est ce par quoi nous disparaissons de la scène des représentations du monde : c’est la faille de fait, incompréhensible elle aussi. La mort, la différence entre la vie et la mort ne s’écoute pas plus que le sexe, c’est ce qui se dit à travers elle, dans le souvenir, c’est la parole qui, malgré elle, nous fait vivre.

La mort ne s’écoute pas. Elle nous renvoie à ce qui parle en nous. Elle est elle aussi l’effet et la condition de la parole. Sans la mort qui est limite et loi de la vie, nous n’aurions aucun désir et aucune parole témoignant de ce désir constitutif de l’Homme. Elle est ce qui advient à l’ultime limite du désir : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ».

Mais la mort est aussi l’effet de la parole pervertie, utilisée comme moyen de domination non sur le monde mais sur les frères (ou sur Dieu). La parole pervertie c’est le mensonge : il prétend faire vivre l’Homme dans l’imaginaire de sa puissance (ou de son impuissance) au lieu de le faire vivre dans la parole vraie qui témoigne en lui de l’Autre, d’où il reçoit la vie et auquel il la rend.

L’oeuvre du mensonge, c’est de faire vivre l’Homme dans l’imaginaire de sa puissance ou de son impuissance, dans la négation mégalomaniaque de l’Autre (je suis tout, il n’est rien) ou dans la négation dépressive de soi (je ne suis rien, il est tout) ce qui est la même chose. Le mensonge fait de l’imaginaire de l’Homme la fin et l’origine de l’Homme et c’est pourquoi il tue. Le salaire du mensonge c’est la mort qu’il prétend éviter en évitant d’écouter la parole et la voix qui l’atteignent dans ses propres limites et qu’il ne peut entendre que là, dans son corps sexué, dans son histoire. Cette histoire est déterminée par le sexe et par la mort qui l’inscrivent au livre de la vie et qui le délivrent de toute maîtrise sur lui-même et sur l’Autre.

C’est en le délivrant de cette maîtrise qu’il se trouve livré, dès maintenant, au désir qui le fait être dans un rapport à l’Autre et aux autres qu’il ne connaît pas mais qu’il aspire à rencontrer dans la respiration qui l’en sépare, dans l’amour.

Je vous disais qu’il n’y a pas de communication entre sujets sans heurt qui manifeste la limite. J’ai voulu vous montrer que cette loi à laquelle nous sommes soumis en tant que sujet parlant dans un corps, a toujours quelque chose à voir avec la mort et avec le sexe en tant qu ’ils médiatisent pour nous l’origine et la fin de la parole qui nous constituent comme frères, à travers toutes les oppositions et toutes les différences. C’est de cette parole dont vous pouvez être les témoins au bout du fil, et d’autant plus que vous ne serez pas à son égard en position de maîtrise mais que vous aurez, sans le savoir, la liberté qu’elle seule donne à qui désire la recevoir. Pour que vous soyez ces témoins , il n’y a aucune technique, aucune méthode, aucun truc, et surtout pas le téléphone.

Mais si vous êtes de ces témoins (et vous n’en serez jamais sûrs) pourquoi pas au téléphone ? Malgré tous les pièges qu’il vous tend.


En réponse aux questions posées, M. Denis Vasse a ensuite précisé certains aspects du sujet qu’il avait abordé.

La perversion

Développer le terme de « perversion » entraîne dans des chemins trop techniques. Je ne l’ai employé que parce que je pense qu’en chacun de nous il a un écho.

La perversion, quand il s’agit d’un sujet, c’est ce qui ne tient pas compte de la limite et de la loi. Dès qu’on touche à la vérité du sujet, ipso facto, on prend le risque de devenir pervers.

La perversion est ce qui se sert du discours opératoire, du discours de la Vérité pour mentir. Il y a perversion quand nous tenons au plus près le discours de la Vérité pour mentir. Plus nous comprenons vraiment, plus le risque de perversion est grand dans la mesure où nous risquons, par là même, de réduire à un objet le sujet que nous prétendons comprendre. Il ne s’agit pas dans l’analyse que j’ai faite de l’incompréhension, de l’ignorance. Nous devons chercher à comprendre. Nous ne pouvons faire que cela mais, faisant cela, nous avons à vivre et à « savoir » que la compréhension n’est pas elle-même son propre but. Il ne s’agit pas de refuser de comprendre. Il s’agit au contraire d’aller jusqu’au bout de la compréhension, là où on bascule à travers la limite dans une reconnaissance de l’autre et dans un appel.

La compréhension est une médiation. Elle n’est jamais un but. Ne pas vouloir comprendre, ce n’est pas le « non-savoir », c’est l’ignorance, c’est l’absence de mise en œuvre de l’intelligence.

La parole

Je ne pense pas que nos ancêtres ne savaient pas parler. Que depuis le début du monde jusqu’à sa fin, nous ne puissions que balbutier, c’est vrai, mais ce sera toujours vrai. C’est ce balbutiement qui est la parole véritable de l’Homme. Quand il s’enferme, c’est quand il crée un système d’où il tire ses références alors que la référence à laquelle il s’accroche, c’est précisément la parole. Il ne peut pas la dire.

Nous parlons parce que ça parle en nous mais nous donnons cette parole à travers un travail d’élaboration, de compréhension qui est l’écho de cette parole et qui n’est pas la parole elle-même, qui ne vaut que dans la mesure où elle ne cherche pas à occulter ce rapport à ce qui parle en nous, ni chez nous, ni chez l’autre.

La parole ou la compréhension n’est efficace que dans la mesure où, étant prise, apprise, comprise, à nouveau, elle nous ouvre sur ce que nous avons à dire et qui se réfère à ce qui parle en nous et non plus à ce que nous avons compris ou appris. C’est le fantasme du monde moderne de croire que nous commençons à peine à parler.

Les mass média font surgir les limites que constamment nous tentons de cacher. Notre corps aussi peut essayer de cacher ce qui parle en nous et constamment nous sommes le lieu d’un combat entre ce qui se dit dans le discours et ce qui se cherche qui est la parole.

C’est dans ce combat que nous évoluons.

La solitude

La solitude est un concept dont nous ne voyons souvent que la phase négative mais qui d’entre nous n’a pas fait l’expérience de la solitude comme constitutive de ce qu’il est. C’est cette solitude qui nous indique quelque chose en nous que nous ne pouvons pas réduire à des mots bien que nous essayons constamment et qu’il faille le faire.. La solitude est le dénominateur commun. C’est aussi ce qui refuse de se mettre en commun, mise en commun à laquelle nous invitent les mass média et un certain nombre de techniques actuelles.

C’est en tant qu’obstacle à cette fusion que la solitude manifeste nos limites, limites à partir desquelles nous parlons de manière unique. Nous ne sommes pas tout, nous sommes uniques mais nous le sommes incomplètement. Constamment, nous essayons de nous perdre dans un imaginaire parce que d’une certaine manière, c’est plus confortable. Ceci pose une question très sérieuse vis-à-vis de ce qui serait la tentative de croire parce qu’on verbalise, on se libère. Je n’ai pas employé le terme de « verbalisation » et ce n’est pas par hasard, de même en ce qui concerne le terme de « relation » parce qu’on en use et qu’on en abuse, et qu’aujourd’hui, le mot « relation » ne veut absolument plus rien dire.

La communication

Je ne crois pas que le fonctionnement en miroirs soit le modèle d’une communication. C’est ce qui le brise, c’est ce qui en fait sortir qui est « communication ».

On peut être troublé sans être agi. Le problème n’est pas de ne pas être troublé, c’est d’être atteint en pouvant entendre ce trouble comme le sien  et de parler à partir de son trouble. Reconnaître le trouble en soi, c’est reconnaître sa propre limite. Il faut être très attentif à cela sous peine de voir se produire dans votre travail de véritables catastrophes (passages à l’acte des écoutants qui pensent qu’ils doivent être partenaires des appelants ou qu’ils sont responsables de l’échec du coup de téléphone ou du suicide de l’appelant).

Le succès est la réalisation de ce qu’on imagine. C’est donc un concept très narcissique. Il ne peut jouer au moment de l’appel téléphonique.

Le téléphone est non-communication. Si communication il y a, elle est en vous, pas dans le téléphone. Il ne suffit pas de décrocher un téléphone pour être écoutant. Ce qu’on partage, ce n’est pas ce que l’on croit partager.

Je ne crois pas du tout à la non directivité. C’est souvent l’ultime manipulation. On est forcément directif.

Dans l’esprit de beaucoup de gens, la non directivité consiste à renvoyer quelqu’un aux phantasmes dont il veut sortir (puisqu’il fait une démarche dans ce sens).

Denis Vasse

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